‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 57 sur 177 · III · texte numérisé non relu

III

2. M. Fabia les allribue à Pline (Sources, p. 2:ioj, parce que, dans sa pensée Pline étant la source essentielle, Tacite n'a pas pu puiser ailleurs. Mais cela même est une question.

3. Tac, Hisl., III, 22. — M. Fabia attribue cette fois le scrupule à Messala (Sources, p. 237). Qu'il vienne de Tacite, c'est « assez improbable », dit-il. Pourquoi.^

d'une armée, qui se trouvait jetée sans chef (c clans la double confusion de la colère et des ténèbres » ? Il reproduira les indications que d'autres ont données, mais en exprimant ses doutes. Eilbrt d'autant plus méritoire vers une vérité rigoureuse, qu'il avait plus à lutter -icontre lui-même '.

yV

Car si Tacite n'est pas « le moins militaire des historiens», ce n'est pas à dire pour cela qu'il soit réellement un écrivain militaire. 11 l'est quand il le veut, mais il a souvent dédaigné de le vouloir. Lorsqu'il en vient à l'assaut même de Crémone et au sac de la ville, dernier acte de la sanglante tragédie, il ne soutient pas TelTort dont je le louais à l'instant. Ailleurs il s'abandonne encore davantage. Les phases de l'action cessent d'être aisées à suivre et à comprendre. Il glisse au récit vague, général et (tout se paye, même en littérature) au récit forcément un peu banal: tel combat des Histoires ne se distingue proprement d'aucun autre. Tantôt alors il emploie les mêmes expressions toutes faites: varia apiid Romanos fortuna, milites retinere lociim , ferire hostein, sequc et proxi'nos horlari, etc., formules qui n'apprennent rien, bonnes partout, bonnes nulle part. Tantôt il s'en tire, en présentant du combat ce qui a lieu avant ou après plutôt que ce qui a lieu pendant : avant, il note les préparatifs, les harangues des chefs, les craintes

I. L ne preuve assez frappante que l'elTurl d'exactitude lui coùlc ost au livre II, cli. 85-86, où, immédiatement après avoir donné le nombre, le numéro et même le surnom des légions mésiques et pannoniques, il se consente, pour lo 3'^ corps dont est formée l'armée de rillyricum, des mots Delinalicam inilitem : singulier mélange do précision et de vagne, de scrupule et de négligence. Il semble bien que la négligence lui soit plus naturelle et qu'il doive constamment veiller sur lui-même pour ne point y retomber.

I08 LES PROCÉDÉS d'aUT DANS LES HISTOIRES

OU l'ardeur des troupes; après, il signale la joie des vainqueurs, l'humilialion des vaincus; et c'est à dire qu'il fait surtout de la psychologie.

Mais, pour ne juger Tacite ni là où il se surpasse par quelque heureuse rencontre, ni là où 11 demeure volonlairemeut insuffisant, arrèlons-nous un instant sur une bataille comme celle dcs C^tQrs l,- qui offre un bo-n échantillon de sa manière ordinaire et moyenne. Sommes-nous satisfaits? Oui, jusqu'à \m certain point. L'auteur décrit la configiiralioii du terrain, ces plaines du Pô d'un caractère si particulier, avec leurs petits bois, les canaux d'irrigation et les fossés de drainage dont elles sont coupées, leurs rangées d'ormes' ou de peupliers auxquels mojxte-eLs-'Accroclie la vigne. L'entrelacement des sarments et des branches dressait audessus du sol un obstacle assez sérieux pour que les Vitelliens en déroute aient pu, derrière cet abri, reformer leurs bataillons en vue d'une nouvelle attaque. La disposition des Qthoniens est relevée par Tacite avec soin et les péripéties dii combat se déroulent chez lui conformément à la réalité :' manœuvre de Cécina pour attirer l'adversaire dans une embuscade, manœuvre opposée de Celsus et de Paulinus qui, prévenus, retournent contre les Vitelliens le piège qu'on leur tendait, faute tactique de Cécina amenant ses réserves par « petits paquets » au lieu de les faire donner en masse, hésitations du timide Paulinus (cunctalov natara)\ qui ne sait ni profiter au cours de l'action des occasions favorables ni, une fois vainqueur, achever sa victoire.

1. Antérieure à la première rciiconlre de Bédriac (Hist., II, 2^-26). Le lieu tirait son nom d'un sanctuaire jconsacrjd à Castor et Pollux. Ambo licenter et Poîhices et Casiores vocantur (Servius, Georg., m, 8g).

