PIERRES GRAVÉES
Une surface de verre peut être gravée, comme une planche de cuivre, au moyen des acides et particulièrement de l’acide fluorhydrique, qui agit sur les parties dénudées du verre. La découverte de cette propriété de l’acide fluorhydrique remonte à une quarantaine d’années. Autrefois on gravait à la roue.
Dans les creux de la gravure exécutée à l’acide, et que l’artiste a pu retoucher au burin, on peut effectuer le dépôt de fig. 72. — médaillon, toutes sortes de matières colo- Gravé sur bois. tantes , métaux, émaux, verres
de couleur, par les procédés d’incrustation qui sont usités sur plaques métalliques. La gravure sur verre permet donc d’appliquer à cette substance des ressources décoratives variées à l’infini. On fait aussi de la même manière des planches
destinées à l’impression ou servant de matrices à clichés galvaniques.
On a trouvé récemment une manière nouvelle et assez originale de graver le verre, la pierre et peut-être
les métaux eux-mêmes : c’est ce que l’on appelle la gravure au sable.
Tiîghmann, de Philadelphie, ayant observé que les carreaux des fenêtres exposées au vent de la mer se dépolissaient rapidement, eut l’idée de graver le verre artificiellement en projetant du sable à sa surface au moyen d’un
il G. 7J . - MARS.
Nielle de Nicoletto de Modène. fort courant d’air. Ayant recouvert une plaque de cette substance d’un châssis en fer oü étaient découpées des figures et des lettres, il l’exposa à un courant d’air tenant du sable en suspension et projeté au moyen d’une soufflerie; en peu de temps le verre fut dépoli aux places non protégées par le châssis et le dessin se trouva nettement découpé. Pour des travaux sans relief, une soufflerie de om,io de pression d’eau, agissant pendant dix secondes, suffit; avec une pression plus forte, en remplaçant l’air par de la vapeur, on peut produire une force énorme. Le verre, les pierres les plus dures et meme les plaques métalliques se laissent entamer à des profondeurs considérables.
Le caoutchouc, la gélatine et en général tous les corps élastiques protègent efficacement le verre contre l’action du sable; le vernis des aquafortistes se pré-
gravure sur verre, NIELLES, ETC. 1 s1
sente certainement dans les mêmes conditions; il est donc possible de substituer le sable à l’eau-forte ; il aurait sur les acides la supériorité d’agir en profondeur, avec une netteté parfaite. Inutile de direqu’on peut prendre une empreinte et faire un cliché en relief des gravures creusées par le sable.
MM. Pill et Kessler ont perfectionné certains procédés de gravure sur verre ; mais comme ils ont trait plus spécialement à l’industrie du décor sur verre, nous croyons devoir nous dispenser de les décrire.
Nous observerons la même réserve au sujet de la niellure.
Nous nous bornerons à dire que c’est l’art d’incruster des sulfures métalliques dans les traits d’une gravure faite sur argent ou sur d’autres métaux. Le procédé de gravure n’a en lui-même rien de particulier; quant au dépôt du sulfure, il s’exécute à froid : quand les traits ont été bien remplis au moyen d’une spatule, on transporte la pièce garnie dans un four chauffé suffisamment pour que le sulfure entre en fusion; on laisse refroidir et on polit la plaque jusqu’à ce que la gravure seule reste chargée du sulfure, qui la fait apparaître en noir sur fond blanc, s’il s’agit d une plaque d’argent.
FIG. 74. — IE TIREUR d’épine.
Nielle par Nicoletto de Modène.
