FIG. 10$. - MAMELUCKS
Lithographie de Carie Vernet, réduite par l’héliogravure cliché typographique.
dans l’eau-forte au contraire, pour laquelle les peintres modernes semblent se prendre d’affection, le travail s’entoure de mystère ; pour le suivre, il faut le déchiffrer, le traduire pour ainsi dire, et c’est là une opération de l’esprit qui réclame une certaine expérience du métier.
La lithographie, nous le répétons, est par excellence un procédé de peintre. On ne doit pas en attendre cette collaboration inconsciente que fournissent les hasards de la morsure dans l’eau-forte; c’est là une raison de plus pour que les forts s’y essayent ; pouvant compter sur une traduction fidèle de leur pensée, sans alliage, sans adultération, ils ont le droit de s’écrier avec le poète : «.... je bois dans mon verre ».
Envisagé au point de vue de son mérite comme matrice à estampes, la lithographie conserve encore une réelle valeur, et, sous bien des points de vue, je ne partage pas l’opinion de M. Delaborde, qui la range à une place inférieure dans les arts de reproduction. Pourquoi perdrait-elle les qualités esthétiques que nous avons signalées , en passant du rôle de créateur à celui de copiste ? On lui reconnaît une souplesse incomparable pour rendre les finesses du dessin le plus ténu , et des colorations exquises dans toute la gamme des tons ; que lui manque-t-il donc pour égaler ses rivales, la gravure en taille-douce et l’eau-forte ? Si le burin conserve encore le privilège presque exclusif de s’attaquer aux œuvres de la peinture qualifiées œuvres de style, n’est-ce pas par un sentiment de respect traditionnel, irréfléchi, qui nous fait accepter une sorte de possession d’état comme un droit bien fondé et imprescriptible ? La vérité est que la lithographie n’a pas fait ses preuves en ce genre,
lithographie
par la simple raison qu’il s’est à peine trouvé un artiste lithographe de grande valeur pour tenter l’aventure et un éditeur pour le soutenir. Quoique les lithographies d’Aubry-Lecomte d’après Girodet, et de Sudre d’après Ingres vaillent largement les gravures au burin qui nous viennent des élèves de Bervic et de Desnoyers, nous croyons que la lithographie n’a pas donné la mesure de sa valeur dans l’interprétation de ce que l’on veut bien appeler la grande peinture.
Quant au paysage, nous sommes pleinement édifié : ia lithographie a affirmé sa supériorité d’une façon qui n’admet pas de réplique ; il suffit de voir les copies faites par M. Vernier d’après Corot, et mêmes celles de M. Chauvel d’après Troyon, J. Dupré et d’autres paysagistes contemporains. <
La vraie raison qui a fait délaisser la lithographie comme mode de reproduction n’est pas dans son insuffisance artistique ni dans celle des artistes lithographes, elle est dans son insuffisance commerciale. Si bien rentré que soit le travail et si grande que soit la ressource des reports qui permettent de multiplier les pierres de tirage, la lithographie fournit un nombre insuffisant de bonnes épreuves pour les exigences du jour. Il faut, par conséquent, vendre ces épreuves un prix assez élevé.
Et puis, la photographie est venue qui a porté un coup funeste au commerce des estampes. Le burin se meurt ; pour trouver un aliment à ses nobles travaux, il est contraint de vivre dans le passé, car les peintres du jour ne s’aventurent guère aux sujets de style; lèvent du succès souffle d’un tout autre côté. Artistes et ama-
Lithographie à la plume d'après Géricault. — Héliogravure réduite de Yves et Barre!.
teurs emboîtent le pas à l’actualité : ce n’est à aucun point de vue l’affaire du burin.
Reste l’eau-forte : celle-là vit, prospère même, quoique l’héliogravure lui fasse déjà un certain tort. S’il est certain que les amateurs ne manqueront jamais aux belles épreuves des aquafortistes, on peut prévoir cependant le moment ou les éditeurs de livres se passeront de leur concours. L'heure sonnera dès que la reproduction en fac-similé des dessins originaux ne laissera rien à désirer. Nous regrettons d’avoir à dire que le moment nous semble proche.
En dehors de l’art, la lithographie se porte fort bien; il suffit, pour être édifié sur sa santé, de se rendre compte qu’il n’est pas de petite ville qui ne compte une imprimerie lithographique : les étiquettes du commerce, les en-têtes de lettres, les circulaires de toute nature font vivre largement l’invention de Senefelder.
Mieux vaut, même au point de vue de l’art, cette existence- un peu terre à terre qu’un anéantissement complet; tant qu'on dessinera ou qu’on écrira sur des pierres lithographiques, il peut prendre fantaisie à un artiste de se souvenir de l’usage plus noble qu’on en peut faire.
