‹ Les procès de Jehanne la PucelleChapitre 6 sur 13 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

17 articles proposés par Paul Pontanus en dehors de la question de dogme. Le texte original est perdu ; il n'en reste qu'une détestable traduction française dans le manuscrit de l'Arsenal. Il faisait partie également des matières contenues dans le manuscrit de Soubise ; mais avec une lacune dont il est parlé précédemment. J'ai longtemps hésité à reproduire quoi que ce fût de la très fautive version l'Arsenal. J'ai fini par en donner un spécimen parmi les pièces détachées du présent volume. » Quicherat, t. V. Ailleurs le même Quicherat porte un jugement non moins sévère sur ce texte tronqué de Pierre L'Hermyte : « M. de Laverdy, p. 518 de son mémoire sur Jeanne d'Arc, a donné, en cinq Hgnes, l'analyse sommaire de cet ouvrage qu'il ne connaissait que par une traduction française contenue dans le manuscrit de Soubise. Je le placerais volontiers au nombre des pièces perdues, malgré l'existence du manuscrit 144 (^Jurisprudence Française') de l'Arsenal, qui passe pour être la copie de celui de Soubise. Dans ce volume, il est vrai, je trouve bien une consultation non pas théologique, comme dit M. de Laverdy, mais toute judiciaire, sous le nom de Pierre L'Hermyte ; je puis même reconnaître que cette consultation est une réponse à dix-sept articles proposés par Paul Pontanus en

dehors des questions de dogme. Mais, outre que la transcription est faite avec très peu de soin, la traduction est si fautive, elle accuse tellement l'ignorance de son auteur en matière de droit, qu'on ne peut véritablement pas attribuer la valeur d'un document à un morceau si défiguré. »

Toutefois, à travers ce texte informe, perce une certaine lucidité d'explication, une vigueur de conclusion que nous ne saurions refuser sans injustice à Pierre L'Hermyte. D'ailleurs notre appréciation ne saurait être qu'incomplète, puisque dès les premières lignes nous nous trouvons en face d'un résumé : « Il me semble sous correction que aux questions et demandes faictes au procès de défunte Jehanne La Pucelle, on peult dire et répondre en ceste manière auquel est demandé a ung article, c'est ascavoir si le procès et la sentence estoient vaillables et raisonnables et Cietera »

Les réponses ne manquent pas d'une certaine vivacité, quoiqu'on sente qu'elles ne sont pas complètes. Voyons-le expliquer que Jeanne n'était pas sujette au tribunal ecclésiastique de Beauvais, puisque son crime prétendu se rapportait à toute sa vie précédente : « Car ainsi que dist une loy : il seroit moult dur à ung pellerin ou à ung nautonnier de se deffendre par tous les

lieux où il passe, s'il y estoit accusé ou appréhendé d'aulcun maléfice. »

Après avoir attaqué la juridiction du tribunal de Pierre Cauchon, il passe aux formes du procès. Il pose son principe, déjà démontré : UEvêque ne pouvait rien sans l'inquisiteur, et il en tire un argument écrasant pour les j uges de Jeanne d'Arc : Or les juges n'ont pas fourni au préalable la preuve de leur délégation.

Pierre L'Hermyte ne fait qu'indiquer sa preuve, mais n'emprunte-t-elle pas à cette forme concise une vigueur qui supplée à ses développements incomplets. Il tient les juges du procès de condamnation et il les dépouille de leur masque. C'est la crainte, la crainte seule qui a dirigé les débats, c'est la crainte qui a dicté la sentence, c'est (( la cruauté, crainte et tremeur que leur firent les Anglais et l'Inquisiteur frère Jehan le Maistre qui par craincte et grand paour fut contrainct de donner une folle et inconstante sentence avec ledit évesque. »

