PAR MOI GUILLAUME BOUILLE
docteur en théologie
en vertu et vigueur de la commission que
le roy de france
me donna sur geste affaire,
l'an et le jour datés cy devant,
de ceulx aui furent jurés et examinés,
a ce présent et invité
discrète et notable personne du soucy,
prêtre sacré en court de rome
et notaire juré en la court de
monseigneur l'archevesaue de rouen,
sur aucuns articles,
déclarés en la commission du proces
de jehanne la pucelle,
aui depuis naguères a esté bruslee,
en la cité de rouen,
lorsqu'elle ESTOIT DÉTENUE PAR LES ANGLOIS. f f
Ensuit la teneur des lettres de la commission de Maistre Guillaume Bouille (*).
CHARLES, par la grâce de Dieu, Roy de France, à nostre ami et féal conseiller, Maistre Guillaume de Bouille, docteur en théologie, salut et dilection.
Comme ja piéça Jehanne la Pacelle eust esté prinse et appréhendée par nos anciens ennemys et adversaires les Anglois, et admenée en ceste ville de Rouen, contre laquelle ils eussent faic^ fere tel quel procès par certaines personnes, à ce commis et députés par eulx ; en faisant lequel procès, ils eussent faict et commis plusieurs faultes et abus, et tellement que, moyennant que les procès et la grande hayne que nos dicts
(*) Cette troisième pièce du manuscrit de Bologne a été publiée par Quicherat, d'après la lecture de Monsieur de Laverdy dans son ouvrage sur les Manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Toutefois, nous n'avons pas cru inutile de la reproduire ici, pour les raisons que nous avons exposées dans notre Introduction. Elle fait partie intégrante d'un recueil qui voit pour la première fois le jour dans son ensemble et ne saurait être passée ici sous silence, sans enlever à notre publication son caractère de Résumé des Procès de Jéhanne La Pucelle.
ennemys avoient contre elle, la firent mourir iniquement et contre raison traictreusement.
Et, pour ce que nous voulons scavoir la vérité dudict procès et la manière comment il a esté déduict et procédé, vous mandons, commandons et expressément enjoignons, que vous vous enquériez et informiez bien diligemment, de sur ce que dict est, et l'information par vous sur ce faict, apportée ou envoyée semblablement close et scellée par devers nous, et les gens de nostre grand conseil. Et, avec ce, tous ceulx que saurez qui auront aulcunes escriptures, procès ou aultres choses touchant la matière, contraignez les, par toutes voyes deues, et que vous verrez estre à faire, à les vous bailler, pour les nous apporter ou envoyer, pour pourvoir sur ce, ainsi que verrons estre à fere et qu'il appartiendra par raison de ce fere, vous donnons provision, commission, mandement spécial par ces présentes ; mandons et commandons à tous nos officiers justiciers et subjecis que à vous et a vos commis et députés en ce faisant obéyssent et entendent diligemment.
Donné à Rouen le xv^ jour de février, l'an de grâce 1449 et de nostre règne le 2^
Sic signé par le Roy à la relation du grand conseil,
Daniel.
Vénérable et religieuse personne, frère Ysambart DE LA Pierre, de l'ordre de Saint Augustin, du couvent de Rouen, prêtre et examiné tésmoing.
Le v^ jour de mars, Tan de grâce 1449, dict et déppause que, une fois, luy et plusieurs aultres présents, on admonestait et sollicitait la dicte Jehanne de se soubmettre à l'Eglise : sur quoy elle respondit que voluntiers se soubmettait au Sainct Père ; requesrant estoit même à luy et que poinct ne se submettroit au jugement de ses ennemys.
Et quand, àcesteheure, le fraire Ysambart luy conseilla de se soubmettre au concilie de Basile, ladicte Jehanne luy demanda que c'estoit que général concile. Respondit ycelluy qui parle que c'estoit congrégation de toute l'Eglise Universelle et la Chrestienté et qu'en ce Concilie y en avoit aultant de sa part et de la part des Anglois. Cela ouy et entendu, elle commença à crier : « O ! puisque en ce lieu sont aucuns de mon party, je veulx bien me rendre et soubmettre au Concilie de Balle. )> Et tout incontinent, par grand despit et indignation, l'Evesque de Beauvois commença à ceux : « Taysez vous de par le diable ! » Et dict au notaire que se gardast
bien d'escrire la submission qu'elle avoit faicte au Général Concilie de Balle. A raison de ces choses et plusieurs aultres, les anglois et leurs officiers menacèrent ledict frère Ysambart, tellement que, s'il ne se taisoit, le gesteroient en Sayne.
