I. III
LES TAHLEAUX 1 05
Gain capta temevare potuissent, fiirore principum exsciiidi. C'est plus qu'une belle phrase, c'est une phrase juste ; ou plutôt, et comme il convient, sa beauté vient de sa justesse. Les termes n'en sont pas trop forts. Pour un Romain' ce temple avait la valeur d'un Palladium. Pour un citoyen, la honte était que ce désastre lut l'(»'uvre des citoyens eux-mêmes : crime deux fois impie, contre les dieux et contre la patrie. Le Gapltole avait déjà brûlé sous Marins et Sylla, mais par la main d'un égaré. Maintenant la responsabilité s'étendait à tous. Rome entière était coupable, non plus un seul : nunc palam obsessam, palam incensiim (CapitoUuni). Cette pensée fait souflrir Tacite davantage. Les interrogations lui échappent, se pressent ; le mouvement devient plus oratoire: « Et pourquoi cette guerre? Quel prix de telles ruines - ? Est-ce donc pour la patrie que nous èombattions? »... Puis il s'apaise et, après avoir rappelé les différents fondateurs du temple, il ajoute simplement : ea tune aedes cremabatur. C'est par ces quelques mots tout unis, dont le calme voulu contraste avec l'agitation antérieure, qu'il termine ce morceau, digne de la grandeur du sujet, sorte d'éloge funèbre, comme ces laudationes qu'on accordait jadis aux morts illustre» de la cité.
Retenons ce trait, l'émotion. Il distingue les personnages de l'Empire d'avec ceux de la République, de la vieille République tout au moins. Peut-être a-ton trop décrié la société romaine du i*"" siècle de notre ère. Les grands hommes qui la composaient avaient pris, au
I . Et pour tous les peuples de l'empire aussi : nihil acqiie qiiam inc\-n<limn CapiloUi, ut fmem imperio adesse crederent, iinpulerat {Gallos) IV, 5'i.
■->. Je lis : Quod taiilae cladis pretiuin stetit ?
l66 LES PROCÉDÉS d'aRT DANS LES HISTOIRES
contact de la civilisation grecque, quelque chose de généreux, de pitoyable, d'humain, que les paysans du Laliuni au patriotisme jaloux, aux préjugés étroits, m cœur dur et formé, n'avaient pas connu. Quelle qu";iit été la défiance de Tacite pour la philosophie, lapliilu Sophie l'a touché, lui aussi ; l'empreinte en est visihli'. Il rejoint par moments Sénèqne, qu'il n'aimait pas, 1 prononce à sa façon le res est sacra miser. Il va juscju';! s'émouvoir pour Vitellius, un indigne; mais Vitelliuest malheureux, cela suffit ; et il dit de lui, quand l sort le précipite à l'abdication' : « Non, il n'y avait [>i i sonne qui fût assez oublieux des vicissitudes humaines, pour n'être pas saisi de pitié en voyant un prince, naguère maître du monde, quitter le séjour de sa grandeur et à travers le peuple, à travers la ville, sortir ih son Palais et de l'empire. » Noble phrase encore, qui lait honneur à Tacite, et, comme dans l'exemple précé dent, tout animée d'un souffle oratoire. De nouveau, l'intensité du sentiment a créé la période.
Cette émotion, enfin, distingue Tacite d'avec hiimème. Dans les Annales elle se concentrera davantage. La passion subsistera, plus latente, et le frémissement, plus secret. Dans les Histoires l'art est moins impersonnel ; et sans doute est-ce là une des raisons de nos préférences intimes. Ce qui donne à ces tableaux leur beauté toute particulière, c'est que Tacite ne s'y montre pas seulement un artiste puissant et un pénétrant psychologue. Au psychologue, à l'artiste s'ajoute l'homnir, dont l'âme a passé dans le style, qui d'une phrase, d'un mot, quand il ne croit pas pouvoir faire davantage, s'attendrit, s'exalte, proteste ou condamne, qui a été remué par les spectacles qu'il dépeint, et nous remue avec lui.