Les dix-sept articles y passent successivement, sans développements autres qu'une réponse indiquant l'argument qui démolit, pierre par pierre, l'édifice savant de Jean d'Estivet et de Pierre Cauchon. Nous ne le suivrons pas à travers cette discussion, et renvoyons le lecteur au texte lui-

même en concluant avec l'auteur : En l'honneur et Révérence de la Sainte, Sacrée et inséparable Trinité du Père, du Fils et du Saint Esprit. Amen. Nous arrivons à la sentence juridique de réhabilitation ; l'enquête laborieuse, faite sous la double direction de Charles VII et du cardinal d'Estouteville a porté ses fruits. Un second procès s'est déroulé dans toute la splendeur des précautions les plus subtiles du droit ; la voix du peuple s'est prononcée, le verdict de la foule va être ratifié par la justice. Perceval de Cagny (*), dans sa chronique, avait imputé la mort de Jeanne à l'envie des anglais. Jean Chartier s'écriait qu'ils l'avaient brûlée « sans procès et de leur volonté indue. » Le champion des dames avait pris la défense de la Pucelle, et le duc de Bourgogne n'en avait point refusé la dédicace : la croyance populaire (**) pressait donc la conscience

(*) « On n'avait pas attendu le procès de réhabilitation pour protester contre l'acte de Rouen. Perceval de Cagny, dans sa chronique, impute la mort de Jeanne à l'envie des Anglais ; Jean Chartier dit qu'ils la brûlèrent « sans procès et de leur volonté indue, » tenan^ sans doute le procès pour nul, soit pour l'absence du jugement civil, soit pour tout autre vice de forme : car on ne peut supposer qu'il en ait ignoré l'existence. »

Jeanne d'Arc, Wallon, Ed. Didot, p. 381.

{**) Dès 1440, la croyance populaire avait réhabilité Jeanne d'Arc, î-e champion des dames, poème dédié au duc de Bourgogne lui-même.

des juges, et la dignité de la couronne, non moins que le sentiment d'une juste reconnaissance trop longtemps oubliée inspiraient à Charles VII une légitime impatience de voir la fin de ces longs débats ; les pures affections de la famille de Jeanne d'Arc, que blessaient dans l'objet même de leur culte domestique les ignominies accumulées par un juge indigne sur la tête d'une victime innocente, réclamaient une tardive, mais éclatante réparation.

Pour bien comprendre la sentence, il serait

qui paraît à cette date, contient une scène où dans un dialogue « un personnage (Wallon, F. Didot, p. 382), ayant avancé qu'Outrecuidance a perdu Jeanne, et que Raison l'a fait brûler à Rouen :

C'est mal entendu, grosse teste, Repond Franc-vouloir prestement, De quatre saints faisons-nous la feste Qui moururent honteusement 1 Pense à Jésus premièrement, Er puis à ses martyrs benois ; Sy jugeras évidemment Qu'en ce fait tu ne te cognois.

Guères ne font tes arguments, Contre la Pucelle innocente.

Ou que des secrez jugemens De Dieu sur elle pis on sente.

Et droit est que chacun consente A lui donner honneur et gloire Pour sa vertu très excellente^ Pour sa force et pour sa victoire.

nécessaire de suivre pas à pas la marche du procès de réhabilitation, de saisir, à travers les longueurs des textes, la nature et le caractère des enquêtes et des interrogations, qui pourraient seuls nous fournir les éléments d'une interprétation légitime et authentique des clauses de cette sentence ; mais notre manuscrit de Bologne ne l'ayant donnée que comme le couronnement de tous les actes qu'il contenait, l'a isolée en quelque sorte de son appareil, et ne nous laisse pas la liberté de l'en revêtir sans sortir des Hmites d'une simple introduction.

Du reste, notre travail serait superflu, puisque le texte de notre manuscrit de Bologne n'est dans cette partie que la traduction d'un document authentique, publié, discuté et commenté par tous les historiens qui ont eu le bonheur de narrer les gestes de Jeanne d'Arc.