Item, dict et dépose, lorsqu'elle eust renoncé et abjuré et reprins l'habit d'homme, luy et plusieurs autres furent présents, quand ladicte Jehanne s'excusoit d'avoir revestu l'habit d'homme, en disant et affirmant publiquement que les Anglois lui avoient faict ou faict fere en la prison beaucoup de tort et de violence, quand elle estoit vestue d'habits de femme et de fait la veit éplourée, son visaige plain de larmes, deffiguré et oultraigié en telle sorte que celui qui parle en eut pitié et compassion.
Item, dit et rapporte que, devant toute l'assistance, lorsqu'on la résputoit hérectique, obstinée et rencheue, elle respondit publiquement « Si vous, Messeigneurs de l'Eglise, m'eussiez menée et gardée en vos prisons, par advanture ne me fut-il pas ainsi. »
Item, dit et dépose que, après l'yssue et la fin de cette session et instances, ledict seigneur evesque de Beauvois dist aux Anglois qui dehors attendoient : « Farowelle, faictes bonne chière, il est faict. »
Item, dépose ce tésmoing, que l'on demandoit et proposoit à la povre Jehanne interrogatoires trop difficiles, subtils et canteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrés qui estoient là présents, à grand peine y eussent seu donner response ; par quoy plusieurs de l'assistance en murmuroient.
Item, dépose icelui tésmoing que luy mesme en personne fut, par devers l'evesque d'A^ranche, fort ancien et bon clerc, lequel, comme les aultres, avoit esté requis et prié sur ce cas donner son opinion. Pour ce ledit evesque interrogua le tésmoing envoyé par devers luy que disoit et déterminoit monseigneur Sainct Thomas, touchant la submission que on doibt fere à l'Eglise. Et cehii qui parle y bailla par escript audict evesque la determinacion de Sainct Thomas lequel dict : « Es choses douteuses qui touchent la foy l'on doibt toujours recourir au Pape ou au Général Concilie. » Le bon evesque fut de cette opinion et sembla estre tout mal content de la déliberacion que on avoit faicte par deçà de cela. N'a point esté mise par escript la determinacion ; ce qu'on a' laissé par malice.
Item, dépose cellui qui parle, que, après sa confession et perception du sacrement de l'hautel
on donna la sentence contre elle et fut déclairée héréticque et excommuniée.
Item dict et dépose avoir bien veu et clairement apperçeu, à cause qu'il a toujours esté présent, assistant à toute la délibération et conclusion du procès, que le juge séculier ne l'a poinct condamnée à mort ne a consumpcion de feu, et, combien que ledict juge lay et séculier se soit comparu et trouvé au lieu même ou elle fut preschée derrenièrement et délaissée à justice séculière, toutefois, sans jugement ou conclusion dudict juge a esté livrée entre les mains du bourreau et bruslée en disant au bourreau tant seulement, sans autre sentence : « Fay ton devoir. »
Item, dépose celui qui parle, que ladicte Jehanne eut en la fin si grande contricion et si belle repentance, que c'estoit une chose admirable, en disant parolles si dévotes, piteuses et catholiques, que tous ceulx qui la regardoient en grant multitude pleuroient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d'Angleterre et plusieurs autres anglois furent contraints plourer et en avoir compacion.
Dict oultre plus, que la piteuse femme luy demanda, requist et suppha humblement, ainsi qu'il estoit près d'elle en sa fin, qu'il allast en
l'église prouchaine et qu'il lui apportast la croix pour la tenir eslevée tout droit devant ses yeux jusque au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendist fust eslevée continuellement devant sa vue.
Dict oultre que, elle estant dedans la flambe, oncques ne cessa jusques en la fin de résonner et confesser à haulte voix le sainct nom de Jhésus, en implorant et invocant sans cesse l'ayde des Saincts et des Sainctes de paradis, et, mesme qui plus est, en rendant son esperit et inclinant la teste, profera le nom de Jhesus en signe qu'elle estoit fervente en la foy de Dieu, ainsi comme nous lisons de Saint Ignatius et plusieurs aultres martyrs.
