FIG. I<J. - UNE BOUTIQUE DE CORDONNIER
Gravure sur bois du De'cameron. Venise, 1492.
sait sauter, en la piquant avec une pointe appropriée à cet effet, la partie cernée en petit copeau, afin que le trait ainsi dégagé restât en relief, sauf à creuser plus profondément et à enlever avec la gouge les parties de bois concaves assez éloignées des reliefs pour être exposées à marquer sur le papier si elles n’étaient pas suffisamment évidées.
« Il fallait déployer une grande dextérité, surtout
dans les tailles croisées, pour cerner et découper, c’està-dire pour la coupe et la recoupe. Dans ce cas, il fallait cerner les parties à leurs quatre faces sans entamer la croisure des tailles, appelée la croisée , puis enlever leséclats d’une extrême ténuité, circonscrits par la pointe, avec netteté et à la profondeur requise.
« Ces travaux minutieux exigeaient un temps considérable, et la gravure sur bois de poirier, ou l’artiste rencontrait souvent la fibre du bois, qui la faisait dévier en l’exposant à égrener la taille, offrait une difficulté qui ne pouvait être surmontée que par une grande adresse, une extrême attention et une perte de temps très importante. »
Aujourd’hui que l’on grave sur le bois debout et que le buis offre une surface plus compacte et plus dure que le poirier, le graveur opère avec des échoppes-burin, en creusant comme il le ferait s’il gravait en taille douce sur le métal, mais avec cette différence qu'on opère à l’inverse, puisqu’il faut laisser en relief les parties qui dans la taille douce doivent être en creux.
Cette gravure sur bois debout permet donc d'obtenir plus de précision, attendu que la substance de ce bois est plus homogène et ne présente pas à l’outil les temps d’arrêt qu’il rencontrait sur le bois de fil de poirier, et, bien qu’il ait presque la dureté du métal, il n’a pas l’inconvénient de la rebarbe, inhérent à toute taille opérée sur un métal quelconque.
En gravant sur buis et bois debout, on atteint une plus grande promptitude d’exécution, que l’on peut estimer de huit à neuf fois supérieure à celle de la gravure sur poirier et bois de fil. On peut juger par cet exposé du
GRAVURE SUR BOIS
temps et de la patience qu’ont dû demander les livres à gravures sur bois de fil exécutés en si grand nombre, au xvie siècle, à Nüremberg, à Francfort, à Bâle, à Paris,
Fig. 20. — fac-similé dd Térence de 1496. Gravure sur bois.
à Lyon. Songez que beaucoup d’entre eux ne contiennent pas moins de deux, trois et même quafe cents compositions.
Bien qu’il fallût au tailleur d’images ou d' hystoires un véritable talent d’exécution et le sentiment de l'art pour ne pas estropier le trait du maître, cependant il n’était pas astreint comme à présent à relever le métier
?o LES PROCÉDÉS DE LA GRAVURE.
en quelque sorte matériel de la coupe du bois par le mérite de l’interprétation. En se bornant à indiquer sur le bois, soit au lavis, soit à l’estompe, l’ensemble de la composition, la plupart des dessinateurs imposent au graveur d’aujourd’hui une tâche fort importante. C’est à lui de disposer et de combiner ses tailles pour rendre l’effet voulu par l’artiste. Cet arrangement, cette combinaison, appelée Yenveloppage des tailles , est une des parties les plus difficiles de l’art : il faut, en un mot, que le graveur fasse lui-même le dessin de sa gravure, c’est-à-dire qu’il ait le sentiment de la direction la meilleure à donner aux tailles pour qu’elles traduisent au mieux la forme et le coloris du dessin.
Comme, en outre, les perfectionnements résultant de ce changement de procédés, ainsi que les améliorations dans les moyens de tirage et dans la fabrication des papiers, ont permis de nos jours à la gravure sur bois d’aborder des effets qui appartenaient à la taille douce et à l’eau-forte, il est de la plus haute importance que les graveurs sur bois soient savants dans l’art du dessin, pour ne pas travestir la pensée de l’artiste.
L’habileté de nos graveurs est souvent mise à une rude épreuve : non seulement ils ont à interpréter des dessins oü les contours sont noyés dans l’eïet général, obtenu à grand renfort de lavis, de reprises à la plume et à la gouache, celle-ci formant des empâtements qui parfois se détachent en larges écailles au contact du burin, mais on tend aujourd’hui à supprimer tout à fait le dessin. On se borne à photographier sur le bois luimême le tableau ou l’objet à reproduire, et le graveur se tire comme il peut de la difficile besogne de mettre
Gravure sur bois, d’après une estampe d’Étienne Delaulna.
j3 LES PROCÈDES DE LA GRAVURE.
en relief une photographie terne et indécise, oü le dessin est partout et nulle part. Force lui est de se contenter d’une gravure superficielle oü sa personnalité disparaît complètement : au moyen de tailles parallèles et continues d’un bout à l’autre du bois, et qu’il varie d’épaisseur suivant l’intensité de la coloration qui se présente sous son outil, il figure une sorte de champ gradué qui donne l’illusion de l’image photographiée. Quelle que soit la dextérité de MM. Pannemaker et de leurs élèves, pour citer les plus habiles, ce genre de gravure ne saurait inspirer d’autre sentiment que celui de la curiosité, car il rappelle trop les travaux effectués à la mécanique.
Les Américains ont, il est vrai, porté les travaux mécaniques au dernier degré de la perfection : nous croyons cependant que l’abandon du travail manuel dans des ouvrages qui relèvent de l’art ne saurait être considéré comme un progrès accompli.
Avant de terminer, nous indiquerons en passant un procédé original pour mettre un dessin en relief sur bois. On s’en sert beaucoup dans l’industrie de l’impression sur tissus et des papiers peints, oü il sert à graver les énormes planches qu’on y emploie. C’est le procédé à bois brûlé, inventé par M. M. Heilmann : le burin, maintenu incandescent par deux becs de gaz convergeant vers sa pointe, creuse le bois avec une grande netteté. Pour la gravure d’estampes on obtiendrait le même résultat en se servant d’un burin rougi au moyen de la pile électrique.