PORTRAIT DE HOLLAND DAY ” PAR R. DEMACHY
Pl. XXXVIII. Ozotype Gélatine.
LA GOMME OZOTYPE
A gomme ozotype est un dérivé de l’ozotype-gélatine. Les premières opérations de ces deux procédés sont identiques jusqu’à la pigmentation de l’image primaire. L’épreuve est alors rapidement recou verle par badigeonnage d’un mélange épais composé de dix parties d’une solution de gomme à 5o o/o et de cinq parties d’une solution acide composée comme suit :
Eau . ioo cc.
Sulfate de cuivre pur . io gr.
Hydroquinone . 2 gr.
Acide sulfurique pur . 1 cc.
On ajoute la quantité de pigment nécessaire.
Immédiatement après l’étendage, l’épreuve est suspendue dans un endroit assez humide pour retarder la dessiccation jusqu’au moment fixé. Elle est ensuite séchée à l’air libre et dépouillée soit par flottement, soit par friction.
Voilà le résumé du procédé. Les résultats en sont assez curieux pour que nous donnions ici quelques détails pratiques sur son fonctionnement. Disons tout d’abord que la couche toute spéciale du papier à la gomme ozotype assure la possibilité d’un dépouillement complet au pinceau tel que ne le permet pas la gomme ordinaire — et que pour obtenir la solidité nécessaire à ce genre de dépouillement, l’image primaire devra être moitié plus imprimée que celle que nous destinons à l’ozotvpe-gélatine. Mais le lavage en sera tout aussi abondant, car il est d’autant plus nécessaire que les blancs restent blancs.
Le mélange pigmenté (gomme, liqueur acide, et couleurs) sera de consistance sensiblement plus épaisse que celui dont nous nous servons pour la gomme ordinaire. En somme le couchage doit toujours être plus difficile qu’à la gomme, sous peine d’accidents subséquents. En effet, nous avons reconnu dans la pratique que les couches qui s’étendaient aisément et donnaient une belle surface lisse de suite après l’épandage s’étoilaient de blanc et tendaient à former des coulées en vagues pendant la longue période d’humidité précédant le séchage à l’air libre. Ces inégalités d’épaisseur ont bien entendu un fâcheux effet sur le dépouillement de l’image. Il faut donc que la couche soit de consistance assez ferme pour ne pas changer d’état pendant la période d’imprégnation, véritable période de pose, qui peut, nous le verrons plus loin, atteindre une durée de trois ou quatre heures.
Nous conseillons donc l’emploi de gomme très épaisse, à 5o o/o fraîche. Une solution moins concentrée donnerait, après l’addition de la moitié de son volume de liqueur acide, une mixture trop claire. Il nous paraît plus prudent de mesurer d’abord la gomme, d’y incorporer intimement le pigment et d’y ajouter la liqueur acide par centimètres cubes en s’arrêtant dès que la consistance voulue aura été atteinte. C’est une question de tâtonnements. Il arrivera donc que selon l’épaisseur plus ou moins considérable de la solution de gomme qui changera, à teneur égale, d'après l’âge de cette solution, nous travaillerons quelquefois avec : gomme 3o — liqueur acide io — (au lieu de i5). Ceci nous conduira simplement à laisser un peu plus de marge au scchage.
L’erreur possible ne sera pas grave, tandis que l’insuccès dû à un étendage fait avec une mixture trop claire portera sur la totalité des feuilles recouvertes et sera sans remède.
L’épaisseur gommeuse du mélange pigmenté étant plus considérable dans le procédé ozotype que dans la gomme bichromatée, l’étendage ne se fera pas tout à fait de même. Nous emploierons une petite queue de morue en soies de porc assez courtes et fermes et nous ne changerons pas de brosse entre le badigeonnage grossier du début et le travail de blaireautage qui suit. Le badigeonnage se fera aussi rapidement que possible — puis nous reprendrons du mélange sans perdre un instant et nous égaliserons de notre mieux — en nous rappelant que l’image positive va être formée par la couche de dessous — que celle-ci doit par conséquent couvrir le papier sans solution de continuité et avec autant de cohésion entre ses molécules qu’il nous sera possible d’en obtenir. La couche de dessus que nous pouvons appliquer avec largesse, ne fera qu’apporter de l’épaisseur à l’image et aussi une proportion utile de la liqueur réductrice qui aide à fixer celle-ci.
Maintenant que l’image primaire est recouverte de gomme pigmentée acide, il s’agit d’empêcher celle-ci de sécher avant que l’insolubilisation par contact ne soit terminée. Nous épinglerons donc l’épreuve tout de suite dans un endroit fermé et saturé d’humidité, soit dans une armoire dans le bas de laquelle nous aurons mis, à une vingtaine de centimètres des épreuves suspendues, une ou deux cuvettes remplies d’eau, soit dans une petite malle ou une caisse quelconque dans lesquelles l’atmosphère sera maintenue dans un état de saturation au moyen de linges mouillés, de feuilles de buvard trempées dans de l’eau ou d’éponges imbibées. Les épreuves n’y devront jamais séjourner à plat; elles seront épinglées soit sur les parois de la boîte, soit sur des lattes fixées en travers.
