‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 67 sur 177 · I. Aiin.. II, a3-2/î. — 2. Atin., II, a'i · texte numérisé non relu

I. Aiin.. II, a3-2/î. — 2. Atin., II, a'i

Les Tableaux.

I. Tacite est un iuiaginalif. Son vocabulaire. Sa graiiiniairc. — Slructiirc de ses chapitres : prédominance du tableau. — Pourquoi le tableau l'emporte à ses yeux sur le récit. Il montre (les lignes et les formes plus que les couleurs). — Il permet de grouper — de simplifier (abdication do A'itclliu.s) — do retoucher au besoin.

II. Tacite vise à faire grand : les perspectives ouvertes devant notre imasination. — Il vise à faire dramatique : les coups de théâtre. — Le drame tourne avi mélodrame : démonstrations violentes et exagérées des personnages. Part de réalité, part d'invention.

III. But du tableau : instruire. Au-dessus du pittoresque et du dramatique, l'étude psychologique et morale. — La mort de Vitellius chez Tacite et Suétone.

IV. Les trois éléments qui entrent dans la composition d'un tableau : le spectacle, l'analyse des sentiments, la réilexion personnelle. — L'affaire du Capitole et l'incendie du temple. — L'émotion dans les tableaux des Histoires. Conclusion.

L'art du tableau, c'est Tcssence même du génie de Tacite. A constater le nombre de tableaux achevés, de tableaux ébauchés, de récits qui tournent en tableaux ou qui sont coupés de tableaux, on serait tenté de dire que tout est tableau chez lui et que c'est pour aboutir au tableau qu'il a voulu devenir historien. Il est un peintre merveilleux. Ses récits peuvent être manques, j'en ai dit les raisons; ses tableaux sont presque toujours réussis. Et comme on aime ce que l'on fait bien, il a pris plaisir à les multiplier.

De cette abondance des tableaux il existe des indices assez curieux jusque dans le style. D'abord l'emploi

des mots qui marquent Taspect extérieur des chobu?>. Prospectus, faciès, specics, spectaciilum se rencontrent très souvent : faciès iirbis, faciès camporuni, faciès pugnac, nova lahorum faciès, ou foedum, saevum, alrox spectaciilum^ . Détail insignifiant? Nullement. Le retour habituel de certaines expressions jette un jour, à lui seul, et indépendamment du contexte, sur l'homme même, sur sa nature de penseur ou d'artiste, et le classe dans telle ou telle famille, de visuels ou d'auditifs, de sensitifs ou d'intellectuels. A cet égard, non seulement le style, l'agencement des mots dans la phrase, c'est l'homme"; mais les mots détachés, c'est déjà l'homme aussi : ils découvrent le fond d'un esprit. Le vocabulaire de Victor Hugo, où s'accumulent avec toutes les variétés de la forme toutes les nuances de la couleur, tous les jeux de la lumière, tous les « rayons » et toutes les « ombres », nous donne une première et juste idée de ce qu'est le poète, œil énorme ouvert sur le monde. Quand on trouve, au contraire, chez Verlaine tant de mots qui recueillent les bruits, la musique de la nature, la note particulière que rend telle saison ou telle journée, quand on écoute avec lui « les sanglots longs des violons de l'automne », on a l'impression d'une oreille sans cesse tendue vers la résonance des choses. Et Sully- Prudhomme, s'il n'avait été surtout un cérébral, auraitil puisé à pleines mains, comme il a fait, dans la langue de la science et de la philosophie ? Il n'est donc pas indifférent de connaître les termes que Tacite afifectionne. De cet examen sort la conclusion que nous sommes en présence d'un Imaginatif. Il voit et veut faire voir aux autres; ou plus exactement, comme il

T. Remarque déjà faite par M. Vianey, Quomodo dici possit Tacitam fuisse summum pingendi artijicem (1896), p. 6-7.

2. Je prends la formule courante, au sens courant. Je n'oublie pas que ce n'est ni le sens ni même le texte de Buffon.

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s'agit d'événements écoulés, il revoit ce qu'il a vu dans le passé, et ce qu'il n'a pas vu, il l'imagine comme s'il le voyait. Il dit vrai, quand il répète le mot speclaciilwn ; il a presque toujours un spectacle sous les yeux; il évoque en lui-même les tableaux. Il devait tout naturellement chercher à peindre ce qu'il évoque.

Après le vocabulaire, la grammaire. Un autre indice est fourni, en effet, non plus par le choix des mots, mais par le temps des verbes de la phrase. L'imparfait domine chez Tacite. Qu'est-ce à dire.»* Dans la conjugaison, l'imparfait {imperfectiim tempu^) est le temps qui exprime l'action inacRevée ; il l'exprime donc lorsqu'elle est en voie d'achèvement, au moment même où elle se développe, avec le prolongement de sa durée ; il la déroule à nos regards, il la montre. Et par là il se distingue nettement de l'aoriste*. Ecrire: « Vitellius traînait vers Rome son pesant cortège » ou « traîna » (gravi iirhcm agmine petebal ou petiviL)' est chose très dilTérente. L'aoriste marque simplement que dans le passé, à tel moment proche ou lointain, telle action a eu lieu; il nous renseigne sur l'existence d'un événement antérieur et fournit une indication chronologique, rien de plus : c'est le temps du récit. L'imparfait au contraire est le temps du tableau^. Ainsi, pour donner une forme à sa matière, un historien a deux temps à sa disposition ; mais selon que son habitude est d'employer

1. J'emploie ce terme, réservé le plus souvent à la conjugaison grecque, par-.'e que la conjugaison latine n'a qu'une forme ainavi, là où le grec et le français on ont deux. Amavi correspond à la fois à l-iîXr,ax {aoriste), j'aimai (passé défini), et à -z-j;Xr,/a (parfait), j'ai aimé (passé indéfini). Le mot parfait, appliqué ici, manquerait donc de clarté, ou serait même inexact.

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