‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 84 sur 177 · I. II · texte numérisé non relu

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au ciel, ou d'une raideur, ^l'un courage, d'une impassibilité hors nature; Polyxène transformée en virago stoïcienne, Andromaquc elle-même devenue par moments une Bacchante ; comme spectacles, Médée massacrant ses enfants, Thésée, après la catastrophe où a péri Ilippolyte, comptant les membres qui lui sont rapportés, énumérant ce qui reste, ce qui a disparu : voilà les gros etïets qui plaisaient sous l'Empire aux invités des séances de lectures — et pourraient plaire de nos jours à un auditoire populaire. Dans les écoles même chose. Deux des personnages les plus chers aux déclamaleurs étaient le tyran et la marâtre, monstres de la vie publique ou privée, traître et empoisonneuse de mélodrame, ancêtres d'Angelo de Padoue et de Lucrèce Borgia.

Cet acheminement au mélodrame ne pouvait manquer de se produire. Quand on recherche un effet, de quelque ordre qu'il soit, on est amené insensiblement à renchérir sur sa propre manière. Les effets s'usent. Il faut les renouveler. Il faut donc exagérer. Poursuit-on le pathétique; on frappe de plus en plus fort. Court-on après l'esprit; on raffine, on tombe dans le fin du fin. C'est une lutte avec ses rivaux et avec soi-même, pour ajouter sans cesse un trait émouvant ou une pointe ingénieuse. Voilà en quoi los déclamations des écoles et les lectures des aiiditoria ont contribué à gâter les lettres latines. Mais nous serons justes, en disant que ces deux institutions n'ont pas seules la responsabilité de la décadence. Auraient-elles obtenu le succès éclatant qui les salua dès l'abord, si elles n'avaient répondu à quelque tendance profonde du génie romain.^ La corruption, pour s'épanouir, demande un terrain qui se laisse corrompre. Osons donc le reconnaître : l'art de Rome a toujours été un peu gros. Ce n'est pas un art de nuances ou de demi-teintes. L'élégante distinction d'un Térence, la tendresse d'un Virgile, le discret enjouement d'un Horace restent de

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belles exceptions, le fruit de natures très liellénisées. El Térencc, Horace, ^ irgilc étaient des poètes, artistes qui échappent davanlage à l'influence du vulgaire! Mais l'éloquence, celui de tous les genres qui est le plus en conlarl avec la foule et reflète le mieux son âme, mais parmi les orateurs Cicéron, celui qui représente le plus brillamment cette éloquence, ont-ils jamais renoncé tout à fait, même dans leurs meilleurs jours, aux tirades, aux antithèses, aux figures de rhétorique, aux péroraisons débordantes d'émotion ? A-t-on jamais connu à Rome la sobriété d'un Lysias ou la vigueur nerveuse et dépouillée d'un Démosthène? Le pompeux et le déclamatoire, ce que notre délicatesse juge avec raison comme le mauvais goût, ne datent pas de l'Empire. Si l'on ne peut nier que le mal ne se soit aggravé au i*"" siècle de notre ère, il s'est aggravé seulement. Le germe était plus ancien : il était dans la race. Un peuple, qui a si aisément laissé s'implanter chez lui les combats de gladiateurs, qui a imaginé une cérémonie comme celle du triomphe, où il costumait son général vainqueur en un Jupiter terrestre, et donné à une cérémonie funèbre elle-même, à l'enterrement de ses patriciens, l'aspect d'une étonnante mascarade, qui chaque jour enfin sur le Forum, devant les tribunaux, ne répugnait pas à un étalage grossier de moyens matériels pour émouvoir les juges, ce peuple a toujours raffolé de la mise en scène et des spectacles excitants ; ses sens avaient besoin d'être violemment secoués. Il a eu une littérature à son image. L'excessif devait se retrouver dans son art, puisqu'il était à chaque instant dans sa vie.

