Gaston Boissier, Taciti;, p. iif
3. .Jusqu'au moment où Néron, jaloux des succès de son rival lui eut défendu de continuer à lire son poème.
INTRODUCTION XVII
brillantes, polies et taillées à facettes, dont s'orne ia fin de tel développement, de tel paragraphe? N'entendons-nous pas les applaudissements qui les saluaient autrefois? Et n'ont-elles pas l'air de quêter les nôtres encore aujourd'hui'?
Vouloir être applaudi et, pour l'être, sacrifier aux goûts de l'auditoire, c'est en effet le grand écueil de la lecture devant un puhlic de gens du monde. Ce n'en est pas moins, pour quiconque accepte de courir l'aventure, la grande tentation^; et l'on a beau s'appeler Tacite, il arrive que les Tacite eux-mêmes y succombent. Comme c'était aussi le résultat auquel aboutissait l'éducation chez le rhéteur, et que dans les écoles de déclamation il fallait, pour contenter celui qui prenait la parole, élève ou maître, que les auditeurs transportés en vinssent à battre des mains, à trépigner d enthousiasme, à ne plus pouvoir demeurer en place, il s'ensuit que déclamations et lectures publiques travaillaient dans le même sens et concouraient au même but. Combinant ainsi leur action, elles exerçaient une influence énorme, qu'on résumera d'un mot : elles poussaient l'orateur ou l'écrivain à rechercher « l'efFet ».
1. M Fabia admet, lui aussi, que la préface des //«s^Oi'res par exemple a dû « ravir l'assistance mondaine des lectures publiques » (Revue des Eludes anciennes, t. III, igoi.p 76).
2. On connaît le mot de Bossuet : « Qui veut plaire, le veut à quelque prix que ce soit. »
XVm INTRODLCTION
Or il y a diverses manières de viser à re(Tet, et pour ma part j'en vois trois principales. On peut employer le morceau large et ample, très monté de ton, lancé à pleine voix et sur un mode vibrant; c'est la tirade, lieu commun qui aspire à la grandeur. On peut aussi, procédé inverse, recourir au morceau délicat, très soigné, de petites dimensions^ qui ])rétcnd valoir par sa petitesse même et ses qualités de détail ; à côté du grand ou du grandiose, c'est le joli et le fin : en ce cas, pour terminer, on lance • le ti'ait, la senteidia. où se condense tout l'eiTort d'un esprit ingénieux. Et 1 on peut, relenant quelque chose des deux manières précédentes, mêlant l'imprévu de la seconde à l'éclat de la première, rechercher l'elTet par le dramatique : c'est alors le coup de " théâtre. iNon que tout soit mauvais, bien entendu, dans ces procédés. Dire d'un récit ou d un tableau qu'il est dramatique, suffît souvent à en marquer le mérite. La sententia, de son côté, c'est parfois la formule qui caractérise et résume une situation ; ; cela peut être aussi la trouvaille psychologique, le mot qui éclaire un sentiment ou peint tout un personnagei Le mouvement oratoire enfin devient, selon les moments, une nécessité qui s'impose; il faut saAoir élever la voix et certaines choses ne peuvent être dites que d'un certain ton. Mais voici le danger; il est proche, et il est grave. La formule, trop profonde ou subtile, confine à l'obscur et au précieux ;'la tirade tend au grossissement, à l'exagération, à l'enflure; et le goût du dramatique luimême est fâcheux, quand un auteur, pour rendre les événements plus pathétiques, les altère.
INTRODUCTION XIX
S'il y a de lefiet, do grands elTels oblcnus, un peu trop d'eflels chez Tacite, nous saurons maintenant où aller en chercher les causes particulières. Il est clair que sa nature l'y portait, elle aussi : un Romain a toujours, en dépit qu'il en ait, un goût de mise en scène. Mais les circonstances avaient fortifié la tendance. Il y a cédé, — jusqu'au jour oii il se débat contre elle pour essayer de la dominer. Donnons-nous le spectacle de cette lutte, en étudiant tour à tour dans les Histoires le prologue, les récits et les tableaux, les portraits, les discours, le stvle.