2. Il jugeait « qu'il est assez tût de commencer à vaincre, quand on s'est assuré de n'être point vaincu » (II, 25).

11 y a donc de bonnes choses dans celle narration, cl le principal, certes, s'y trouve. Est-elle parfaite cependant? ?ion, si Ton descend au détail. Elle n'est ni absolument complèle ni entièrement claire. L'ordre de combat des Olhoniens fut modifié durant la journée, et Tacite n'en dit rien : dè"là une contradiction entre les deux moments successifs de son récit. La panique des Vilelliens, qui s'étend de la ligne de bataille aux retranchements de leur camp, est })eu intelligible ; car ce camp était éloigné de 12 milles environ du lieu de l'engagement, et d'autre part nous savons que Paulinus empêcha ses soldais de poursuivre les vaincus. Comment les fuyards, sur une distance de 16 kilomètres, ne trouvèrent-ils pas le temps de se ressaisir? Etaient-ils poussés l'épée dans les reins par les cavaliers de Celsus, Paulinus n'ayant pris en effet que le commandement de l'infanterie? Il fallait alors l'indiquer et ne pas laisser une lacune. Lacune ici, contradiction plus haut, le résultat est une certaine obscurité. Tacite contente le lecteur un peu superficiel, auquel suffit une vue d'ensemble, non le lecteur exigeant qui veut se rendre compte de la manière dont tout s'est passé. 11 ne va pas, il ne va presque jamais, jusqu'à ce degré supérieur de précision. En revanche, il a soin d'insister sur l'incident des deux frères Julius Gralus cl Julius Fronlo qui, étant chacun au service d'un parti ( différent, sont tous deux arrêtés et mis aux fers comme / suspects d'intelligence l'un avec l'autre. C'est que l'incij dent éclaire d'un jour curieux l'état d'esprit général, J l'atmosphère de soupçons où l'on vivait, la tendance, au \ milieu de ces luttes fratricides, a'vorr partout la traliijson; et l'analyse psychologique est ici encore un des lobjets favoris de Tacite.

Nous touchons là le fond de l'historien : de môme que dans les récits de la vie civile il s'attachait aux sentiments des personnages plus qu'au détail anecdolique de

IIO LES PIIOCÉDÉS d'art UA.NS LIS illSTOltlES

l'événement, de même dans les récits de la vie militaire À ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les itinéraires ou les horaires de marche, même quand il les donne, ni les mouvements stratégiques ou tactiques, même quand il les explique, c'est l'âmejes armées, ce sont les dispositions intérieures desjrhefs et des soldats, surtout des soldats cette guerre étant une rivalité entre légions jalouses avant d'être un conflit de généraux ambitieux. Il nous renseignera donc, parce qu'il le faut, sur le nombre, la composition, l'emplacement des troupes. Mais combien il aime mieux décrire leur situation morale! Aussi les mots stiidia militum, mililiim animas, reviennent à chaque instant sous sa plume. Dans la campagne contre le Batave Civilis l'expression du mécontentement des soldats, de leur défiance ou de leur colère à l'égard des chefs lui paraît aussi importante c^ue le récit des opérations de guerre'. Les différents livres des Histoires, pourrait-on dire, ne sont cpi'une longue peinture du mauvais esprit des armées, dont rindisciplinc, s'ajoutant aux tentatives de révolte des provinces, faillit amener dès cette époque la dislocation de l'empire.

Au seul cours des événements qui aboutirent à la victoire de Crémone, trois révoltes éclatèrent, deux contre les légats consulaires, auxquels Antonius ne sauva la vie qu'à grand'peine", la troisième contre Antonius luimême, en pleine action militaire, dans l'intervalle qui sépara le combat de jour et le combat de nuit, lorsqu'au soir, sans vouloir entendre aucun conseil, les mutins exigeaient qu'on les menât dans l'obscurité à l'assaut de la ville l Des trois la dernière fut un danger immédiat, qui risquait de compromettre le succès définitif. Mais les premières, quoiqu'elles fussent un danger plus lointain, qu'elles eussent même obtenu ce résultat favorable de

I. Hist., IV, 24-27, 35-36. — 2. III, lo-ii. — 3. III, 19-20.

LES RÉCITS l I l

inellre en fuite les consulaires, chefs médiocres, âgés cl mous, et de laisser Antonius seul maître du parti dont les affaires allaient être menées avec autrement d'unité, de vigueur et d'audace, les premières, dis-je, n'en étaient pas moins quelque chose de grave. Deux armées, cinq légions, soulevées contre leurs généraux, poussant des cris furieux, demandant leur mort, puis finissant toutes par se donner à un simple commandant de légion, quel exemple de l'anarchie où. l'empire était tombé! Quel symptôme inquiétant pour plus tard ! A voir l'insistance de Tacite, les détails qu'il apporte, on sent que cet état de décomposition morale' est pour lui, malgré l'intérêt de la bataille et le soin avec lequel il la raconte. 1.' fait peut-être essentiel". Que sera-ce, quand les événements de guerre n'offriront plus qu'un intérêt amoindri.^... Ainsi, même là où il tache le plus d'être un historien militaire, il est encore tout autant un historien moraliste.

Il l'est également dans les discours qu'il prête à ses généraux. Au moment où s'ouvre la campagne contre Vitellius, les chefs flaviens réunis au quartier de la lo'' légion, à Poetovio, discutent le plan des opérations prochaines \ Deux partis sont possibles : ou temporiser et attendre les légions d'Orient conduites par Mucien, ou prendre l'offensive et envahir brusquement l'Italie. Antonius soutient de son éloquence vibrante le parti de l'offensive. Or quelles raisons allègue-t-il pour marcher de l'avant ? Des raisons stratégiques ? Par instants, oui ; mais surtout des raisons morales : « L'armée ennemie s'est amollie et comme fondue dans les délices de Rome. Trans-

Page 1