Nous attirons tout particulièrement l’attention du lecteur sur la nécessité d’une saturation complète de l’atmosphère dans laquelle seront plongées les épreuves fraîchement pigmentées. Il ne suffit pas d’introduire à la fois cuvettes, linges mouillés et épreuves dans la malle ou
l’armoire en question. L’intérieur aura dû en être saturé & avance, sous peine de voir les épreuves se sécher normalement bien avant que l’atmosphère n’ait absorbé la proportion d’humidité nécessaire pour maintenir les couches gommeuses en l’état voulu pendant un temps indéfini.
Bien entendu la surface humide destinée à produire la saturation devra être proportionnelle au cubage d’air à saturer. Nous avons vu des épreuves d’un étendage correct fondre littéralement après avoir passé un quart d’heure à quatre centimètres au-dessus d’une cuvette remplie d’eau, recouverte d'une boîte carrée de quarante centimètres de côté. Au contraire, une seule cuvette 18X24, placée au fond d’une armoire de dimensions usuelles, ne pourra suffire à entretenir la saturation d’une aussi grande quantité d’air.
Rappelons-nous que c’est pendant le contact entre la couche acide encore humide et l’image primaire que celle-ci opère son travail d’insolubilisation. Le phénomène cesse dès que la couche est sèche. Il s’ensuit que le degré de durcissement de la gomme qui va bâtir l’image sera en rapport direct avec le temps qui s’écoulera entre le premier contact et la dessiccation — de même que dans le procédé à la gomme bichromatée ce degré est proportionnel à la quantité de lumière reçue pendant le tirage. Il s’ensuit aussi de la cessation du phénomène par séchage de la couche que l’action continuatrice attribuée à d’autres procédés similaires n’existe pas ici — • et que l’image pigmentée une fois construite peut n’être dépouillée que plusieurs jours, peut-être davantage, après dessiccation.
Bien entendu la nature de l’image primaire ne sera pas sans influence sur la détermination de la durée à donner à la période d’humidité, qui sera en proportion inverse de celle de l’intensité de cette image. De sorte que la faiblesse de celle-ci pourra se corriger en prolongeant la station dans la boîte humide — station qui sera au contraire écourtée dans le cas de surexposition.
Le temps moyen de cette pose d’un nouveau genre varie d’une heure à trois heures. On peut exceptionnellement descendre à 45 minutes et monter jusqu’à quatre ou cinq heures.
Le manque total d’insolubilisation se reconnaît à une dissolution rapide de toute la couche dans l’eau froide. — Un séchage plus lent, sans l’être encore assez, donnera au dépouillement une faible image négative. Enfin, nous parcourrons, en montant, toutes les gammes de solubilité connues de la gomme bichromatée, pour arriver à un état tout spécial à la gomme ozotype et que nous n’avons jamais rencontré dans la gomme ordinaire. En insolubilisant assez (deux heures à deux heures et demie) pour que l’image ne se dépouille pas ou ne se dépouille que très lentement par flottement sur de l’eau froide, nous aurons formé une couche qui se distingue par une adhérence parfaite au papier support et par une facilité de dépouillement par frottement tout à fait remarquable. Sous la caresse d’un gros et large pinceau bien fourni de poils fins et toujours imprégné d’eau, nous voyons les demiteintes se dépouiller insensiblement sans le moindre arrachage de pigment et sans la moindre granulation de couche. Pendant ce temps l’image aux endroits non attaqués ne change aucunement de valeur.
C’est bien à cause de ce dépouillement au pinceau presque idéal et propre à la gomme ozotype, que nous nous sommes appesantis sur un procédé dans lequel le gommiste trouvera de grandes facilités de contrôle et, par conséquent, de grands effets de vigueur. De plus, la nature complexe de la gomme ozotype, qui tient à la fois du procédé à impression directe et de celui à dépouillement, nous permettra d’utiliser tous les négatifs dont les oppositions seraient trop fortes pour la gomme ordinaire. — C’est encore un avantage.
Laissons donc de côté les épreuves insolubilisées à point pour le développement par flottement, leur traitement sera pareil à celui que nous avons indiqué plus haut pour les épreuves à la gomme bichromatée, sauf pour le cas de sous-insolubilisation, dans lequel le coulage peut être arrêté en plongeant de suite l’épreuve, face en dessus, dans le bain suivant :
Eau . 5oo cc.
Solution de chlorure de fer à 10 0/0 . . 25 cc.
