CHAPITRE PREMIER LE PROLOGUE
I. Le prologue avant Tadie — chez les écrivains latins en général — chez les historiens en particulier. — Les prologues de Tacite. La Vie d'Agricola. Les Annales. — Le prologue des Histoires. La i" partie (ch. i). — La 2» partie (ch. a et 3). — Comment Tacite soutiendrat-il le ton du prologue ?
IL Tableau de l'état de l'empire à l'avènement de Galba. — Les sources :
Salluste, Lucain. — La nouveauté du tableau. — Ce qu'il contient.
Cequ il ne contient pas. — Raisons des lacunes.
Les Histoires s'ouvrent par un prologue. Dès le début nous saisissons, dans cet emploi du prologue, Tinfluence delà rhétorique et une tradition venue des écoles. Que l'on ne dise pas que des préambules existaient chez les plus anciens historiens latins, dans un temps qui précéda l'introduction de la rhétorique à Rome. Il n'y a rien de commun entre les préambules des vieux annalistes et le prologue mis à la mode vers la fin de la période républicaine. Ces annalistes, gens naïfs, inexpérimentés, débutants en histoire, se proposaient surtout
LES PBOCÉDtS d'art DE TACITE. I
2 LES rUOCEDES D AUT DANS LES UISTOIBES
de raconter les événements qu'ils avaient vus eux-mêm< et auxquels souvent ils avaient pris part: c'était là l'es senliel de leur lâche. Seulement, avant d'arriver à Tliistoire conlcmporaine, ils avaient pour liabitudc de tracer un abrc;::c des é[)oques précédentes et, remontant jusqu'aux origines, ils commençaient par accueillir les légendes sur la fondation de Home, pour dire ensuite brièvement les temps intermédiaires. Le poète Naeviu& avait dt'jà procédé de même sorte dans son récit de la i" guerre punique. Pour le fond, les histoires des Fabius Pictor et des Cincius Alimentus ressemblaient singulièrement à ce récit, tout comme à l'inverse l'épopée de; Naevius, dans sa forme sèche et prosaïque, paraissait un: travail de chroniqueur plutôt que l'œuvre d'un poète., Est-ce d'ailleurs Naevius, qui avait donné aux anna-j listes l'idée d'ajouter cet étrange préambule .^ Ou Naevius lui-même ne faisait-il que reproduire un usagej plus ancien ? Toujours est-il que telle était la façon; dont les historiens primitifs concevaient le prologue un résumé de tous les événements, même légendaires^^ antérieurs à ceux de leur époque'.
Caton^ grand ennemi des rhéteurs — bien qu'il eût] aussi sa rhétorique, fondée sur son expérience person-! nelle — , parmi beaucoup d'innovations qu'il apporte^ à l'histoire, réforme le préambule. Deux fragments •conservés de ses Origines nous montrent qu'il l'employait pour indiqtier, au début de son ouvrage, de quelle manière il comprenait le genre. Après avoi^ déclaré que les grands hommes doivent compte à l'Eta de leur repos non moins que de leur activité, il parlai des avantages d'un récit où se transmet le souvenir dé belles actions \ Quelles étaient les dimensions de c\
I. Les liisloires grecques delà période alcxandrinc semblent avoir connu quelque ctiose de semblable. — 2. Fr. 2 et 3 (II. Peter).
i.E rRui.OliLt; [\
prologue? Conlciiail-il des réllcxions déjà élcndues ? Ou -e bornait-il à énoncer, sans y insister, une idée intéressante ? Dans tous les cas, c'était quelque chose dr nouveau, et qui s'accorde bien avec ce que nous savons de l'homme, esprit original dont la trace subsiste partout où il a |)assé.
Mais ces développements, qui peut-être n'étaient encore qu'un germe ou une ébauche, vont prendre toute leur importance sous Tinfluence de la rhétorique grecque. Celle-ci, tenue d'abord en suspicion, chassée même des écoles publiques et obligée de se renfermer dans l'intérieur des familles, avait fini par s'implanter peu à peu en Italie, à mesure que, la victoire détendant l'ancienne sévérité, les Romains se laissaient séduire par une civilisation supérieure. Au dernier siècle de la République, à l'époque de Sylla, la rhétorique a cause gagnée; elle obtient le droit d'être enseignée, non plus seulement en grec, mais même en latin"; ses écoles deviennent nombreuses et regorgent d'élèves ; elle s'empare de tous les esprits. Qu'enseigne-t-elle ? Sans doute bien des minuties ; elle a la manie des divisions et des subdivisions ; elle réduit trop souvent l'éloquence à n'être que l'application mécanique d'un certain nombre de recettes. Néanmoins, par delà l'exagération et les détails puérils, quand on regarde au principe lui-même, on ne peut méconnaître que le principe était juste. C'est un métier que de faire un livre, selon le mot de La Bruyère ; c'est un métier aussi que de parler en public, et il y faut, comme en tout, un apprentissage. Un orateur, ignorant des règles du discours, peut bien remporter un succès, qu'il devra aux circonstances, à l'inspiration du moment, au hasard. Mais les moyens de renouveler ce succès en tout temps, en toutes circonstances, qui les lui donnera? La rhétorique. Cela revient à dire que la véritable œuvre oratoire ne se contentera pas
1 IIS l'UOCl.DL:^ 1) AlU DV.N.S l.LS IIISIUIKKS
trêtre ua coup de réussite ; elle sera une œuvre d'art savant et rrlléchi, ou encore une œuvre d'art tout court. Elle saura présenter au public les matériaux dont elle dispose, faits, idées, arguments, et les ordonner de la façon la plus propre à produire l'impression qu'elle désire. Et par exemple, pour me borner à ce point, l'art consistera, au lieu de se jeter brusquement dans le sujet, à y préparer l'auditeur, auquel on ménagera une entn'c facile et agréable, plaçant en tète de l'ouvrage l'exordo. tlans le même dessein qu'on place un vestibule devanl un appartement ou un portique devant un temple.
Du discours l'exorde passa bientôt aux autres genres. Elocjuentia, par une extension de sens, conforme d'ailleurs à l'étymologie, en vint à désigner tout ce qu'on exprime par des mots {pnine qaod eloqaimur\ autrement dit la littérature en général. Mais l'œuvre oratoire n'en demeurait pas moins, aux yeux des Romains, la plus haute et la plus belle des œuvres littéraires ; elle restait le mode suprême d'expression, la reine de cet empire : ce sont les termes de Quintilien, rerum pulcherrima, regina rerwn oratio\ Inévitablement, elle exerça son action sur ce qui lui était inférieur. Toute œuvre donc, qu'elle fût écrite ou parlée, tendit à entrer dans les formes ou les cadres de la rhétorique, et à se rapprocher de ce que l'on regardait comme la perfection dei l'esprit humain.
On était surtout frappé des avantages de l'exorde. Bien disposer le lecteur des le début, commencer d'une^ manière engageante, surtout quand le sujet devait être grave, semblait avoir la plus grande utilité. De là cette passion singulière qui se manifeste alors pour les préambules, et qui ne s'expliquerait pas d'autre sorte. Gicéron les multiplie en tête de ses traités de rhétorique et de