Il va de soi que je considère Tacite comme ^un arliste original, c'est-à-dire que les matériaux lui étant fournis du dehors (ceux du moins qu'il n'apas tirés de souvenirspersonnels), l'emploi de ces matériaux lui appartient en propre. Cette déclaration si naturelle est cependant nécessaire, après les efforts de philologues modernes pour montrer qu'on apprécie Tacite « au-dessus de sa véritable valeur » (Fabia, Sources de Tacite, p. xi). Or cette valeur qui se trouve remise en (question, ce n'est pas seulement celle de l'historien, c'est celle même de l'écrivain.
Ainsi M. Fabia, l'un des derniers critiques, commence par nn reconnaître à Tacite qu'un mérite d'ordre littéraire ; pour lui, l'historien est décidément « médiocre » (p. 3io et ^i^) et « ne gagne pas toujours à êtrç relu souvent et de près « (iîeu. des Et. Ane., igoS, V, p. SagJ.rPuis ce mérite littéraire, il le lui retire aux trois quarts, pour en faire honneur « aux devanciers, prosateurs ou poètes », Virgile, Salluste, Séncque (^Sources, p. 126), à la société du temps (p. 127), surtout à la source principale, Pline l'Ancien. En somme Tacite se serait à peu près contenté de reproduire le modèle qu'il avait ciioisi, et chez lequel il aurait puisé, jusqu'à lui prendre « avec la matière la forme » (p. /iôo et déjà 3o6), «. avec le fait l'expression »"(p:",îo5).'Et nous aurions là une exacte application de ce que l'on appelle « la loi de Nisson ».
On se demande alors comment, au milieu de tant d'emprunts, le style peut continuer d'appartenir à l'emprunteur (p. 127 et /|5ii), être même qualifié de style « très original » (p. 126). C'est pourtant la conclusion de M. Fabia. — On se demande en outre, puis-
\X IMKODL'CnON
que Tacite osl à ce [)oint Iribiilairc de Plino rAncicii, par quelle injustice c'est Tacite qui a eu la gloire, et non Pline, et d'où vient que les Romains de l'époque de Trajan, qui lisaient les deux ouvrages et pouvaient les comparer, ont accueilli celui de Tacite avec la faveur que nous avons vue. M. Fabia n'ignore pas l'objection et essaie il'y r< pondre (p. 1 1*') of suiv.) : les Romains n'estimaient que l'originalité de la forme. Mais il ne faudrait pas avancer en mèmfe temps que cette forme est pour une bonne part l'œuvre d'autrui, et que les contemporains trouvaient partout autour d'eux les « prétendus mots à la Tacite » (p. 127).
Il y a lieu de s'étonner aussi du maladroit enthousiasme de Pline le Jeune, garantissant à son ami, le copiste, une immortalité dont il ne croyait pas pouvoir assurer le bénéfice à son oncle, le modèle. — X quoi l'on répond : Procéder comme faisait Tacite, c'était « une chose ordinaire et en quelque sorte nécessaire, dont il ne valait pas la peine de parler » (p. 20f)). — C'est bien vile dit. Quand on a montré tout ce que, fond et forme, le modèle a fourni, a-t-on le droit d'ajouter, même du point de vue d'un Romain, que le service rendu était mince ? Nous ignorions enfin que Pline l'Ancien, simple compilateur, entasseur de notes, fût l'artiste merveilleux que nous révèlent les Histoires, qu'il a été pourtant, il le faut bien, s'il en est l'inspirateur autant qu'on l'affirme. Ce que nous avons conservé de son œiivre, ne nous permettait pas de concevoir pour ce qui s'en est perdu ime si haute opinion. La ressemblance cpii apparaît entre lui et Tacite lient aux traces d'affectation et de recherche qui se trouvent encore chez celui-ci, qui sont en etTet la marque du temps, mais aussi ce qu'il y a de moins bon dans son style. M. Fabia finit lui-même par avouer que Pline n'est pas un bon écrivain (p. 12*4, n. [^), qu'il existe, de l'un à l'autre, la distance d'un écrivain médiocre à un écrivain de génie (p. 3o6). Après cet aveu sa thèse n'est-elle pas compromise .'' Voilà bien des contradictions, tout au moins bien des difficultés !
