Tac. Ilist., III, 8A
l6o LES PROCÉDÉS d'aUT DANS LES UISTOIKES
contre. Alors la solitude renVaie, ainsi que le silence de ces lieux. Il cherche quelque secours dans les appartements fermés, et frissonne de les trouver déserts. Las enfin de ces courses iwisérables, il va demander le salut à quelque ignoble cachette. » Le malheureux avait perdu toute dignité. Pendant son supplice, une seule | parole s'échappa de sa bouche, qui ne fût pas d'une âme abâtardie : à un tribun qur l'insultait il répondit que « ce[)endant il avait été son général ». Le mol n'est pas dans Suétone qui, à l'inverse de Tacite, se soucie des faits plus que des sentiments : Tacite l'a relevé. De même, Suétone en donnant le détail des outrages, réaliste impitoyable qu'il est, s'abstient d'émettre aucune réflexion. Tacite évite le renseignement sous la forme crue ; il s'en tient à une description plus générale, qui nécessairement est plus vague, afin de garder cette décence et ce ton de gravité noble qui est le ton de toute son histoire, mais c'est lui qui rend le mieux l'impression produite sur les assistants : «( Personne ne pleurait, dit-il; la laideur du spectacle avait tué la pitié dans les cœurs. » Il fallut la présence d'un soldat de Germanie, pour que toute compassion ne fut pas exclue de cette journée. Le soldat courut sur Yitellius, l'épée haute. Le frappait-il dans un accès de colère, ou voulait-il l'arracher à la risée publique? Tacite ne se prononce pas, mal servi en la circonstance par son esprit soupçonneux; mais il laisse entendre (et Dion Cassius le confirme') que le coup avait pour but d'abréger cette pénible humiliation d'un empereur.
Pour terminer, l'Iiistorien a une réflexion bien amère: « Le peuple outrageait le prince mort, avec la même bassesse qu'il l'avait adoré vivant. » Réflexion qui remplace le trait plus précis de Suétone : « Vitellius fut
I. Dion, LXV, 2 1 : Èyw ao'., ïor,, [îOT]9r|'3w w; (lovco; ojvaaa-..
LES TAHI.EAUX l6l
traîné par un croc dans le Tibre. » Le changement tient en partie, je l'ai dit moi-même', à la répugnance de Tacite pour le détail bas ou vulgaire ; mais il y faut reconnaître aussi le goût du psychologue pour les vérités générales et le désir de peindre par des traits moraux autant et plus que par des traits matériels.
Le spectacle donc, puis les sentiments des personnages, enfin ce que spectacle et sentiments suggèrent à l'esprit de l'auteur, en d'autres termes la description pittoresque, l'analyse psychologique, la réflexion morale: tels sont les trois éléments qui entrent dans la composition des plus belles scènes des Histoires. Le tableau de la mort de Vitellius en est un cas frappant, mais non point un cas isolé. Qu'on relise les chapitres qui concernent ou la mort de Galba ^, ou la visite de Vitellius à Bédriac, son entrée dans Rome et sa tentative d'abdication^, ou la reddition et le sac de Crémone*, ou l'incendie du Gapitole^, ou le combat des Flaviens et des Vitelliens dans les rues de la ville '' ; partout on démêlera sans peine les caractères que je viens d'indiquer. L'ordre des trois éléments peut, d'ailleurs, se trouver interverti, et il se peut aussi que tel ou tel, suivant la circonstance, l'emporte en étendue sur les autres ; mais il est bien rare que tous à quelque degré, sous forme au moins