La première estampe tirée d’une gravure en creux sur métal est, disions-nous, une épreuve de nielle. « Coïncidence merveilleuse! La gravure, qui est l’imprimerie des beaux-arts, fut découverte au moment oùl’on inventait l’imprimerie, qui est la gravure des belles-lettres. Le moyen de populariser les œuvres de l’artiste naquit dans le même temps que le moyen de propager les pensées du poète et du philosophe. Oui, en l’année 1452, à peu près à l’époque où Gutenberg et Faust imprimaient à Mayence leur première Bible latine, dite à quarante-deux lignes, le Florentin Maso Finiguerra créa les premières estampes en prenant des empreintes sur une patène d’argent qu’il avait gravée pour l’église de Saint-Jean-Baptiste, à Florence. -Comment il fut amené à sa découverte et en quoi elle consistait, c’est ce qu’il importe d’expliquer.
« Comme tous les orfèvres de son temps, Finiguerra ornait de dessins gravés en creux ses ouvrages d’orfèvrerie, tels que poignées d’épée, coffrets, coupes, calices, reliquaires, patènes. Ces ornements délicats exécutés en petit — les plus grands ont, par exception, ro centimètres — s’appellent en Italie nielli et en France nielles. Ce nom vient du latin nigellum , noirâtre, et voici pourquoi on l’avait appliqué aux gravures exécutées par des orfèvres. Lorsque l’artiste avait terminé son travail , il répandait dans le creux de sa gravure une sorte d’émail noirâtre , dont la composition est soigneusement décrite par Benvenuto Celüni dans son traité de l’orfèvrerie. Une fois entré dans les sillons de la gravure, cet émail la rendait nettement visible en creusant le dessin qui se détachait
GRAVURE SUR VERRE, NIELLES, ETC. i5j
en noir sur le ton clair du métal. Mais comme toute retouche était impossible après que le nielle, mis en fusion, avait été coulé dans les tailles, l’orfèvre, avant de procéder à cette opération dernière, prenait une ou plusieurs empreintes avec de l’argile pour se rendre compte de son travail et pouvoir le corriger au besoin sur l’argile; la gravure se présentait en relief et dans le sens opposé, c’est-à-dire que si, par exemple, une inscription était tracée dans l’original, de droite à gauche, elle se trouvait, dans l’empreinte, de gauche à droite. Maintenant, pour voir son travail comme il l’avait vu sur la planche niellée , l’orfèvre coulait du soufre sur l’argile et, après avoir coloré avec du noir de fumée les sillons du soufre, il en tirait une épreuve en sens inverse, une contre-épreuve, qui rétablissait à ses yeux la gravure dans son véritable sens , remettant de droite à gauche l’inscription qui s’offrait, dans l’épreuve, de gauche à droite.
« Ces procédés en usage, Finiguerra les avait employés lorsqu’il grava pour l’église de Saint-Jean-, Baptiste, à Florence, une de ces patènes auxquelles on donnait le nom de paix, parce qu’elles étaient destinées à recevoir le baiser de paix dans les cérémonies religieuses. Après avoir tiré en soufre deux empreintes, Finiguerra eut l’idée d’en tirer une sur la planche d’argent avec du papier humide qu’il pressa au moyen d’un rouleau, con un rullotondo, dit Vasari, et l’épreuve ainsi obtenue fut la première estampe d’une gravure en creux ! » 1
i. Charles Blanc, dans la Galette des Beaux-Arts, t. XXI, pre mière période, p. 334.
L’art du Damasquincur ressemble à la niellure et le procédé de gravure sur métal n’a rien de spécial; ce qui le constitue avant tout, c’est un ensemble de procédés, dont l’examen n’a pas à être fait ici, pour incruster dans les traits de la gravure des fils métalliques d’une matière et d’une coloration différentes.
Quant aux pierres gravées, que ce soit en creux ou en relief, elles sont du domaine de la sculpture.
GRAVURE EN COULEUR
Nous avons déjà parlé de divers procédés employés pour produire les estampes imprimées en couleur connues sous le nom de camaïeux ; sous la rubrique de gravure en couleur , nous comprendrons des procédés nalogues quant aux résultats, mais qui en diffèrent par a nature du travail et par le caractère de la gravure. Il agira ici à la fois de planches gravées en creux et de planches gravées en relief.