Nous supposons donc que nous avons imprimé et insolubilisé en
vue du développement au pinceau. Cependant, avant de commencer ce dépouillement, nous laisserons tremper l’épreuve face en dessous dans de l’eau froide jusqu’à ce que l’image se dessine en relief. Ce gonflement de la gomme demandera dix minutes ou une heure selon le degré d’insolubilisation de la couche. L’eau tiède ou chaude, employée très prudemment, abrégera notablement cette période d’attente. Et nous aurons de nouveau recours à une station plus ou moins prolongée dans le bain chaque fois que nous remarquerons que le passage délicat du pinceau dans les coins les moins importants de l’épreuve laisse ici et là des épaisseurs encore coagulées qui, si nous insistions davantage, formeraient, en dérobant la partie qu’elles protègent à l’action du pinceau, des différences de valeur fâcheuses. Car ici l’insolubilisation est partie du papier même, en remontant ; par conséquent, avant d’arriver à l’image qui sera dépouillée localement, il nous faudra nous débarrasser mécaniquement de toute l’épaisseur sans intérêt qui n’a pas participé directement à la construction de l’image.
Le dépouillement local au pinceau ne sera donc entamé que lorsque cette image entière sera dégagée, couverte cependant d’un voile terreux et uniforme. Elle paraîtra grise et monotone, mais il suffira d’un seul coup de brosse sur une grande lumière pour créer subitement par contraste une intensité de noirs qui nous rassurera sur l’étendue de la gamme de valeurs que le procédé nous octroie.
Comme nous l’avons dit plus haut, la couche de gomme ozotype, soit à cause de l’insolubilisation par en dessous, soit à cause de la modification apportée à la nature de la gomme par la présence de l’acide sulfurique, se montre, dans certaines conditions de pose, d’une docilité inconnue jusqu’ici et qui persistera tant que l’épreuve restera franchement mouillée. Le dépouillement au pinceau peut donc se faire en toute tranquillité; l’opérateur a le temps voulu pour juger de la justesse de relation des valeurs qu’il est en train d’établir et pour découvrir l’effet que l’obéissance passive de la couche lui permet de créer à volonté. Les réserves par arrêt de dépouillement sont, avec ce procédé, d’une telle facilité d’exécution que nous avons pu développer
correctement, comme démonstration, la moitié d’une épreuve, en laissant l’autre moitié totalement enterrée.
Une fois séchée, l’épreuve à l’ozotype garde, à un beaucoup plus haut degré que celle à la gomme pure, la faculté de se gonfler à nouveau dans de l’eau froide ou tiède et de retrouver presque intégralement la mollesse primitive de sa couche. A tel point que nous avons vu certaines épreuves bien séchées, un peu sous-exposées il est vrai, couler très fâcheusement après un séjour de dix minutes dans un bain d’eau froide.
Ceci permet, dans de meilleures conditions qu’avec la gomme ordinaire, une reprise de développement local. Cependant nous ne trouvons jamais, dans les demi-teintes, lors d’une seconde intervention la même délicatesse que nous donne le dépouillement normal. Mais les accents clairs faits au pinceau dur ou au grattoir produiront des blancs d’une pureté parfaite sans aucune éraflure du papier.
La matière d’une épreuve à la gomme ozotype développée au pinceau est plaisante. Elle participe au gras de l’ozotype-gélatine auquel vient se joindre un certain fondu qui se rapproche de celui que nous trouvons dans la gomme ordinaire.
Bien entendu nous pouvons provoquer tous les coulés que nous voulons, en posant moins, mais nous entrons alors en lutte avec la gomme pure dans ce qu’elle a de meilleur, et l’avantage du procédé ozotype devient tout de suite discutable. C’est pourquoi nous ne parlons ici que de l’épreuve ozotype exposée spécialement pour le développement au pinceau. On peut lui reprocher au premier abord un luisant un peu exagéré dans les parties chargées de pigment, mais le passage dans un bain d’alcool méthylique diminue considérablement ce brillant qui s’atténue encore par les frottements inévitables auxquels toute épreuve est soumise dans le cours de son existence.
L’épreuve Moutons dans la lande, que nous donnons comme spécimen page i3o, a été entièrement dépouillée au pinceau. Elle a subi quelques modifications importantes au cours du dépouillement.
Une fois dégagée de la couche supérieure, l’image parut plus terne
I 3o LES PROCÉDÉS D’ART EN PHOTOGRAPHIE
encore que le document imprimé à l’argent qui nous servait de guide. Mais la première attaque au pinceau, sur la toison des moutons, révéla de suite la possibilité des contrastes un peu violents que nécessitait l’interprétation de ce coin rude et âpre de Bretagne. Tout le premier plan, dont la tonalité très sombre enterrait le motif des moutons, fut radicalement éclairci et simplifié à la brosse d’huile en soies de porc, pour exagérer (contre les règles peut-être) la noirceur un peu sinistre du bloc erratique du second plan qui nous avait frappés dans la nature. En somme, la souplesse du procédé a permis d’accentuer les trois taches blanches des moutons et, par contraste, la tache noire des rochers, de faire se détacher les blancs sur des noirs et les noirs sur des blancs simplifiés. Ceci suffit, croyons-nous, à faire pressentir l’avenir d’un procédé qui, nous le répétons, offre dans certaines conditions, faciles à obtenir, une plasticité de couche très spéciale et partant une remarquable liberté d’intervention.