Voyages d'études organisés par des associations
Enfin, si les particuliers, exporteurs et grands fabricants, font étudier par leurs préposés les contrées où ils veulent écouler leurs marchandises, les associations ne se font pas faute de les imiter.
Dans son ouvrage, M. Blondel signale une de ces missions en Extrème-Orient : « Subventionnée par un certain « nombre de Chambres de commerce et pourvue de toutes « les ressources nécessaires, cette mission est revenue en « Allemagne après une absence de plus de 13 mois. Les « principaux centres d'opération ont été la Chine et le Japon. « Elle a séjourné environ 5 mois dans chacun de ces pays. « Elle a également parcouru la Corée, et sur la fin de son « voyage, quelques membres sont allés aux Philippines, au « Siam, à Java et dans une partie de l'Inde.
« La mission a fait un long séjour à Hong-Kong et à « Shanghai. Elle a étudié la vallée du Yang-Tsé-Kang, vi- « sité ses principales villes, en particutier celle de Schesi, « récemment ouverte, qui, comme centre de l'industrie domestique chinoise et comme point de jonction de plu- «sieurs grandes routes commerciales, prend une place «importante dans la vie économique de la Chine inté-
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« rieure.
« Elle a étudié surtout de près la riche province de Tché-
(1) Cf. V. der Borght, Handel und Handelspolitik, p. 189 et suiv.
« Kiang et le sud de celle de Kiang-Si au point de vue de « l'utilisation des canaux, et visité les deux grandes villes « d'antique renommée Hang-Tchéou et Su-Fchéou.
« Le Japon a été ensuite parcouru dans toute son éten- « due de l’ile d'Yéso à celle de Kiou-siou ; les membres de « la mission ont même jugé à propos de se séparer à cause « de très grandes diversités qui se présentent dans la vie « économique de ce pays » (1).
En ce moment même, l'association de commerçants et industriels berlinois fait dans le Levant un voyage d'études soigneusement préparé,'sous la conduite de M. Emil Jakob, conseiller intime du commerce. Quatre-vingt-dix personnes, la plupart représentant des plus importantes firmes de Berlin, y ont participé. A Vienne ils sont reçus par le Ministre du Commerce, le Président de la Chambre, leur ambassadeur, etc. ; à Budapest, Sofia, Constantinople, mêmes réceptions solennelles. Notre consul à Budapest signalait déjà ce voyage en novembre 1907 !
De même en Grèce leur arrivée est attendue. Le consul de France au Pirée écrit :
« Dans les milieux commerciaux et dans la presse, on « parle beaucoup de l’arrivée prochaine au Pirée d'un «groupe d’industriels et de commerçants allemands qui « font une tournée dans le bassin de la Méditerranée dans « le but d'y étudier les différents marchés et d’y créer de « nouveaux débouchés. La chambre de commerce du Pirée, « d'accord avec celle d'Athènes, à laquelle elle se joindra « sans doute dans la circonstance, fait des préparatifs pour « les recevoir avec un certain éclat (2). »
De longs commentaires sont inutiles pour faire ressortir
(1) Blondel, op. cil., p. 248.
(2) Mon. off. du commerce, 9 avril 1908.
l'utilité de pareils voyages ; l'attention qu'ils soulèvent montre bien qu'ils ne sont pas de vaines manifestations.
L'appareil pompeux dont ils sont entourés, et qui convient si bien au formalisme solennel des Allemands, n'est pas sans exercer, surtout dans les pays dont nous venons de parler, une influence morale considérable.
Il ne faut pas oublier, ensuite, que les commentaires de presse, qui précèdent accompagnent et suivent de pareilles expéditions, constituent pour le commerce et l'influence allemande une réclame aussi efficace que gratuite. Le but que se proposent les participants : étude économique, recherche de débouchés, paraît avoir toutes les chances d'être atteint, Le contact avec la représentation politique et commerciale des pays visités constitue la meilleure mauière de se faire une opinion basée sur des avis compétents. Il y a, surtout pour le commerçant qui possède les secrets de son métier, de multiples occasions d’entrer en rapport avec d'éventuels clients, avec des pionniers volontaires de l'influence allemande.
Nulle part, enfin, l'étroit rapport entre l'influence politique et l'influence commerciale ne se fait sentir davantage. Ce sont deux domaines qu’on cherche arbitrairement à séparer, et les événements qui se produisent dans l'un réagissent inévitablement sur l’autre.
Des faits exposés, peut-on tirer quelques conclusions sur le rôle et l'avenir respectif des intermédiaires et des producteurs qui cherchent à se passer d'eux ?