Item, dict et dépose que, incontinent après l'exécution, le bourreau vint à luy et à son compaignon frère Martin Ladvenu, frappé et esmeu d'une merveilleuse repentance et terrible contricion comme tout désespéré, craignant de non jamais scavoir impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu'il avoit faict à ceste saincte femme. Et disoit et affirmoit le dict bourreau que, nonobstant l'huile, le soufre et le charbon, qu'il avoit appliqués contre les entrailles et le cueur de ladicte Jehanne, toutes foys il n'avoit pu aulcuncmcnt consomer ne
rendre en cendre les breuilles ne le cueur ; de quoy estoit aultant estonné, comme d'un miracle tout évident.
Frère Jehan Toutmouillé
Vénérable et religieuse personne, frère Jehan Toutmouillé, de l'ordre des Frères Prêcheurs, au couvent des Jacobins de Rouen, docteur en Théologie, cigé de quarante deux ans, juré et examiné le V^ jour de mars.
Et premièrement, de l'affection des juges et de ceulx qui ont traictié et mené le procès de la dicte Jéhanne dépose pour ce qu'il n'a point assisté et comparu au procéz qu'il ne sauroit rien dire de vue ; mais rapporte que la commune renommée divulgoit que par apétit de vengeance perverse, ils l'avoient persécuté et de ce donné signe et apparence ; car, devant la mort d'elle, les Anglois proposèrent mettre le siège devant Louviers ; mais tantôt muèrent leurs propos, disant que poinct n'assiègeroient ladicte ville, jusques à tant que ladicte Pucelle eust été examiné. De quoy ce qui ensuit faict probation évidente ; car, incontinent après la combustion d'icelle, sont allés planter le siège
devant Louviers, estimant que durant sa vie, jamais n'auroient gloire ne prospérité en faict de guerre.
Item, dict et dépose ledict Toutmouillé, que le jour que ladicte Jehanne fut délaissée au jugement séculier et livrée à combustion, se trouva, ce matin, en la prison, frère Martin Ladvenu, que l'evêsque de Beauvois avoit envoyé vers elle, pour luy annoncer la mort prouchaine et pour l'induire à vraye contricion et pénitence, et aussi pour l'ouyr de confession ; ce que ledict Ladvenu fist moult soigneusement et charitativement.
Et quand il annonça à la pouvre femme la mort de quoy elle devoit moarir ce jour là, que ainsi ses juges le avoient ordonné, et entendu et oy la dure et cruelle mort, qui luy estoit prouchaine, commença à s'escrier doloreusement et piteusement, se destraire et arracher les cheveulx : « Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu'il faille que mon cors net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres ! Ha ! a ! j'aymeraix mieulx estre décapitée sept fois que d'estre ainsi bruslée. Hélas ! se j'eusse esté en la prison ecclésiastique, cà laquelle je m'estois submise et que j'eusse esté gardée par
les gens d'église, norx pas par mes ennemys et adversaires, il me feust pas si misérablement mescheu, comme il est. O ! j'en appelle devant Dieu, le Grand Juge, des grands torts et ingravances qu'on me a faicts. » Et elle se complaignoit merveilleusement en ce lieu, ainsi que dit le déposant, les oppressions et violences qu'on luy avoit faictes en la prison par les geôliers et par les autres qu'on avoit faict entrer sus elle.
Après ses complainctes, survint l'Evesque dénommé, auquel elle dist incontinent : « Evesque, je meurs par vous. » Et il lui commença à remonstrer en disant : « Ha ! Jehanne, prenez en patience. Vous mourrez pour ce que vous n'avez tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous estes retournée à vostre premier maléfice. )) Et la pouvre Pucelle lui respondit : « Helas ! si vous m'eussiez mise aux prisons de court d'Eglise, et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques compétens et convenables, cecy ne fust pas advenu : pour quoy, je appelle de vous devant Dieu. »
Cela faict ledict déposant sortit hors et n'en oyt plus rien.
Frère Martin Ladvenu
Vénérable et religieuse personne, frère Martin Ladvenu, de l'ordre des Frères Prescheurs, au couvent de Saint Jacques de Rouen, espécial confesseur et conducteur de ladicte Jehanne en ses derniers jours, juré et interrogué Van et le jour desudict'{^ sur certains articles :
Et premièrement touchant l'affeccion désordonnée de ceulx qui ont traictié et mené le procez et la cause : dépose que plusieurs se sont comparus au jugement, plus par l'amour des Anglois, et de la faveur qu'ils avoient envers eux, que pour le bon zèle de justice et de foy catholique.
