PROCES CRIMINEL DE GILLES DOBREMER
ACCUSÉ d'avoir commis crime détestable
DE SODOMIE AVEC UNE VACHE 9 février 1600.
L'an mil cinq cent quatre vingt dix neuf, le jeudy deuxième jour du mois de décembre, à la requête et poursuite du procureur du Roy de cette ville et Baillage d'Abbeville, fut amené un quidam vêtu de drap rouge, accusé et pris en flagrant délit et crime abominable de sodomie avec une vache rousse, par les nommez Gilles Preaucourt, chef de la brigade de cette ville, Mathurin Cordon, Benoit Lavallée, Bernard Trippet et Raoul Hamon, Cavaliers de laditte Brigade ; lesquels ont certifié ledit délit, et signé le présent proces-verbal.
Ensuite nous aurions interrogé ledit quidam., et luy ayant demandé son nom, a repondu être appelle Gilles Dobremer.
Interrogé de quel païs il etoit, a repondu qu'il etoit de Mondidier.
Interrogé quel âge il avoit, a repondu qu'il avoit cinquante deux ans.
Interrogé quelle etoit sa profession^ a repondu
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qu'il etoit laboureur, habitant à Favencourt, village du voisinage.
Interrogé s'il avoit achetté cette vache et à quelle intention, a repondu qu'il l'avoit achetté pour en avoir du lait seulement.
Interrogé s'il avoit coutume de commettre sodomie avec laditte vache, a repondu que c'etoit pour la première fois que ce malheur luy etoit arrivé.
Apres lequel interrogatoire ledit Gilles Dobremer a été reconduit en prison.
Cejourd'huy mercredy vingt deuxième jour de décembre, sont comparus en notre présence les nommez André Potelle, Gilles Guerin et Alizon Soquier, femme de Benjamin Crespet, lesquels, après avoir prêté serment de dire pure et entière vérité, ont déclaré ce qui suit :
Sçavoir ledit André Potelle, premier témoin, a déclaré que ledit Gilles Dobremer ayant vu laditte vache chez luy Potelle, l'avoit examinée avec beaucoup d'attention, sa taille, sa forme, et que luy Potelle, ayant dit audit Gilles Dobremer que laditte vache n'avoit pas beaucoup de lait, ledit Dobremer avoit repondu que s'il vouloit la luy vendre il etoit prêt de l'achetter, sur quoy ledit Potelle luy auroit repondu que laditte vache luy
revenoit à vingt cinq Ecus et qu'elle n'avoit encore vêlé que trois fois ; ledit Dobremer répliqua que c'etoit justement ce qu'il luy falloit, et sur l'heure il luy voulut donner une pistolle pour arrhes, mais que la femme dudit Potelle avoit voulu rompre ce marché, alléguant que laditte vache etoit bonne et qu'elle seroit abondante en lait; que le lendemain ledit Dobremer revint à la charge et offrit cent livres, que sur cet offre la femme dudit Potelle consentit à la livrer; que luy, Potelle, avoit toujours été étonné de cette attache dudit Dobremer, mais que sur le bruit qui a couru depuis, il n'en est plus en doute.
Gilles Guérin, boulanger, second témoin, a déclaré qu'il sçavoit depuis très long tems que ledit Gilles Dobremer avoit habité charnellement avec laditte vache, et qu'il l'en avoit aussi souvent réprimandé, mais que ledit Gilles Dobremer avoit toujours tourné la chose en raillerie.
Alizon Socquier, femme de Benjamin Crespet, jardinier, a déclaré que le vingt cinq de novembre dernier, jour de S'' Catherine, en passant par la ruelle qui communique par derrière aux maisons de Benjamin Crespet, son mari, et dudit Gilles Dobremer, elle avoit apperçu ledit Dobremer en copulation charnelle avec laditte vache, sur quoy elle auroit pris la fuite, et fermé la porte du jardin sur elle ; laquelle chose elle avoit racontée à son mary qui, depuis ce jour-là, ne voulut plus fre-
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quenter ledit Dobremer, avec lequel il alloit cependant tous les dimanches et fêtes, à cause que ledit Dobremer aime beaucoup à boire, aussi bien que ledit Benjamin Crespet, mary de laditte Alizon Socquier.
Apres lequel interrogatoire fait en présence de nous, Lieutenant criminel de la ville d'Abbeville, lesdits témoins ont certifié leurs dires véritables et se sont retirez.
Nous, Lieutenant criminel de cette ville et baillage d'Abbeville, avons déclaré et déclarons ledit Gilles Dobremer duement atteint et convaincu et même ayant été surpris sur le fait et commettant ledit délit, d'avoir habité plusieurs fois avec une vache, pour lequel crime et réparation desquels cas l'avons condamné et condamnons à être pendu et étranglé à une potence qui sera pour cet effet dressée dans la place d'Abbeville, son corps jette ensuite dans un feu, où sera aussi jettée la vache avec laquelle il a commis ledit crime et délit, laditte vache préalablement étranglée ; quoy fait les cendres jettées dans la Rivière de Somme. Déclarons en outre tous et chacun les biens dudit Gilles Dobremer acquis et confisquez au profit de Sa Majesté, sur lesquels sera néanmoins prélevée la somme de cent livres d'amande envers ledit sei-
gneur Roy. Donné par nous, Lieutenant criminel susdit, l'an de grâce mil six cent, le neuvième jour de janvier.
Cet arrêt a été confirmé le 9 février 1601, par la Cour de Parlement, qui précise que la potence sera plantée sur le grand chemin de Favencourt à Abbeville.