Qu'il nous suffise de rappeler qu'après un long et consciencieux procès, commencé solennellement le 7 novembre 1455 (*), par l'arche-

(*) « Le 7 novembre 1455, à Notre-Dame, une femme courbée sous le poids de la vieillesse se présentait devant les membres d'un tribunal ecclésiastique, formé par les ordres du pape Calixte III. C'était Isabelle Romée, mère de Jeanne, accompagnée de son fils, Pierre d'Arc, vêtue de deuil et versant d'abondantes larmes, elle supplia l'archevêque de Reims et l'évêque de Paris de réhabiliter

vêque de Reims, assisté de l'évêque de Paris et de l'inquisiteur Jean Bréhal, en vertu d''un rescrit pontifical, expédié le ii juin de la même année, par le pape Calixte III, à la requête de la mère de Jeanne d'Arc et de ses deux frères, ne se termina que le 7 juillet de l'année 1456.

A cette date, la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen fut témoin de cette séance solennelle, où l'Eglise vengea l'honneur de son gouvernement et de ses tribunaux par la réhabilitation d'une vierge, martyre d'une méconnaissance indigne dans un évêque, des arrêts souverains des voix célestes qui commandaient à Jeanne d'aller sauver son pays. Jean Jouvenel des Ursins présidait. Jean d'Arc, frère de la Pucelle et Isabelle Romée, sa mère, étaient représentés par Guillaume Prévosteau, leur procureur, assisté de Pierre Maugier, leur avocat. Simon Chapitant, en quahté de promoteur, apportait au tribunal des conclusions identiques à celles des demandeurs. Jean Lefèvre, évêque de Dé-

judicièrement la mémoire de sa fille indignement flétrie par les juges de Rouen. Elle déclara qu'elle en appelait de leur sentence au siège apostolique « comme à la source de la justice et au refuge de tous les opprimés. »

Mgr Perrault, membre de l'Académie française, Panégyrique, 8 mai

métriade, Hector de Coquerel, docteur en décrets, vicaire général et officiai de Rouen ; Nicolas Lambert, professeur de théologie ; Nicolas du Bois, doyen du chapitre de Rouen, et plusieurs chanoines et avocats de la ville étaient témoins. Les défendeurs, non comparants, furent déclarés une dernière fois contumaces, et le président, Jean Jouvenel des Ursins donna lecture de la sentence définitive et irrévocable.

« Vous vous êtes noblement indigné. Monseigneur, contre la participation des gens d'église au crime de Rouen : vous aviez raison, moi j'en suis satisfait et je n'ai pas tort. Une exécution sommaire de la puissance militaire, un jugement purement laïque n'eussent provoqué qu'un revirement d'opinion et une réhabiUtation vulgaire, facilement contestée par la critique jalouse qui prétend supprimer le divin dans notre histoire. La solennelle intervention des gens d'église devait inviter le pouvoir suprême qui juge les prodiges et les vies saintes, à se prononcer dans la cause de notre héroïne. Il a parlé, et après avoir, par ses enquêtes, fixé l'histoire pour la préserver des invasions de la légende, il a flétri énergiquement les infamies du premier procès, et donné satisfaction à la croyance populaire, en réhabiHtant d'une manière souveraine et

irrévocable la vierge de Domrémy, la Pucelle d'Orléans, la martyre de Rouen. N'est-ce pas un gage pour l'avenir, et ne nous est-il pas permis de voir dans cette réhabilitation de l'Eglise comme les arrhes de ce dernier procès que vous avez engagé. Monseigneur, et qui sera je l'espère, le couronnement de votre noble et glorieuse carrière. » (Le P. Monsabré, Panégyrique de Jeanne d'Arc, prononcé dans la cathédrale d'Orléans, le 8 mai 1877, par le R. P. Jacques- Marie-Louis Monsabré, des Frères Prêcheurs, maître en sacrée théologie. Orléans, Herluisson,

Cet autre jugement, dont parlait le père Monsabré, ne devait pas venir confirmer si tôt la sentence de réhabihtation. Nul ne saura jamais dire les délicatesses d'un procès où les conditions de la cause sont en dehors de tout le cours ordinaire des voies de la Providence, d'une cause où Dieu intervient pour transformer en mission divine les intérêts d'un pays, et taire, dans des circonstances uniques, du sentiment naturel du patriotisme une vertu surnaturelle et chrétienne (*).