Lastman, le maître de Rembrandt, passe pour être l’inventeur de l’impression en couleur de planches gravées en creux ; plus tard, un peintre allemand du nom de Leblond tenta d’appliquer à cette impression la théorie de Newton sur les couleurs; c’est-à-dire de reproduire tous les tons de la peinture en employant seulement les trois couleurs dites primitives : le jaune, le bleu et le rouge.
A la même époque, le graveur Gautier fit à Paris des tentatives dans le même sens, en adjoignant une quatrième couleur, le noir. Il gravait quatre planches d’après le même objet, l’une contenant toute la gamme des noirs et des gris et le dessin de l’image, les autres reproduisant chacune la gamme de l’une des trois couleurs primitives. «Je passe d’abord, écrivait-il à un membre de l’Académie, en 1753, sous la presse la pre-
i s<5 LES PROCEDES DE LA GRAVURE.
mière planche, qui fait sur le papier une espèce de lavis à l’encre de la Chine ; ensuite, je passe ma planche bleue, qui, avec le secours de la précédente, fait un camaïeu noir et bleu, dans lequel on trouve le noir, le bleu, le blanc, le gris, le gris bleu, le bleu sale et une grande quantité d’autres teintes composées de ces couleurs.
« Je passe sous la même feuille la planche jaune, qui fait, avec les teintes précédentes, le jaune, le vert clair, le vert brun, le vert céladon, le vert d’olive, etc.; elle fait encore, avec le secours des teintes noires primitives, les terres brunes, les jaunes sales, etc. Après, je passe ma planche rouge, laquelle produit le rouge, et avec les teintes des trois autres, les pourpres, les orangés, les gris de lin, les couleurs roses, les bruns rouges, les terres d’ombre, les terres de Cologne, et une infinité d’autres teintes que les couleurs n’ont jamais produites. »
Les résultats obtenus par Gautier ne tinrent pas entièrement toutes les promesses du prospectus que l’on vient de lire. Sa théorie, vraie en principe dans une certaine mesure, venait se heurter contre des difficultés de pratique que de nos jours même l’on n’a pu surmonter : la principale consiste dans la difficulté d’avoir des encres de couleur assez transparentes pour que de leur superposition naissent toutes ces teintes mixtes que Gautier énumérait si complaisamment.
Quant aux procédés de gravure applicables à l’objet dont nous nous occupons, ils ne diffèrent pas de tous ceux que nous avons analysés en parlant de l’eau-forte; on emploie cependant, de préférence aux tailles et au travail de la pointe, la gravure au lavis, à l’aquatinte, au berceau, l’héliogravure surtout; en un mot, tous les
FIG. 7S- — héliogravure.
D'après une gravure sur bois d’un livre japonais.
i s8 LES PROCEDES DE LA GRAVURE.
systèmes qui permettent d’obtenir des tons variés, fondus et homogènes.
Il faut que le calque soit fait avec le plus grand soin et reporté sans altération sur les planches de couleur. Une invention récente permet d’atteindre commodément ce premier résultat : on peut en effet photographier directement sur le cuivre recouvert d’un vernis sensible l’objet lui-même à reproduire ou le calque du dessin. Le cliché négatif du photographe fournira autant d’épreuves positives que le graveur en désirera sur des planches préparées.
Ce n’est pas là le seul service que la photographie s’offre à rendre aux graveurs de planches en couleurs; grâce aux progrès de l’héliogravure, on peut se passer de tout autre collaborateur qu’elle, à commencer par le graveur. Nous verrons en effet, en parlant de la photogravure, qu’il est possible d’obtenir successivement et à part un cliché du bleu, du jaune et du rouge, d’après un tableau quelconque; on sait également convertir ce cliché photographique en cliché gravé en creux, se prêtant facilement aux tirages ordinaires de la gravure en taille douce. Le problème est donc résolu, et le procédé héliographique a sur les autres cette supériorité qu’il reproduit l’objet avec une fidélité plus grande : s’agit-il d’un tableau, les touches mêmes du pinceau sont rendues d’une manière perceptible. D’autre part, les inconvénients ne manquent pas; nous les signalerons dans le chapitre relatif à la Photographie en couleurs; il est donc inutile d’y insister en ce moment.
