‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 9 sur 177 · I. Insl. Oral., III · texte numérisé non relu

I. Insl. Oral., III

a. Journal des Savants de janvier igoS : Les prologues de Salluste, p. 60.

pemenls généraux, fussent-ils même un peu longs. — Enfin est-il bien sur que Salluste n'ait voulu exprimer que des généralités, et que ces lieux communs apj^arents ne recouvrent pas un fond d'apologie personnelle ? S'il y a déjà un public kttré à Home, tous les citoyens ne sont pas des lettrés, loin de là. Il se trouve encore des « Vieux-Romains », qui ne connaissent que le service de TEtat et pour qui Tccrivain demeure un oisif et un inutile. Salluste a donc à justifier auprès d'eux sa conduite, sa retraite de la vie publique et la nouvelle résolution qu'il a prise d'écrire. Il a recours à sa rhétorique. Ses prologues sont des plaidoyers. Les morceaux littéraires qui « ouvrent » le Catilina et le Jugartha, sont aussi des exordes qui ont pour but de bien disposer le lecteur'.

Et Tacite? Que fera-t-il, abordant l'histoire, lui, orateur, lettré, artiste, disciple de Salluste plus encore que de Tite-Live ? Ya-t-il négliger l'usage des préambules ? La Germanie exceptée, il en a composé pour chacun de ses ouvrages. Mais — et c'est ici que nous touchons du doigt la preuve manifeste de l'influence exercée par la rhétorique, - — ses prologues iront se modifiant, diminuant d'importance, dans la mesure exacte oîi il réussira lui-même à se soustraire à ses souvenirs d'école et aux habitudes de son passé d'orateur.

I. L'imitation des préfaces des historiens grecs, si toutefois elle eut quelque influence, ne saurait expliquer à elle seule que l'usage du préambule se soit étendu aux genres les plus divers (voir p. 4 et suiv.). C'est l'enseignement à Rome de la rhétorique et l'influence des écoles qui ont comme imposé aux écrivains Romains le prologue-exorde (ornement ou plaidoyer, ou l'un et l'autre à la fois,) en tête de toute œuvre, scientiGque, historique, philosophique, qui se piquait d'avoir iine valeur littéraire.

10 LES l'IlOCUDUS D AUX DANS LES HISTOIRES

Quand il travaille à la Vie d'A(jricola. vers la fin dw règne de IServa, il n'a pas encore désappris son premier métier. Aussi le prologue qu'il écrit à cette époque, est-il, des trois qu'il donnera, le plus long par rapport aux dimensions de l'ouvrage, et surtout le plus imprégné d'éloquence. Belle éloquence d'ailleurs, amère et douloureuse, ironique et passionnée, avec des phrases vibrantes, des antithèses magnifiques et que l'on n'oublie plus'. Il faut avouer que le sujet y prêtait. Ni Tibère, ni Caligula, ni même TNéron n'avaient laissé, autant que Domilicn, une mémoire exécrée. Non peutêtre que Domitien eût été pire que les autres. Mais après Yespasien et Titus, sous lesquels on s'était reprisa vivre, il avait ramené les mauvais jours, et on lui en voulait plus furieusement. Au milieu de la haine générale. Tacite avait un motif particulier de rancune. 11 était au nombre des sénateurs que Domitien, dans sa cruauté maligne, avait associés à ses crimes, leur donnant à juger ses victimes désignées d'avance. Pour n'être pas victime à son tour, Tacite avait accepté de condamner des innocents. Aussi quelle hunle de lui-même, au souvenir des lâchetés ■commises! El quelle colère contre l'homme qui l'avait forcé d'être lâche! Comme on comprend le soupir de soulagement poussé à l'avènement de Nerva, le nunc démuni redit animas', qui est la joie de pouvoir être enfin honnête homme !

Le ton oratoire du prologue s'explique par l'effroyable crise qu'on avait traversée. Le sujet choisi, ce ton s'imposait. Mais c'est le choix même du sujet qu'il est permis de critiquer, si l'auteur, comme il semble, a déjà prétendu faire œuvre d'historien. Ni le pamphlet ni le

1. Voir nolammcMil toute la fin du chap. i : Dcdimus profeclo (irandc patienliae documcnlum etc.

Page 1