Reste, il est vrai, la fameuse question des rapports de Tacite et de Plularque. On voudrait parvenir à expliquer les analogies singulières que le premier livre des Histoires et la première moitié du deuxième ont avec les biographies de Galba et d'Othon; il faut avoir le courage de dire qu'on ne le peut pas.
Trois bypotliîses se prcsentcnl : ou Plutarque a puisé chez Tacite, ou Tacite a puisé chez Plularque, ou tous les deux ont puisé à une source commune. La troisième hypothèse est invérifiable ; les historiens antérieurs à Tacite et à Plutarque, parmi lesquels on cherche la source commune, sont tous aujourd'hui pour nous comme s'ils n'avaient pas été. De plus l'objection formulée tout à l'heure contre Pline l'Ancien, vaut également contre n'importe quel autre, et yen reviens toujours à ceci : comment, alors que tant de choses n'appartiennent point à Tacite, ni la plupart des rec herchcs historiques ^Sources, p. i 18), ni maintes appréciations des per-
INTRODUCTION XXI
sonnes et des faits (p. laS), ni un grand nombre m^nic de phrases (p. 45i)' l'admiration des anciens s'cst-elle égarée sur lui. au point d'avoir négligé complitcment un Cluvius lUifus, un Mcssala, ou tel encore peut-être, auquel aurait dil être rapporté tout l'honneur.
La deuxième hypothèse (Tacite copiant Plutarqiic) ne paraît guère soutenable, dès qu'on réiléchit, et, en fait, elle n'a pas été sérieusement soutenue. Abordant une période de l'histoire romaine pour la(juellc il existait des sources latines, Tacite, dit très justement M. l'abia (p a), « aurait-il songé à copier le récit d'un Grec qui, du reste, n'était pas un véritable liislorien, mais un biographe ? »
I-a [)remièrc hypothèse (Plularque copiant Tacite) n'est point certaine. 11 nous manque, pour arriver à la certitude, des éléments nécessaires. Les deux auteurs étant contemporains, il faudrait être sûr que ce sont bien les liisloircs qui ont précédé les >ies de Galba et d'Othon. et non cêlle^-cTqni ont paru avant les Histoires. Or nous ne savons ménie pas (quoi cpic prétende M. E. G. Hardy, SUidies in Honian Ilistory. 1906, p. .'Sny et suiv.), si, dans la série des biographies do Plularque, les vies des empereurs étaient les premières ou les dernières en date. Faute de ces données chro.tologiques, il est impossfbTe cTcT^ien conclure; en sorte que le problème des sources de Tacite e>t bel et bien, en l'état actuel de la science, un problème insoluble. Quelque pénible qu'il soit <le se résoudre à ignorer, une fois de plus sachons ignorer.
Si je n'adopte pas toutes les conclusions de M. Fa])ia (intégralement maintenues depuis 1898, voir /?<'L'. de Phil., 1912, p. 79-80), il m'est agréable, en finissant, de dire ce que je lui dois et combien j'ai profité de ses nombreuses recherches en tout genre. Nul sans doute ne connaît mieux que lui notre auteur. Parla masse des documents réunis, des matériauixlassés, des faits scrutés, analvsés, discutés, son ouvrage sur les Sources, ses articles de la Revue des Études Anciennes, de la Revue de Plùlohfjie, du Journal des Savants sont désormais, avec VOnomaslicon Taciteum, les instruments indispensables à quiconque entreprend un travail sur Tacite. ~
DE