Principalement cellui qui parle, dist du couraige et de l'affeccion excessive de messire Pierre Cauchon alors evesque de Beauvais, sur luy allégant deux signes d'envye : le premier quand ledict evesque se portât pour juge, commanda ladicte Jehanne estre gardée es prisons sécuUères, et entre les mains de ses ennemys mortels et, quoy qu'il eust bien peu la fere détenir et garder aux prisons ecclésiastiques, toutefois si a-t-il permis, depuis le commcnce-
ment du procès jusques à la consummacion, icelle tourmenter et traictier très cruellement aux prisons séculières.
Dict oultre davantaige ce tesmoing, qu'en la première session ou instance, l'Evesque allégué requist et demanda le conseil de toute l'assistance, assavoir lequel estoit plus convenable de la garder et détenir aux prisons séculières, ou aux prisons de l'Eglise ; sur quoy fut délibéré qu'il estoit plus décent de la garder aux prisons ecclésiastiques qu'aux aultres ; lors respondit cest Evesque qu'il n'en feroit pas cela, de paour de desploire aux Anglois.
Le second signe, qu'il allègue, est que le jour que ledict Evesque avec plusieurs la déclaira hérectique, récidivée et retournée à son meffait, pour cela qu'elle avoit dedans la prison reprins habit d'homme, ledit Evesque sortissant de la prison advisa le comte de Warwick et grand multitude d'anglois entour lui, auxquels en riant dist à haulte voix inteUigible : « Farowelle, farowelle, il en est faict, faictes bonne chière » ou paroUes semblables.
Item dict et rapporte qu'à la conscience on lui proposoit et demandoit questions trop difficiles, pour la prendre à ses parolles et à son jugement ; car c'estoit une pouvre femme assez
simple qui à grant peine savoit Pater noster et Ave maria.
Item dépose que la simple Pucelle lui révéla que après son abjuration et renonciation, on l'avoit tourmentée violentement en la prison, moulestée, bastue et deschoullée, et qu'un millourt d'Angleterre l'avoit forcée et disoit publicquement que cela estoit la cause pourquoy elle avoit reprins habit d'homme, et environ la fin dict à l'Evesque de Beauvois « Hélas ! je meurs par vous, car si m'eussiez baillée à garder es prisons de l'EgHse, je ne fusse pas icy. )>
Item dict et dépose que quand elle fut derrenierement preschée au Vieil Marché et abandonnée à justice séculière, combien que les juges séculiers fussent assis sur un escherffault, toutesfois elle ne fust nullement condampnée d'aucuns iceulx juges, mais, sans condamnation, par deux sergents fust contraincte de descendre de l'escherffault, et menée par lesdits sergens jusques au lieu, où elle devoit estre bruslée, et par iceulx livrée entre les mains du bourreau.
Et en signe de ce, peu de temps après, un appelle Georges FoUenfant fut appréhendé, à cause de la foy et en crime d'hérésie lequel fut semblablement délaissé à justice sécuHère. A ceste cause les juges de la foy, c'est assavoir,
messire Loys de Luxembourg, archevesque de Rouen et frère Guillaume Duval, vicaire de l'inquisiteur de la foy, envoyèrent ledict frère Martin au bailly de Rouen, pour l'advertir qu'il ne seroit pas ainsi faict dudict Georges, comme il avoit été faict de la Pucelle, laquelle sans sentence finale et sans jugement deffinitif fust au feu condampnée.
Item dict et dépose que le bourreau, après la combustion, quasi à quatre heures après none disoit que jamais n' avoit tant crainct à fere l'exécution d'aucun criminel, comme il avoit en la combustion de la Pucelle, pour plusieurs causes : premièrement pour le grand bruit et renom d'icelle ; secondement pour la cruelle manière de la lier et afficher ; car les Anglois firent fere un hault escherffault de piastre, et, ainsi que rapportoit ledict exécuteur, il ne la povoit bonnement ne facillement expédier ne acteindre à elle, de quoy il estoit fort marry et avoit grant compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisoit mourir.
Item, dépose de sa grant et admirable contricion, repentance et continuelle confession, en appelant toujours le nom de Jhésus et invocant dévotement l'ayde des Saincts et Sainctes du paradis, ainsi comme frère Ysambart, qui
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tous] ours l'avoit convoyée à son trépas et raddressée en la voye du salut, cy devant a déposé.
Frère Guillaume Duval
Révérend père en Dieu et religieuse personne frère Guillaume Duval, de l'ordre et couvent des Frères Prescheurs de sainct Jacques de Rouen, docteur en théologie, aagé d'environ quarante cinq ans ou environ, juré et examiné Van et le jour dessusdict:{.