(*) L'amour de Jeanne d'Arc pour son roi : « Qu'on se figure les souffrances de (Jeanne d'Arc) en ne trouvant que doute et froideur auprès du prince qui était après Dieu et presqu'à l'égal de Dieu mênae la seule passion de sa vie ! Jeanne, en effet, aimait le roi

Jeanne d'Arc meurt à la fois victime de son zèle pour la patrie française et de sa filiale obéissance aux ordres de Dieu lui-même.

Qui saura ce qu'il faut de délicatesse pour dégager du caractère de cette héroïne, en qui s'incarne la patrie française, la sainte et la martyre qui, poussée par la main divine, quitte les douceurs de son fo3^er, la simplicité de sa vie rustique et le doux recueillement de son église de village, pour courir à travers mille dangers, et un pays infesté par le brigandage et la maraude des mercenaires qui courent les campagnes, pour passer d'un camp à un autre, au plus offrant, se présente au Roi de France, prend le commandement de son armée, le conduit triomphalement de châteaux en châteaux, de villes en villes, jusqu'à cette cité sainte des Rois,

avec l'exaltation d'une vendéenne : professant des idées rares dans son siècle, inexplicables dans sa condition, elle voyait en lui le représentant de la Divinité sur la terre. Jeanne s'était fait sur cette matière une théorie qui devint la règle inviolable de sa conduite et de ses paroles. A ses yeux, Charles VII était le vicaire de Dieu dans l'ordre temporel, comme le pape dans l'ordre religieux; à ce titre seulement il avait droit à la couronne de France, que le roi du ciel l'envoyait placer sur sa tête. Jusqu'au sacre, le prince ne fut pour elle que le gentil dauphin ; après que l'huile sainte eut oint son front, il devint le bras vivant de Jésus-Christ, dont relevait directement le royaume. Comte de Carné, Les Fondateurs de l'Unité française, p. 440.

jusqu'à cette cathédrale de Reims, où l'huile sainte coulera sur le front du légitime souverain de France.

Les deux amours de Dieu et de la patrie, concentrés en un seul, créent au cœur de cette jeune fille, cette force surhumaine, et lui donnent un rayonnement de beauté idéale, dont les traits se dégagent avec les siècles. Aussi

Nulle vierge aux cœurs n'a su depuis Marie Inspirer un amour ancré dans plus de foi, Plus tendre et plus pieux que le nôtre pour toi, O Jeanne, car t'aimer, c'est aimer la Patrie (*).

Qu'y a-t-il de plus grand dans cette jeune fille ? Est-ce cette force merveilleuse, et au-dessus de nature, cette vigueur et cette énergie qui n'est point du sexe de femmes, et accomplit les merveilles des plus grands conquérants de la terre ? Est-ce cette intuition militaire, cette marche savante vers Reims, qui, au dire des généraux les plus sérieux, égale en habileté et en rapidité les plus belles marches de Napoléon ? Ou plutôt, l'objet de notre légitime admiration et de notre édification chrétienne ne doit-il pas être cette intervention miraculeuse du ciel, qui voulant sauver le catholique pays de France, choisit au

(*) Sully Prudliomme, supplément du Figaro, 13 août 1887.

