Cf. Mérimée, La Guj/a (Avertissement de i84o
2. Tac, Hist., II, 22. — 3. IV, 22. — 4- H, 22. — 5. V, i~. — 0. IV, i5. — 7. I, .'io.
LES TAIU.EAUX l33
sans doute, mais aussi à la gesticulation de ce Toulousain qui circule sur le front de son auditoire, se tourne d'un coté, de Tautre, prend les dilTérenfes légions à partie, interpelle mèiue les individus et parle comme avec tout son corps (^concersiis ad signa ; conversas ad sinijulos : ad Moesicos co/iversiis ; ut quemqae notum aspexerat nomine ciens ; ut quosque accesserat '). La réponse des légions interpellées n'a pas besoin d'èlre formulée ; Tacite volt leur signe de tête, négation suffisante; et il écrit cam ahnuerent-, au lieu de cuni negareni. Il voit aussi leur frémissement d'impatience, manifesté })ar l'agitation de leurs armes (qaatiunt arma, rupturi imperhiin ni dacantur^y Ailleurs, des Romains sont surpris la nuit sous leurs tentes, et s'enfuient ; il note leur vêtement roulé autour du bras''. Des soldats accourent pour délivrer leurs camarades assiégés ; c'est de la main, h distance, qu'ils les encouragent*. Des légions sont prisonnières ; les voici marchant silencieuses, semblables à un long et funèbre convoi (silens agmen et velut longae exsequiae)^. Ailleurs encore, les Syriens prosternés adressent au soleil levant ce salut magnifique que j'ai déjà cité" ; ou Antonius fait devant ses troupes épuisées, et sur le point de fléchir, le geste fameux qui leur désigne Crémone, la proie opulente {incesserat cunclalio, ni duces fessa militict velut irritas exliortationes abnuenti Cremonam monstrassent^).
Toujours donc l'attitude et les verbes qui l'expriment, immobile ou violente, surtout violente : sedere, slare et ses composés (astare, circumstare), plus souvent surgere, tendere niqnus, complecti, vertere, etc. De là des scènes qu'on dirait faites pour le théâtre, tant les acteurs y trouveraient marquées à l'avance les indications
I. III, lo; III, 20; m. 2/1. — 2. III. 20. — 3. III, 19. — /|. V, 22. — 5. IV, 34. — 6. IV, 62. — 7. III, 2/1. — g. ni. 27.
l3/i LES PROCÉDÉS d'aHT DANS LES LIISTOIUKS
de leur rôle. Et l'on songe à Part de Racine. Chez Racine s'est rencontrée aussi cette préoccupation de dessiner les gestes des personnages ; Brunelière autrefois, en des pages ingénieuses, l'a relevée avec soin '. Rien que dans une scène de Phèdre, dans les deux tiers seulement de cette scène, il note que l'héroïne modifie plus de 25 fois son maintien ; or ces changements sont tous indiqués par le texte lui-même. L'opposition avec Corneille est complète sur ce point comme sur beaucoup d'autres. Les adieux de Rodrigue et de Chimène, si beaux pourtant, si tendres, si humains, d'une mélancolie si douloureuse, ne permettent en aucune façon de reconstituer le groupe ou le tableau que forment les deux amants. Lisez au contraire les vers que Phèdre prononce à son entrée. Aux paroles de la reine vous devinez ses mouvements, vous connaissez ses gestes : elle s'avance appuyée sur sa nourrice ; puis elle s'arrête et, défaillante, se laisse tomber sur un siège ; le jour alors l'éblouit ; ses ornements lui pèsent ; elle passe maintenant une main sur ses yeux et rejette ses voiles, trop lourds pour son front enfiévré ;. elle écarte enfin jusqu'à ses cheveux dont les nœuds l'importunent. « C'est une succession d'attitudes, de poses ou de tableaux vivants. Le geste est comme inscrit dans le choix môme des mots ; la plastique du rôle est vraiment enveloppée dans les vers ; et cela, cette résurrection de la forme, c'est déjà de la poésie. »
Ne serait-ce point par goût commun de la représentation sculpturale, et parce qu'il en trouvait chez Tacite de merveilleux exemplaires, que Racine a placé l'historien latin si haut dans son admiration ? Ne serait ce pas là une des raisons, au moins, de son jugement si flatteur ?