Dépose que, quand on faisoit actuellement le procès de ladicte Jehanne, il se trouva en une cession avec Ysambart de la Pierre et quand ils ne trouvoient lieu propre à eulx asseoir ou consistoire, ils s'en alloient asseoir au parmy de la table auprès de la Pucelle. Et quand on l'interroguoit et examinoit ledict frère Ysambart l'advertissoit de ce qu'elle devoit dire, en la boutant, ou faisant aultre signe, laquelle session faicte, celui qui parle et frère Ysambart avecques Mnistre Jehan de la Fontaine, furent députés juges pour la visiter et conseiller ledict jour après disner. Lesquels vindrent ensemble au château de Rouen pour la visiter et admonester et là trouvèrent le conte de Varvic lequel assalit par
grand dépit et indignacion, mordantes injures et opprobres contumelieux ledict frère Ysambart, en lui disant : « Pourquoi souches-tu le matin ceste meschante, en lui faisant tant de signes ? Par la morbieu, vilain, si je m'aperçois plus que tu mettes peine de la délivrer et advertir de son prouifict, je te feroi gecter en Seine. » Pour quoy les deux compaignons dudict Ysambart s'enfouirent de paour en leur couvent.
Toutes ces choses veit et oyt celuy qui parle, et non davantaige, car il ne fut pas présent au procèz.
Maistre Guillaume Manchon
Vénérable et discrète personne, Maistre Guillaume Manchon, prehstre, aagé de cinquante ans ou environ, chanoine de l'église collégiale de Nostre Dame d'Andely, curé de V église parochiale de Saint Nicolas le Paincteur de Rouen, notaire en la cour archiépiscopale de Rouen, juré et examiné Van de grâce mil quatre cent quarante neuf, le quatrième jour de mars.
Dist et dépose qu'il fut notaire, au procès d'icelle Jehanne, depuis le commencement jusqu'à la fin, et, avecques luy, Maistre Guillaume Collet, dit Boisguillaume.
Item dict que à son advis, tant de la partie de ceulx qui avoient la charge de mener et conduire le procès, c'est assavoir, Monseigneur de Beauvois et les Maistres qui furent envoyés quérir à Paris pour celle cause, que aussi les Anglois, à l'instance desquels les procès se faisoient, on procéda plus par haine et contempt de la querelle du Roy de France que si elle n'eust point porté son party pour les raisons qui ensuivent :
Et premièrement, dist qu'un nommé Nicolas Loyseleur, qui estoit famiHer de Monseigneur de Beauvois, et tenant le parti extrêmement des Anglois (car autrefoys, le Ro}^ estant devant Chartres, alla quérir le Roy d'Angleterre, pour faire lever le siège), feignyt qu'il estoit du pays de ladicte Pucelle, et, par ce moyen, trouva manière d'avoir actes, parlements et familiarité avec elle, en lui disant des nouvelles du pays à luy plaisantes ; et demanda estre son confesseur; et ce qu'elle lui disoit en secret, il trouvoit manière de le fere venir à l'ouye des notaires. Et de faict, au commencement du procès, ledict notaire et ledict Boisguillaume, avec tésmoings, furent mis secrettement en une chambre prouchaine, où estoit ung trou, par lequel on pouvoit escouter, afin qu'ils peussent rapporter ce
qu'elle disoit ou confessoit audict Loyseleur. Et luy sembla que ce que ladicte Pucelle disoit ou rapportoit familièrement audict Loyseleur, il rapportoit auxdictz notaires ; et de ce estoit faict mémoire pour fere interrogations au procès et pour trouver moien de la prendre captieusement.
Item, dist que, quant le procèz fust commencé, Maistre Jehan Lohier, solempnel clerc normant, vint, en ceste ville de Rouen, et luy fut communiqué ce que en estoit escript, par ledict evesque de Beauvois ; lequel Lohier demanda dilacion de deux ou trois jours pour le veoir. Auquel il fut respondu, qu'en la relevée il donnast son opinion, et à ce fust contrainct.
Et icellui Maistre Jehan Lohier, quand il eust veu le procez, il dist qu'il ne valoit rien pour plusieurs causes, premièrement pour ce qu'il n'y avoit point forme de procèz ordinaire.