fond d'un village une simple et pure jeune fille, lui commande de quitter son père et sa mère, et d'aller par devers le roi de Bourges, pour lui rendre, avec une gloire perdue, son vrai titre de Roi de France. Jeanne d'Arc n'est dont pas pour nous une héroïne ; car sa valeur ne lui est pas venue de la nature ; c^est une Sainte dont toute la force est dans la grâce de Dieu qui la conduit et qui la soutient. Par elle-même la pauvre jeune fille de Domrémy n'est rien et, lorsque ses voix semblent vouloir l'abandonner, elle tremble, elle hésite, elle échoue dans ses entreprises. Avec la grâce extraordinaire qui est la source et la seule force de sa mission divine, elle peut tout ; sans cette grâce, elle ne peut rien. La grande Française n'est donc qu'une héroïque chrétienne qui montre une fois de plus au monde la multiple et surnaturelle fécondité des vertus que Notre Seigneur Jésus- Christ est venu enseigner aux hommes. Aussi, quand nous voyons tous les cœurs chrétiens de France saluer avec enthousiasme l'aurore de cette gloire nouvelle que l'EgUse prépare à Jeanne d'Arc, nous envisageons sans peur les angoisses et les agitations de la patrie, car à mesure que nous avançons dans notre siècle troublé, il nous semble qu'au détour d'un chemin va nous apparaître, pour nous conduire à la victoire et à la gloire

du passé, l'étendard marqué des doux noms de Jésus et de Marie :

Ah ! quel présage ardent que cette époque sombre,

duel avenir que ce passé !

duand vaincu par la force et broyé sous le nombre

Ce peuple gisait terrassé ; Et que le croyant mort, et que s'en croyant maître,

L'enroulant de son noir drapeau, L'étranger avait fait un tombeau pour l'y mettre,

Jeanne a surgi de ce tombeau....

Laissons donc railler ceux qui, prompts à se distraire,

Sont lents à plier les genoux ; Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière.

Nous les vaincus, prosternons-nous (*).

(*) Nouveaux chants du Soldat, par P. Deroulède,

qui uôtiî U 6iè<^e îics ^tu-^lois ^e îinuuit ©rlcauô ) fit couvonnrr rt sacrer €l)arU!3

t\o^ Itc Svance, n puis, prinee par les 2ln-

Bioii3, la firi'ut bruôlcr injuôtnnfnt à Uoau,

€t Ircpuiô, par les Commiseairce ^Ippastoli-

ques, îicclaree fille îie bien rt iunacnttr îïcô

I]crc6ir5 à elle injiiôtrmcnt imprcpcrcrs. 3^cmiîmcncc îï'r-etrairr îï'im liurr mcnix^

récrit m parcl]cmiit rt brlr Ictrr à la main,

rt birn illumine auer pmatjes et fij^urrô aîiap-

teee au faict, et couuert ^e x)elourî5 blru,

gnné tre fleurs lie lue î>e soue iaulne, qui fut

tîjnné à iUûueieur le €arîïinal D'^lrmatjnar

ces JQure pasefe, le jour îïr Uotre-Dame

nt)'"^ Ire mars m. îr. Irijc.

Ce Jprocès îie 3el)ane la jpucrlle.

LA GLOYRE

Tous les hommes désirent et appètent naturellement cognoistre et scavoire, ainsi que dict le philosophe. Et Tulle dict que nous sommes induicts et attirés a science par la puissance et vertu de nature^ laquelle a donné ceste puissance et propriété à la créature humaine d'enquiere et chercher devant toutes choses la vérité. A ce propos Ovide a layssé par escrit au livre des Métamorphoses : comme il soyt ainsi que toutes les autres bestes soient incHnées à regarder la terre, Dieu a mis à l'homme la fiice en hault pour contempler et spéculer les cieulx, dont l'ame est infuse au corps humain, lequel doibt estre subject et asservi à l'entendement par

modérée nourriture. Et l'entendement doibt estre repeu et alimenté studieusement par doctrine et science, de laquelle tout bien redonde, et de quotidienne vie est la volupté des ouyes, la délectation de l'œil, la recréation du cuere, l'esmolument et profict de l'âme. Car, en lisant les livres et principalement les histoires, on voit par bon exemple les bonnes mœurs, excellentes vertus, haultes et glorieuses prouesses des nobles et vertueux, qui nous ont laissé pour héritage la gloyre de leur nom et leur louable vie de prouesse et vertu, digne d'être ensuivie.

