IV. Conclusion : les deux sortes de portraits
. Pour nous modernes, depuis Saint-Simon et Michelet, faire un portrait historique, c'est d'abord peindre le personnage par le dehors. Certes, nous voulons connaître l'homme intérieur, son caractère et ses mœurs, ses qualités, ses défauts ou ses vices, — et c'est bien là qu'il faut aboutir ; mais nous voulons auparavant le voir dans son air individuel, avec sa physionomie et sa tournure, ses gestes et son attitude, le voir, en un mot, comme s'il était là, devant nous. Rien d'abstrait ni de général ; mais du pittoresque et du vivant (nous avons la passion de la vie), et que l'image, comme on dit, nous saute aux yeux. De là deux conditions, qui paraissent essentielles. Ebauche de quelques coups de pinceau ou toile de vastes dimensions, le portrait sera haut en couleur et de relief vigoureux ; il accusera les détails physiques, révélateurs de traits moraux. En outre, il s'enlèvera sur
l6S LtS l'UÛCKOF.S d'art DANS LES IllSTOIlŒS
la muraille, entendez il se détachera du récit. Bref, il attirera pour un niomenl le regard seul, avant de retenir la pensée du visiteur en arrêt. Morceau traité à pari <t morceau faisant ime place importante à Taspect extérieur du modèle, nous ne pouvons plus guère comprendre le genre autrement.
On serait fort déçu, à l'ordinaire, si Ton s'attendait à trouver dans les Histoires de semblables portraits. Tacite — sauf exceptions — ne cherche pas à camper ses personnages en pied, sous nos yeux. Au lieu de les présenter en une fois, dans le cadre d'un chapitre spécial, qui donne d'eux une idée plus frappante en la donnant plus complète, mais qui semble les immobiliser, qui suspend en tous cas l'exposé des faits, il préfère les peindre en -action > ou, «i-4'oH veut, il les laisse se peindre eux-mêmes par les difîéreates circonstances qu'ils traversent, et qui révèlent au fur et à mesure tel ou tel détail nouveau de leur caractère. Souvent donc ces portraits ne sont pas des portraits proprement dits : ils se fondent dans la trame générale de l'histoire. /A la fin sans doute, la série des touches parvient à constituer un ensemble: tout cela se groupe, se recompose à distance dans le souvenir, mais à la fin seulement, c'est-àdire! à la fin de la vie du personnages^ Et Tacite en a si bien le sentiment que c'est alors, quand le personnage disparaît de l'histoire, qu'il s'arrête et prend un peu ses aises. En quelques lignes qui complètent et résument, il apprécie l'homme, il juge le rôle, il marque l'impression morale que le lecteur doit emporter de l'un et de l'autre.
Car c'est là le second point qui distingue sa manière : du personnage il ne décrit presque jamais les traits physiques,; il les néglige comme trop matériels, souvent insignifiants et indignes de son ouvragej Nous connaissons la conception qu'il s'est faite de l'histoire, dont il
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oppose la gravité a la frivolité du journal et de la chronique, conception élevée et fière, un peu étroite, un peu trop dédaigneuse. L'histoire, selon lui, étant une école de morale, doit se préoccuper, dans la peinture des hommes, d'atteindre les âmes. Seuls, les traits moraux importent ; et de cette anatomie du cœur ouvert devant nous, chacun tirera les leçons appropriées à la conduite de sa vie, ou publique ou particulière. Tel était déjà l'objet qu'il se proposait par la peinture .des événements eux-mêmes, quand au drame il ajoutait, pour lui donner sa valeur, l'analyse psychologique des individus et des collectivités. Les portraits sont chargés - d'achever l'étude entreprise ; si bien que d'habitude mêlés aux tableaux, faisant corps avec eux, ils méritent (le n'en être considérés que comme une partie intéante ou une annexe nécessaire!
Tous les historiens latins n'ont pas procédé de la sorte. Parmi les adeptes d'une méthode diflérente, il faut citer d'abord le plus différent de tous, Suétone : rien ne définit mieux un auteur que de l'opposer à son contraire. Or Suétone, créateur du genre biograpbique, uniquement soucieux du document, de l'anecdote, du petit détail pittoresque, excluant à peu près toute intention morale ou politique et sûrement toute prétention oratoire, offre un contraste parfait avec ses prédécesseurs et ses contemporains. Pour nous en tenir au portrait, il y a en lui des parties de peintre très moderne. Il fouille assez peu les caractères, et en cela il reste inférieur à nos bons portraitistes. Mais pour la ressemblance physique il est volontiers comme eux d'une précision minutieuse. Il ne manque jamais de porter sur ce point sa curiosité de fureteur. Qu'est-ce qui frappe surtout d'une personne, la première fois qu'on l'aborde ? Sa taille. Suétone nous dira donc celle de tous les empereurs, et au besoin celle de leurs ascendants. Le père de Galba était
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bossu, Galba lui-même de dimension moyenne, Olhon plutôt petit, Vitellius démesuré, énorme, Vespasien trapu et massif, Domitien ridicule avec son gros ventre sur ses jambes grêles. Du corps l'attention passe ensuite à la tête, au visage, au teint, à l'expression Observateur exact, Suétone note que Galba était chauve, qu'il avait les yeux bleus, le nez aquilin (ne dirait-on pas un signalement pour pièce d'identité?), que Vitellius avait la hc enluminée par l'abus de la boisson, Domitien la peau très rouge, Toeil grand mais terne. Son goût du réalisme fait qu'il insiste sur les laideurs ou les difformités, comme son goût de l'indiscrétion fait qu'il cherche et révèle le défaut caché, la tare secrète. Il a découvert ainsi que Galba était affligé au côté droit d'une grosseur difficilement maintenue par un bandage, qu'Othon dissimulait habilement sa calvitie sous une perruque, que Domitien avait les doigts des pieds trop courts; et tout heureux chaque fois de sa trouvaille, il nous glisse le renseignement à l'oreille.