Nous avons indiqué plus haut les noms des artistes qui, les premiers, s’essayèrent en France sur les pierres lithographiques; cette part faite à l’ordre chronologique, nous devons dire que la lithographie n’a réellement compté chez nous que du jour où les deux Vernet, Géricault et Charlet adoptèrent le nouveau procédé. Au début, nous trouvons les timides et pâles esquisses d’Horace Vernet et les violentes silhouettes de Géricault; les
De Charlet. — Réduite par l'héliogravure typographique,
2jo LES PROCEDES DE LA GRAVURE.
unes et les autres trahissent, avec le tempérament des artistes, l’indécision de leur main inexpérimentée : ce sont bien là des essais ; la pierre interrogée ne livre pas immédiatement le secret de ce qu’elle est capable de produire.
Puis Horace Vernet s’enhardit et son talent se dégage des entraves du métier; il raconte alors, avec la liberté d’'allures qui lui est propre, l’histoire intime du soldat, les menus incidents de la vie de caserne et les petites misères de la guerre. Un peu froides à l’œil, ses lithographies rachètent ce défaut par la précision et l’élégance du dessin, et aussi par la bonne humeur des sujets qu’elles traitent; son œuvre comprend environ deux cent cinquante lithographies. -
Le mérite de Géricault est tout autre : son faire a quelque chose d’épique qui nous transporte bien au delà des régions de l’anecdote. Le talent d’Horace Vernet est un talent plus littéraire que plastique; avec Géricault, on se sent en présence d’un grand peintre. Il s’affirme tel dans ces magnifiques Suites de Chevaux où, à côté d’une technique irréprochable, on admire la hardiesse de la conception et la puissance du rendu.
A l’inverse de ses deux rivaux, Charlet débuta par le meilleur de son œuvre. Ses premières lithographies sont d’un peintre de l’ordre le plus élevé; les autres d’un illustrateur toujours spirituel et d’un observateur toujours bien informé; elles ne font, en somme, aucun tort à sa gloire. Et puis, ne faut-il pas tenir compte de l’immensité de son œuvre? Quand un artiste a composé et dessiné de sa main onze cents sujets, on serait mal venu à vouloir le juger exclusivement sur tel ou tel de ses travaux. L’ensemble accuse la fertilité de son inven-
LïTHOGRAP HIE
tion ; quant à la qualité de ses oeuvres, il faut l’apprécier sur les échantillons les plus parfaits. Ce sont eux, en effet, qui donnent la vraie mesure du talent de l’artiste.
F IG. IOp. - GRENADIER.
Par Horace Vernet. — Gravure sur bois d’après une lithographie.
Charlet a été, du reste, le grand peintre de l’armée française", nul mieux que lui, ni aussi bien, n a compris et exprimé la physionomie corporelle et morale de nos soldats. Il a fixé en traits impérissables leui héroïsme bon enfant, mélange de courage patriotique et
d’emphase naïve; il a retracé avec une bonne foi sans égale les qualités et les défauts de notre race. Homme de cœur bien français, il reste toujours homme d’esprit; ceci est à noter comme un caractère qui lui est propre.
Charlet, qui dessinait largement dans la forme sans s attarder aux détails, sauf dans quelques œuvres, avait une remarquable entente de la composition; toujours bien conçus, ses groupes ont l’aspect simple et solide de la réalité. On admire beaucoup, et à juste raison, le vif sentiment qu il avait du paysage; sous ce rapport comme sous bien d’autres, il était en avance sur son siècle. Les silhouettes légères d’arbres et de terrains qui garnissent les fonds de ses compositions, font penser parfois aux eaux-fortes de Rembrandt: c’est la même impression vive de nature rendue au moyen de quelques traits d’une fermeté et d’une élégance admirables. Cette comparaison avec un maître du xvne siècle ne contredit en lien 1 opinion que nous venons d’émettre au sujet du rôle de Charlet auprès de ses contemporains; il était en avance sur eux parce qu’il retrouvait le premier le chemin de la nature, oublié en France et partout ailleurs depuis plus d’un siècle.
Une autre face du talent de Charlet a été bien mise en lumière par M. Delaborde : nous ne pouvons mieux faiie que lui emprunter ses propres expressions.
« N’est-ce pas aussi à Charlet que revient l’honneur d avoii osé le premier choisir des sujets dont les enfants sont les seuls héros et d’avoir su nous intéresser à des scènes aussi humbles en elles-mêmes? On n’objectera pas, je suppose, ces guirlandes de petits amours
ou
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génies que Boucher et ses pareils avaient coutume, au