Sources de Tacite, p. 157, 2'jli, 28a
2. luravil coegitque iiirare et ceteros... (Suét., ]'itell.. i5).
1^0 LES PROCKDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
du poignard. Et sans doute elle demeure la tentative la plus importante par cet acte de la présentation, derniei eiïort de l'apatliiqne Vilellius et geste suprême. Mais Tacite n'a pas rejeté pour cela l'essentiel des deux précédentes, et la scène, telle qu'il la décrit, est le résultat d'un habile amalgame entre les trois'. Le récit de Suétone est plus curieux, dans son détail exact ; le tableau de Tacite, plus puissant.
Voilà bien l'un des buts que l'artiste assigne à ses tableaux : mettre en relief, faire saillir, produire un effet de puissance. Mais si l'histoire ne lui donne pas d'ellemême ce relief (et malheureusement elle ne le donne pas toujours), alors il ne craindra pas, afin de l'obtenir, d'aller parfois jusqu'à la retouche, « au coup de pouce » nécessaire. Du point de vue d'une méthode sévère, certes, nous le blâmerons ; mais il s'agit pour l'instant d'analyser ses procédés. Ce sont des procédés de poète : ut piclura poesis. Peintre et poète négligent les détails au profit de l'ensemble ; par leur distribution des ombres et des lumières ils détachent la figure ou l'objet à éclairer, qui, ressortant seuls, en rcssortcnt davantage.
I. Tacite est bien obligé de placer son tableati avant l'affaire du Capitole, Sabinus n'ayant pu parler et agir au nom de Vespasicn (in, 6f)) que parce qiie la tentative d'a'bdication de Vitellius lu»: faisait croire que son frère avait désormais le champ libre. Si > T;ici(p n'a reproduit que la troisième tentative de Suétone, laquollo-, eut lieu, en réalité, après l'incendie du temple, il a gravement"' altéré, conime le dit M. Fabia (Sources, p. 282), l'ordre chronolo- ' gique. Mais si son tableau est un composé des trois, « l'infraclionj à la vérité » devient plus supportable. On s'explique que Tacite ait ' en moins de scrupules à placer la tentative unique au moment que lui imposait la logique des circonstances.
LES TAliLEALX l/jl
3t peintre et poète ne craignent pas d'interpréter la éalité, quand une simple copie serait insuffisante, pour 'élever à la hauteur de leurs conceptions.
Disons donc que Tacite vise à faire grand, ce qui ne iignifie pas faire immense : il garde le plus souvent la iobricté de l'art classique. Ses tableaux de trois ou juatre lignes ne sont pas les moins admirables. Et même, larce qu'il ramasse et condense, il exprime plus qu'il le dit; il évoque, il suggère : à nous de compléter. Sa leinture est en profondeur, riche de dessous qui se révèlent à mesure que l'on sait mieux voir. Il ne déîorde pas le cadre, il perce les fonds. Quelques images ^datantes ouvrent des perspectives et donnent le branle i notre esprit qui achève.
Veut-on des exemples? Je reviens à cette bataille de Crémone, si fertile en remarques. C'est le moment où, iprès la nuit de lutte effroyable, apparaissent les premières lueurs du matin. Il faut forcer la victoire encore indécise. Antonius passe devant ses légions, disant à chacune d'elle ce qui peut le mieux .l'enflammer. Tout à coup une clameur: undiqiie clamor, et orientem solem (ita in Syria mos est) tertiani sa/utavere\ Sur ce lever de soleil le chapitre s'arrête. Mais notre imagination ne s'arrête pas. Elle a reçu la secousse; détachée du texte, elle continue son mouvement, poursuit son vol, et accompagne l'ascension de l'astre qui monte dans le ciel au-dessus de ses adorateurs en prière. — Autour de Galba, menacé par l'arrivée des meurtriers, Tacite a représenté le peuple muet, frappé de stupeur. « Point de tumulte et cependant point de calme : c'était, dit-il, le silence des grandes terreurs ou des grandes colères' ». Et ce mystère de l'àme des foules, brusquement évoqué, nous jette en un vague qui augmente notre appréhen-