I. Ilist., III
ififi LES PROCÉDÉS d\i\T DANS LES UISTOIHES
mable, là terrible, émouvant; mais leur point de départ ne laisse pas d'être souvent commun. Que de fois l'aventure, qui a lourné au drarne, avait commencé par cire un roman ! Ce rapport du romanesque et du dramatique se traduit encore dans le langage par l'expression « coup de théâtre », qui associe i'eiret de surprise à l'elTct de puissance. Seulement des rencontres frappantes d'événements imprévus, l'Iiistoricn qui ne craint pas de recourir aux procédés du romancier ou de l'auteur tragique, est obligé parfois de les imaginer; car l'histoire n'en présente pas autant qu'il en demande. Force lui est alors de -^'enir en aide à une réalité insuffisante, de solliciter des faits qui se dérobent, de les arranger un peu à sa guise. C'est dans les tableaux, qui se soumettent mieux que le récit pur à un pareii arrangement, que Tacite (nouvelle raison pour lui, s'il en était besoin, de se plaire aux tableaux) introduira h; plus de ces coups de théâtre.
Son ouvrage débute par l'un d'eux . Avec le chapitre 1 2 (ce qui piéccde ne forme qu'un préambule) nous sommes aux premiers. jours du mois de janvier 69. Galba vient de prendre à Rome possession du consulat, quand tout à coup une lettre arrive de Belgique ; elle annonce qu'en Haute Germanie les légions se sont révoltées, ont trahi la foi du serment, et qu'elles réclament avec force un autre prince, laissant d'ailleurs au sénat et au peuple la faculté de l'élire. Ainsi l'empereur est à peine installé au pouvoir, à peine descendu du Capitole où il a prononce les vœux solennels pour le bonheur de l'empire, qu'on cherche déjà dans les provinces à lui opposer un rival.
Jusqu'ici l'exposé de l'historien est conforme à la vérité de l'histoire. C'est en effet le i*"" janvier que les légions de Germanie Supérieure refusèrent de prêter serment à Galba, le lendemain 2 que Vitellius fut proclamé par l'armée de Basse Germanie dont il était 'le
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légat, le surlendemain 3 qu'il fut reconnu par celle d'Hordéonius, son collègue de Germanie Supérieure. La coïncidence n'est donc pas « arrangée ». Mais on conçoit avec quel empressement Tacite a saisi cette éclatante façon d'entrer en matière. Si la règle annalislique, entendez la nécessité pour les historiens latins de procéder année par année, ne s'était pas imposée à lui, on peut croire, malgré la gène qu'il en devait éprouver ailleurs plusieurs fois', que, libre de commencer à sa guise, il n'eût pas adopté pour son ouvrage un autre commencement-.
Est-il exact en revanche, comme il l'affirme plus loin^, que Rome n'a su que le i5 janvier le nom du nouveau prétendant? Ce n'est guère vraisemblable. La révolte de Germanie et l'élévation de Vitellius à l'empire se succédèrent à si court intervalle que les deux nouvelles durent parvenir presque simultanément en Italie (du jour au lendemain). Tacite, qui a le droit de nous les réN^'ler successivement, prend en outre celui de retarder la seconde de 4 ou 5 jours*. Pourquoi? Sans doute il ne lui déplaît pas qu'un peu de mystère règne en cette affaire; mais surtout il tient à ce que l'on n'apprenne à Rome la proclamation de Vitellius que le soir même de la mort "de Galba. La ville était effrayée, ce jour-là, par le meurtre qui venait de s'accomplir; elle tremblait aussi, se rappelant le scandaleux passé d'Othon, à l'idée que ce débauché devenait son maître. La nouvelle de
I. \oir p. 33-3A. — 2. La preuve, c'est que les deux livres suivants débutent aussi par un coup de théâtre, quand plus rien alors ne l'y obligeait. — 3.1, 5o.
f\. .M. Fabia croit que c'est Galba lui-même qui la tint secrète (\o\T l'Ambassade d'Ollion aux Vitelliens dan^ la Rev. de Phil., lyiS, p. 53 et buiv.). Mais comment expliquer alors le crebrioribus in dies Germanicae defectionis nunliis des HisL. I, 19? Ces mauvaises nouvelles, qui continuent d'arriver et jettent le trouble dans la ville, ne peuvent être précisément que celles « de la proclamation de Vitellius, de la défection totale ».
LES PROCÉDÉS d'aRT DE TACITE. lO
1^0 LES PROCKDliS d'art PANS LES HISTOIRES
la révolte de Yitellius apportait un surcroît de terreur'; et c'est un surcroît d'eflet que Tacite a voulu obtenir. Sans compter que la situation, remaniée de la sorte, offrait une autre conséquence imprévue, et piquante : Vitellius, qui s'était déclaré contre Galba, se trouvait maintenant avoir à marcher contre Othon, lequel s'était substituée Galba dans l'empire.
Devant ces combinaisons, présentées par l'histoire assurément, mais rendues plus singulières par l'historien, on se rappelle les péripéties si fréquentes dans le théâtre de Voltaire, où les personnages sont toujours en l'ace d'une situation qui n'est pas celle qu'ils attendaient, et font autre chose que ce qu'ils croyaient faire: Arsace pensait tuer Assur, il tue Sémiramis; Oreste a levé le poignard sur Egisthe, c'est Clytemnestre qu'il atteint. Tacite, pareillement, aime les faits qui viennent dérouler les calculs les mieux établis ou les espoirs les mieux fondés. La formule ciim repente esl une de celles cjui lui sont chères : c'est la formule des coups de théâtre. Ainsi Galba offre un sacrifice aux dieux de l'empire'. Coup de théâtre : déjà l'empire ne lui appartient plus ; en ce moment même il passe à Othon. — Le bruit se répand qu'Othon a été tué\ Des gens ont assisté au meurtre, ils ont vu ; le doute est impossible. Peuple, chevaliers, sénateurs se précipitent auprès de Galba, rivalisent de protestations et de zèle. Coup de théâtre: la rumeur était fausse, les prétoriens ont acclamé le mort prétendu; et tandis que les courtisans félicitent le vieil empereur, des assassins s'apprêtent à descendre au Forum pour le massacrer. — Otlion donne un grand dîner\ Coup de théâtre encore : une sédition militaire a éclaté ; des soldats furieux
1. Ce sont les termes mômes de Tacite : trepidamurbem. insuper f/e Vitellio nuntius exterruit (1, 5o).