La gravure sur bois donne d’excellents résultats pour l’impression en couleurs, quand on sait s’cn ser-
GRAVURE EN COULEUR
vir. Les Anglais sont passés maîtres dans l’application du procédé; nous leur devons quelques minutes d’attention.
Il faut reconnaître d’abord l’incontestable supériorité des artistes qu’ils emploient, notamment à l’illustration de livres pour l’enfance. Walter Crâne, Caldecott, miss Kate Greenaway sont d’incomparables dessinateurs dans cette spécialité.
Leurs délicieuses images ont une telle fraîcheur de sentiment, une tournure si naïve et en même temps si élevée au point de vue de l’art, qu’on reste surpris et charmé: il y a là des théories de bambins, aux grâces enfantines étonnamment observées et rendues, qui se déroulent à travers de frais paysages indiqués en quelques traits avec un goût exquis. C’est du réalisme de la bonne marque, à la façon de celui qui impressionnait les primitifs de la peinture.
La couleur joue un grand rôle dans tous ces aimables livres ; nous allons dire quelques mots des procédés au moyen desquels on obtient des effets dont les peintres sont les premiers à s’étonner. Mais auparavant nous devons signaler à l’attention d’autres noms d artistes qui, sans égaler ceux que nous venons d étudier, ont, à un haut degré, l’entente du sujet et de l’exposition pour des travaux de cette sorte: MM. Sowerbey, H. -H. Emmerson, les frères Dalziel, M. Swan, graveurs, MM. E. Pym et Hopkins.
L’expérience le prouve: qu’il s’agisse de lithochromie, de chromotypographie, comme dans ces livres anglais, ou d’impression en couleur au moyen de planches en creux (les fameuses estampes de Debucoun sont
i6o LES PROCEDES DE LA GRAVURE.
ainsi faites), c’est à la simplicité des moyens qu’on doit l’ex:ellence des résultats. Nous sommes ici dans le domaine des arts décoratifs; l’idéal à poursuivre pour les rattacher au grand art, aùx arts nobles, n’en est pas moins fort haut placé, puisqu’on peut prétendre à donner tous les effets de la peinture à fresque. Avec un dessin en noir, cernant la forme et marquant d’un trait net et piécis la place des draperies et des accessoires, dessin complet, en somme, puisqu’il n’omet aucune des indications essentielles, on aura le sens de la chose et l’esprit de l’auteur: c’est l’affaire d’une planche gravée en bois, dans le cas qui nous occupe. Le reste, les planches en couleur, n’ajoute rien à l’image, si ce n’est un charme de plus; il ne faut pas en abuser comme nombre, ni surtout vouloir leur faire rendre plus qu’elles ne peuvent donner: des tons plats, francs, n’empiétant les uns sur les autres que pour produire par superposition les tons mixtes; vouloir les modeler en gravant une planche de couleur comme on grave un dessin noir estampé, c’est poursuivre inutilement une imitation impossible de la peinture à l’huile; le résultat le plus sûr sera d’enlever aux épreuves cette vivacité, cette fraîcheur de bariolage qui, par le charme, rappelle les images japonaises.
Est-il bien nécessaire de dire à nos lecteurs comment sont imprimés les livres en couleur des Anglais? Ils savent déjà qu’il s’agit de faire passer successivement la meme feuille de papier sur des planches où sont gravés en relief : sur celle-ci, le dessin qui sera imprimé en noir, en meme temps que le texte; sur chacune des autres, un des tons employés. Des traits pleins ou sur-