Nous ne pouvons prédire quels seront plus tard leurs rapports réciproques. Mais nous voudrions préciser et dégager les tendances qui nous semblent résulter des faits connus.
Une chose paraît hors de doute : c’est la possibilité pour
la grande industrie concentrée de pouvoir écouler seule sa production.
Elle possède déjà des comptoirs de vente à l'étranger, leur succès est indiscutable, et nous pensons que ces organisations suivront un développement parallèle à celui de la concentration capitaliste dans la production. Les marchandises fabriquées par ces grandes exploitations, en général articles de grande consommation ou de prix élevé, sont l'objet d’une demande suffisante pour que leur vente rémunère les frais d'une organisation commerciale. La propagande que nécessite leur placement est relativement peu considérable, c’est surtout par l’abaissement du prix qu'ils attirent l'acheteur étranger ; et l’on sait que cet abaissement et précisément l’une des conséquences de la concentration. Un seul obstacle nous paraît s'opposer au développement universel de cette vente directe : c’est la capacité d'achat encore limitée de certaines régions ; un débit insuffisant ne permet pas les bénéfices nécessaires à l’entretien des comptoirs, à l'envoi régulier des voyageurs.
Mais, que faut-il penser de la situation de la moyenne et de la petite industrie ? Remarquons d'abord que sa production porte sur des articles extrêmement diversifiés et spécialisés, donnant lieu à de petites commandes, dout le placement nécessite des efforts considérables, en réclame et en propagande.
Ce sont souvent des objets de luxe dont le débit est irrégulier, soumis aux influences de la mode ; dans ces domaines, l'influence des crises économiques se fait durement sentir.
La situation de ces producteurs est médiocre au point de vue de l'exportation : les commandes qu'ils obtiennent, par leur peu d'importance, sont d’un transport onéreux; les
envois ne cessent d’être lourdement grevés de ce chef que s'ils peuvent être groupés, faire partie des cargaisons importantes que l'exporteur peut constituer. De ce groupement résultera une grande économie.
L'association parviendra mal à ce résultat, il faudrait qu'elle ne réunit que des fabricants vendeurs pour les mêmes destinations, ce qui semble difficile.
Cette expédition supposée faite à des conditions avantageuses, reste la question du règlement. L'on sait que la concurrence acharnée qui règne sur les marchés étrangers contraint le fournisseur à se montrer très coulant pour les conditions de paiement.
S'il veut vendre au comptant, le petit producteur risque d’être évincé ; s'il vend à terme, jouira-t-il lui-même d’un crédit suffisant pour faire escompter sa traite dans de bonnes conditions, ou devra-t-il attendre, peut-être de longs mois, l'arrivée de la remise, immobilisant ainsi son capital dans une opération qui peut échouer. Nous avons vu que le « Musterlager » de Stuttgard s’en tenait au principe de la vente au comptant.
Nous pensons que dans tous Les pays économiquement développés, où la sécurité des transactions est entière, l’association peut permettre aux moyens et petits producteurs la vente directe. Les associations créées à cet effet peuvent prêter à leurs membres une organisation commerciale dont ils ne sauraient faire les frais. Elles sont, semble-t-il, tout à fait aptes à fournir les renseignements qu'on leur demande, et à faire la propagande nécessaire. Mais dans les régions où les débouchés sont moins faciles, la pratique du commerce fait courir de gros risques. [Il nous paraît que l'intermédiaire est indispensable ; seul, en effet, par ses
connaissances spéciales, par son expérience du pays, par Vo 10
146 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il
son contact avec la clientèle, il est à même de préparer les marchés et de surveiller leur exécution. Enfin les capitaux et le crédit dont il jouit, lui permettent de supporter des échecs et de traverser des difficultés qui ruineraient inévitablement le producteur.
Il y aurait donc,pour l'intermédiaire,une sorte de rôle de pionnier, une conquête incessante de débouchés où le producteur viendrait ensuite s'installer et vendre directement ?
Il est possible qu'ainsi se passent les choses ; le développement récent d'organisations et d'institutions ayant pour but de faciliter la vente directe est peut-être l'indice d’une pareille tendance.
De leur côté les intermédiaires sont assez sceptiques.Ceux que nous avons vus à Hambourg parlaient sans animosité de tentatives faites pour les éliminer, ne voyant là qu'un mouvement d'opinion passager qui serait suivi d’un retour aux anciennes habitudes.
Notons cependant que l'an dernier et cette année, les associations qu'ils ont constituées et la Fédération qu'ils organisent, se fixent, entre autres buts, celui de combattre les procédes déloyaux qui facilitent la vente directe, et celui de démontrer aux fabricants leur utilité.