Item, il estoit traicté en lieu clos et fermé, où les assistans n'estoient pas en pleine et pure Hberté de dire leur pure et pleine volonté. Item dist que l'on traictoit en icelle matière l'honneur du Roy de France, duquel elle tenoit le party, sans l'appeller, ne aucun qui fust de par luy. Item que libelle ne articles n'avoient point esté baillez ; et si n'avoit quelque conseil^
icelle femme, qui estoit une simple fille pour respondre à tant de Maistres et Docteurs et en grandes matières, par espécial celles qui touchent ses révélacions, comme elle disoit. Et pour ce luy sembloit que le procez n'estoit valable.
Desquelles choses, iMonseigneur de Beauvois fut fort indigné contre ledict Lohier ; et combien que ledict Monseigneur de Beauvois luy dist qu'il demourast pour veoir démener le procèz, ledict Lohier respondit qu'il ne demouroit poinct. Et incontinant icelluy Monseigneur de Beauvois, lors logé en la maison où demeure à présent Maistre Jehan Bidault, près Saint-Nicolas le Paincteur, vint aux Maistres , c'est assavoir, Maistre Jehan Beaupère, Maistre Jacques de Touraine, Nicole Midy, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et Loyseleur, auxquels il dist : Velà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en nostre procès ! Il veut tout calompnier, et dict qu'il ne vault rien. Q.u'en le vouldroit croire, il fauldroit tout recommencer, et tout ce que nous avons faict ne vauldroit riens. » En récitant les causes pourquoy ledict Lohier le vouloit calompnier ; disant oultre ledict Monseigneur de Beauvois : « On voit bien de quel pied il cloche. Par sainct Jehan ! nous n'en
ferons riens, ains continuerons nostre procez comme il est commencé. »
Et estoit lors le samedi de relevée en Caresme et le lendemain matin, celluy qui parle parla audict Lohier, en l'église de Nostre-Dame de Rouen, et lui demanda qu'il lui sembloit dudict procez et de ladicte Jehanne, lequel lui respondit : « Vous voyez la manière comment ils procèdent, ils la prendront s'ils peuvent par ses parolles, c'est ascavoir es assertions, où elle dit je scais de certain ce qui touche les apparitions, mais s'elle disoit // me semble, pour icelles parolles je scais de certain, il m'est advis qu'il n'est homme qui la peust condampner. Il semble qu'ils procèdent plus par hayne que par aultrement, et, pour ceste cause, je ne me tiendray plus icy, car je n'y veuil plus estre. » Et de faict a tousjours demouré depuis en court de Romme et y est mort doyen de la Roe.
Item dict que, au commencement du procez, par cinq ou six journées, pour ce que celluy qui parle mettoit en escript les responses et excusations d'iceile Pucelle, ensemble et aucunes lois, les juges le vouloient contraindre en parlant en latin, qu'il mist en aultres termes, en muant la sentence de ses parolles, et en aultres manières que celluy qui parle ne l'entendoit :
furent mis deux hommes du commendement de Monseigneur de Beauvois en une fenestre, près du lieu où estoient les juges ; et y avoit une sarge passant par devant ladicte fenestre, affin qu'ils ne feussent veus. Lesquels deux hommes escrivoient et rapportoient ce qu'il faisoit en la charge d'icelle Jehanne, en laissant ses excusations et luy semblait que c'éstoit ledict Loyseleur; et, après la jurisdiction tenue, en faisant collation de la relevée de ce qu'il savoient escript, les deux aultres rapportoient en aultre manière et ne mettoient poinct d'excusacions ; dont ledict Monseigneur de Beauvois se courrouça grandement contre celluy qui parle. Et es parties, où il est escript au procez : Nota, c'éstoit où il y avoit controverse et convenoit recommencer nouvelles interrogacions sur cela ; et trouva-t-on que ce qui esioit escript par celluy qui parle, estoit vrai.
Item dict qu'en escrivant ledict procez y celuy déposant fut par plusieurs fois argué de Monseigneur de Beauvois et desdictz Maistres lesquels le vouloient contraindre à escripre selon leur ymagination et contre l'entendement d'icelle. Et, quand il y avoit quelque chose qui ne leur plaisoit poinct, ils defendoicnt de l'escripre en disant qu'il ne scrvoit poinct au procez ; mais ledict
déposant n'escripvit oncques fois, fors selon son entendement et conscience.