Ces renseignements, d'ailleurs, sont groupés. Non pas qu'il ait voulu les placer spécialement en belle lumière. Suétone, à proprement parler, ne compose pas ; il se contente de rapporter d'ensemble, au même endroit de son ouvrage, tous les détails qu'il a recueillis concernant un même sujet. Il classe dans un chapitre tout ce qui est relatif à la personne physique du prince, comme il classe dans un ou plusieurs chapitres tout ce qui est relatif à ses guerres, à son administration, à sa vie privée, aux prodiges qui jont marqué son règne. Pour employer ses expressions, il procède « par catégories' », et les Vies des Césars sont divisées en une suite de comj)artiments. Aucun de ces groupes ne lui paraît avoir plus d'importance qu'un autre. Ils
I. AïKj., g : pcr species. — Cf. Xer,, 19: in iinuin contuU...
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-ont plus ou moins développés, selon qu'il a réuni plus ')u moins de documents et possède plus ou moins de matière ; mais dans sa pensée ils sont tous sur le même plan. Le portrait ne se trouve former chez lui un ensemble distinct, que parce que le biographe, ne tenant aucun compte de la chronologie, a découpe en tranches toutes les parties de sa biographie.
Ce dernier résultat, consistant à isoler la figure du personnage, et que Suétone a obtenu sans y songer, simplement par l'effet du système qu'il inaugurait en histoire, d'autres historiens avant lui l'avaient atteint de propos délibéré, dans un récit suivi et chronologique. Sallusle notamment avait déjà conçu le portrait, non pas comme un hors-d'œuvre (la peinture morale à laquelle il s'applique nous aide au contraire à comprendre l'influence que les hommes ont exercée sur leur temps), mais tout de même comme un morceau d'apparat qui réclame les soins de l'artiste, comme un morceau brillant où il doit donner sa mesure, beau prétexte à antithèses et à parallèles. C'est avec lui vraiment que le portrait se détache du récit et devient chose à part, indépendante : ce qu'il n'était pas encore chez Thucydide, dont les héros se peignent surtout dans les discours qu'ils prononcent, ce qu'il était encore bien moins chez les prédécesseurs latins de Salluste, annalistes ou auteurs de mémoires, pour la raison que ces vieux Romains, ne s'occupant pas des individus', ne songeaient point à peindre des, caractères.
Avec Salluste, selon la remarque de Saint-Evremond, « toute personne extraordinaire qui se présente est exactement dépeinte, quand même elle n'aurait pas une
1. On sait que Caton dans ses Origines ne citait aucun nom propre : sine nominibtis res nolavil (Corn. Nep., Cal., 3). — Cf. aussi Pline, A'. //., VIII, 11.
iy'2 LES l'ROCÉDÉS DAUT J)A.NS LLS HISTOIRES
part considérable à son sujet ' ». Qu'il s'agisse de Marias ou de Sylla, de César ou de Caton, ou seulement de celte curieuse Sempronia, « qui savait la musique et la danse plus qu'il ne convient à une honnête femme' », âme corrompue, « précipitée à l'abîme par la débauche et la gêne », mais esprit plein de grâce piquante, a capable tour à tour d'un langage modeste, tendre, provocant », chaque fois que des noms nouveaux apparaissent dans son récit, l'écrivain marque une pause'* et complaisamment nous décrit la personne morale que ces noms recouvrent. A plus forte raison, quand il s'agit des deux protagonistes, Jugurtha et Catilina. Leur figure, comme une estampe à la première i>age des vieux livres, mais une estampe où sous les traits percerait l'âme, est placée en tète de chacun des ouvrages qui leur est consacré, qu'ils ouvrent ainsi et dominent. Dès le début le lecteur a pris contact avec eux ; il sait ce qu'on peut attendre de ces natures inquiétantes, mélange de séduction et de perversité, de ruse et d'audace, de qualités et de vices, qui fait d'elles des forces redoutables. Le portrait de Catilina surtout est traité avec une attention particulière. Il semble que Salluste y ait mis toute sa finesse de psychologue et tout son art de peintre. C'est l'échantillon-type de sa manière. Notre xvn* siècle, amateur de portraits moraux au point d'en avoir fait un jeu de société, ne s'y est pas trompé. Les commentaires de Saint-Evremond* et l'imitation de Bossuet^ prouvent qu'on l'admirait alors sans réserve.