Institutions et habitudes nous expliquent un assez grand nombre de tableaux des Histoires. Ceux auxquels je pense, paraissent d'abord extraordinaires et même déplaisants. Ils continuent d'être déplaisants, mais ils cessent d'être extraordinaires, si on les rapporte à ce

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fond du Romain. Partout de bruyantes démonstrations, des gestes pathétiques, des cris, des pleurs. Il est incroyable à quel point le monde que dépeint Tacite, même le monde militaire, a le sanglot facile et les larmes à son commandement. Un général, soupçonné de trahison, se roule dans la poussière aux pieds de ses soldats, tend vers eux des mains suppliantes, pectus (ilqne ora singiiltii qiiatiens^ Des mutins veulent rentrer en grâce; comment traduisent-ils leur repentir? Precibus ac lacrimis veniani quaerchant-. Ils pleurent; le chef pleure de son côté : deformis et flens... Va/ens processU. Deux partis qui se sont entr'égorgés, se réconcilient après la bataille : tum victi victoresqiie in lacriinas ejfusi (sunty\ Olhon annonce à son armée qu'il renonce à la lutte ; l'armée éclate en gémissements*. D'ailleurs la joie ou la flatterie ne sont pas moins violentes que la tristesse. Un candidat à l'empire envoie des baisers aux prétoriens; les prétoriens s'embrassent à leur tour". Transports immodérés, immodica sludta : Tacite lui-même a dit le mot®. Et tout cela nous choque par son manque de mesure, souvent par son manque de sincérité; mais tout cela n'est peut-être pas inventé.

Vitellius, au Forum, lorsqu'il essaie d'abdiquer, joue l'émotion; il a pris son fds dans ses bras, l'élève, le présente avec des larmes à l'assistance, à chaque citoyen séparément, puis à'ious réunis, et finit, tant il suffoque, par ne plus pouvoir parlera Quelque temps auparavant une scène analogue s'était déroulée au Palais ^ Cette fois, l'acteur était Lucius Vitellius; et il jouait l'effroi, et vis-à-vis de l'empereur son frère. Ouvrant la porte de l'appartement impérial et saisissant son neveu, il était tombé avec lui à genoux et avait adjuré tragiqiie-

1. m, lo. — 3. IT, 29. — 3. II, ^:^. — /l. II, 66. - 5. I, 36. — 6. I, 35. Cf. II, 29 : ul est vuhjus utroque immodicuin. — 7. III, 68. — 8. III, 38.

ment le prince, donl un complot, aiïirmait-il, menaçait le pouvoir, de veiller à sa sécurité comme à l'avenir des siens. Douleur ou terreur, dans les deux cas c'était une douleur ou une terreur de théâtre, une pantomime à effet. C'était aussi une scène de tribunal et un effet d'audience : l'exhibition du fils de l'accusé, de l'enfant en bas âge, à la fin du plaidoyer, comptait parmi les artifices usuels de péroraison.

Il n'est donc pas facile de dire, au sujet de ces tableaux, ce qui vient de Tacite et ce qui est pris sur le vif, ce qui est réalité et ce qui est invention. Plusieurs éléments sont mêlés ensemble, sans qu'on puisse préciser dans quelle proportion ils le sont. Il faut évidemment faire sa part au tempérament méridional, qui ne veut rien de contenu et ne juge pas son émotion suffisante, s'il n'appelle le corps à son aide pour la marquer vigoureusement au dehors. Mais chez beaucoup de Romains cette tendance innée à l'exagération était renforcée par la détestable éducation qu'ils avaient reçue du rhéteur. Dressés par lui à déclamer, à jouer un rùle, à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvaient pas, ou à grossir leurs sentiments vrais par une émotion factice, ils restaient plus ou moins comédiens toute leur vie, après l'avoir été à l'école. On nous rapporte de César et d'Auguste, têtes froides pourtant et, semblet-il, politiques maîtres de leur cœur, des manifestations qui nous stupéfient. L'un au moment de franchir le Rubicon, pour gagner ses soldats, pleure en leur présence, déchire ses vêtements, met sa poitrine à nu'. L'autre, après le désastre de Varus, parcourait ses appartements, se frappant la tête contre les portes et criant : « Varus, rends-moi mes légions*. » Jusque dans le privé, ces Romains se croyaient toujours un peu sur un

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