Item, dict que Maistre Jehan de Fonte, depuis le commencement du procez jusques à la sepmaine d'après Pasques mil quatre cent trente et un, fut lieutenant de Monseigneur de Beauvois à l'interroguer en l'absence dudict Evesque, lequel néanmoins tousjours présent estoit avec ledict Evesque au démené du procez. Et quant vint es termes que ladicte Pucelle estoit fort sommée de soy submettre à l'Eglise par icelluy de Fonte et frères Ysambart de la Pierre et Martin Ladvenu, desquels fust advertye qu'elle devoit croire et tenir que c'estoient nostre Sainct Père le Pape et ceulx qui président en TEglise militante et qu'elle ne depvoit poinct fere de doute de se submettre à Nostre Sainct Père le Pape et au sainct Concilie, car il y avoit tant de son party que d'ailleurs, plusieurs notables clercs^ et que ainsi ne le faisoit, elle se mettoit en grand danger.
Et le lendemain qu'elle fust ainsi advertie, elle dist qu'elle se vouldrait bien submettre à Nostre Sainct Père le Pape et au sacré Concilie, et quand Monseigneur de Beauvois oyt ceste parolle, demanda qui avoit esté parler à elle le jour de devant, et manda le garde angloisd'icelle Pucelle, auquel demanda qui avoit parlé à elle ; lequel
garde respondit que ce estoit ledict de Fonte, son lieutenant, et les deux religieux ; et pour ce, en l'absence d'iceulx de Fonte et un religieux, le dict évesque se courrouça très fort contre Maistre Jehan Magistri, vicaire de l'Inquisiteur, en les menassant très fort de leur fere desplaisir. Et, quand ledict de Fonte eut de ce cognoissance, et qu'il estoit menacé pour icelle cause, se partit de ceste cité de Rouen, et depuis n'y retourna ; et quant aux deux religieux, se n'eust esté ledict Magistri, qui les excusa et supplia pour eux, en disant que se on leur faisoit desplaisir, jamais ne viendroit au procez, ils eussent esté en péril de mort. Et dès lors fust deffendu de par Monseigneur de Warvick, que nul n'entra vers icelle Pucelle, sinon Monseigneur de Beauvois ou de par luy, et toutesfois qu'il plairoit audict Evesque aller devers elle ; mais ledict vicaire n'y eust poinct d'entrée sans lui.
Item dit que, au parlement du preschement de Sainct Ouen, après l'abjuration de ladicte Pucelle, pour ce que Loyseleur luy disoit : « Jehanne, vous avez faict une bonne journée, se Dieu plaist, et avez sauvé vostre âme ; » elle demanda : « Or ça entre vous, gens d'église, menez moi en vos prisons, et que je ne soye plus en les mains de ces Anglois. » Sur quoy,
— 74 — • Monseigneur de Beauvois respondit : « Menez la où vous l'avez prinse. » Pour quoy fut ramenée au chasteau, duquel estoit partie.
Et le dimanche ensuivant, qui fust le jour de la Trinité, furent mandés les Maistres notaires et autres qui s'entremettoient du procèz et leur fust dit qu'elle avoit reprins son habit d'homme, et qu'elle estoit rencheue : Et quand ils vindrent au chasteau, en l'absence dudict Monseigneur de Beauvois, arrivèrent sur eux quatre vingts ou cent Anglois ou environ, lesquels s'addressèrent à eux en la cour dudict chasteau, en leur disant que entre eux gens d'EgHse estoient tous faulx, traîtres, armagnaux et faulx conseillers ; pour quoy à grand peine purent évader et yssir hors du chasteau, et ne firent riens pour icelle journée. Et le lendemain fut mandé celluy qui parle, lequel respondit qu'il n'iroit poinct, s'il n'avoit seureté pour la paour qu'il avoit eu le jour de devant ; et n'y feust poinct retourné, se n'eust été un des gens de Monseigneur de Warvick qui lui fust envoyé pour seureté. Par ainsi retourna et fust à la continuacion du procèz jusques à la fin, excepté qu'il ne fust poinct à quelques certains examens de gens qui parlèrent à elle à part, comme personnes privées ; néantmoins Monseigneur de Beauvois le voulut con-
traindre à ce signer ; laquelle chose ne volut fere.
Item, dict qu'il veit amener ladicte Jehanne à l'escherffault, et y avoit le nombre de sept à huit cents hommes de guerre autour elle, portans glaives et bastons tellement qu'il n'y avoit homme qui fust assez hardy de parler à elle, excepté frère Martin Ladvenu et Maistre Jehan Massieu. Et dit que patiemment elle oyt le sermon tout au long, après fit sa regraciation, ses prières et lamentations moult notablement et dévotement, tellement que les juges, prélats et tous les aultres assistants furent provoquez à grans pleurs et larmes de luy voir fere ses piteables regrez et douloureuses complainctes. Et dit ledict déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui luy advint et que par ung mois après ne s'en povoit bonnement appaiser. Pour quoy d'une partie de l'argent qu'il avoit eu du procez il acheta un petit messel, qu'il a encores, afin qu'il eust cause de prier pour elle. Et au regard de finalle pénitence il ne veit oncques plus grant signe à chrestien.