Au contraire, l'on veoit la crudélité, exécrable malice, jalousie et envie damnable des cruels tirans, traictres et déloyaux, qui sont à reprouver et indignes d'être ensuivyes. Ainsi que nous lisons aux gestes romaynes, de Catilina, de Clodius et plusieurs autres, qui proposèrent prendre la chose publicque de Rome. Chacun cognoit la crudélité de Néron, l'orgueil du Roy Tarquin et de ses enfants, l'oultre-cuydance d'Hannibal, et à, l'opposite la libéralité, d'Alexandre, la vaillantise de Curtinus, la bonté de Caton, la largesse de Pompée, la clémence et virginité de Brutus. Et en la sainte Escriture l'on trouve pour vray exemplaire les bonnes œuvres et oppérations de ceulx qui sont au temple, des preux et vertueux

chevaliers ; auxquels, ces jours passés, en lisant des letres et chroniques, j'ay trouvé deux vertueux personnages qui en leurs ans ont mérité et désiré d'estre accueiUis au nombre des chevallereux et obtenir la couronne des Triomphans, desquels l'ung estoit mes sire Pierre de Brézé, qui en son temps fit maintes belles œuvres sur les Anglois et tant fit vaillamment, qu'il les repoulsa, jusque sur leur terre et territoire, si vertueusement que Gagnin et la mer des histoyres ne l'ont pas oublié en leurs escritures et croniques.

L'autre personnage est Jehanne La Pucelle, le vray honneur et miroir des dames et jeunes pucelles ; car sa bonne vie, ses saintes mœurs, bonne conversation, intégrité de corps et de âme, la font reluyre sur toutes les autres dont les Romains font mémoire. Elle garda mieulx virginité et chasteté que ne fit onc Lucresse, plus sage et prudente fut que Pénélope et plus vertueuse que Clelia, que Paulafilée, que Polipenne, Hecuba et Dromache femme de Hector. Par quoi je la compare et préfère aux plus preux et vaillants chevalliers qui furent oncques, veu et considéré qu'elle nous tira de captivité et dure servitude, et fut l'incitatrice et commencement de nous remettre en franchise et doulce liberté.

et nous vengea de l'injure insuportable que nous avoient faicte les Angloys, nos ennemis adversaires, desquels elle triumpha plusieurs foys et les chassa et dessaisit de fortes places qu'ils avoient prinses par fallace et trahison. Et tant les persécuta et molesta, comme vous verrez cy après, qu'ils furent contraincis de prendre la fuitte ou de faire leur cymetière en ce pays. De quoy je dis que Dieu l'avoit préeslue et prédestinée à ce faire, car il eslit les humbles pour subjuger les orgueilleux, ainsi que nous voyons en plusieurs exemples : comme de David qui surmonta le grand et fier GoUat, et les trois petits enfants Ananias, Azarias et Mizaël qui dominoirent sur la férocité de Nabuchodonosor; et de la Roy ne Judith qui mit à mort le cruel Olopherne ; et plusieurs autres, récités et descrits en la Bible.

A ces causes, je dis que nous devons être curieux de Hre et réduire en mémoire les gestes admirables et haultes prouesses de Jehanne la Pucelle, à laquelle nous sommes plus tenus que à plusieurs autres, considérés l'honneur et le bien qu'elle nous fit durant ses jours, dont la perpétuelle mémoire etgloyre inextinguible doibt estre perpétuellement en la bouche et oyre des Français, qui sont en franchise, en paix et tran-

quillité, possédance et joyssance de leur territoire, par le moyen et incitation d'icelle que Dieu absoUe.

A cause qu'en ce petit libret est seulement contenu le traicté du procès de Jéhanne la Pucelle, lequel fût faict à Rouen par l'Evesque de Beauvoys favorable aux Anglois, j'ay sommairement extrait et réddigé le pays, la nativité et les noms du père et de la mère d'icelle, avec aucunes prouesses et œuvres miraculeuses qu'elle lict.

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