Item, dict qu'il est recolent que au preschement faict à Sainct Ouen, par Maistre Guillaume Erard, ce qui s'ensuit : « Ha, noble maison de France, qui as toujours esté protectrice de la
foy, as-tu été ainsi abusée de te adhérer à une hérétique et scismatique, c'est grand pitié ! » A quoy ladicte Pucelle donna response, de laquelle ledict déposant ne se recorde poinct, excepté qu'elle faisoit grant louange à son Roy, en disant que c'estoit le meilleurs chréstien et plus saige qui fust au monde. Pourquoy fust commandé audict Massieu par ledict Erard et par Monseigneur de Beauvois : « Faictes la taire. »
Maistre Jehan Massieu
Maistre Jehan Massieu, prehstre, curé de l'une des paroisses de l'église parochiale Sainct Candres de Rouen, jadis doyen de la Chrestienté de Rouen, de l'aage de cinquante ans ou environ, Juré et examiné le cinquième jour de mars.
Dict qu'il fust au procez de ladicte Jehanne toutes les foys qu'elle fust présente au jugement devant les juges et clercs, et à cause de son office, estoit député clerc de Maistre Jehan Benedicite, promotheur en la cause, pour citer ladicte Jehanne et tous aultres qui seroient à évoquer en icelle cause. Et semble audict déposant, à cause de ce que veit que on procéda par hayne, par faveur et en déprimant l'honneur du Roy
de France, aucquel elle servoit, par vengeance, et afin de la fere mourir et non pas selon raison et l'honneur de Dieu et de la foy catholique ; meu ad ce dire, car, quant Monseigneur de Beauvois, qui estoit juge en la cause, accompaigné de six clercs, c'est ascavoir de Beaupère, Midy, Morisse, Touraine, Courcelles et Fueillet, ou aucun aultre en son lieu, premièrement l'interroguoit, devant qu'elle eust donné sa response à ung aultre des assistans lui interjectoit une aultre question par quoy elle estoit souvent précipitée et troublée en ses responses.
Et aussi comme ledict déposant par plusieurs foys amena icelle Jehanne du lieu de la prison au lieu de la jurisdiction et passait par devant la chapelle du chasteau, et icelluy déposant souffrist a la requeste de ladicte Jehanne qu'en passant elle feist son oraison ; pourquoy icelluy déposant fust de ce plusieurs foys reprins par ledict Benedicite, promotheur de ladicte cause, en luy disant : « Truant, qui te faict si hardi de laisser approcher ceste putain excommuniée de l'Eglise, sans licence. Je te feroi mettre en telle tour que tu ne verras lune ne soleil d'icy à ung mois, se te le fais plus. »
Et quand ledict promotheur aperceut que ledict déposant n'obéissoit poinct ad ce, ledict
Benedicite se mist par plusieurs foys au devant de l'huis de la chapelle, entre iceux déposant et Jehanne, pour empescher qu'elle ne feist son oraison devant ladicte chapelle. Et demandast expressément ladicte Jehanne « Cy est le corps de Jhesus Crist ? »
Meu aussi ad ce, car, quant il la remena en la prison de devant les juges, la quarte ou quinte journée, ung prebstre appelé xMaistre Eustache Turquetil, interrogua ledict déposant en lui disant : « Que te semble de ses responses ? sera-t-elle ar.se ? que sera-ce ? » Auquel ledict déposant respondit : « Jusques à cy je n'ay vu que bien et honneur en elle, mais je ne scais qu'elle sera à la fin. Dieu le scaiche. » Laquelle response fust par ledict prebstre rapportée vers les gens du Roy et fust relaté que ledict déposant n'estoit pas bon pour le Roy et à celle occasion fust mandé la relevée par ledict Monseigneur de Beauvois, juge, etluy parla desdictes choses en luy disant qu'il se gardast de mesprendre, ou on lui feroit boire une fois plus que de raison. Et luy semble que se n'eust esté le notaire Manchon qui le excusa, il n'en feust oncques échappé.
Item, dict que quand elle fust menée à Sainct Ouen pour estre preschée par Maistre Guillaume
Erard, durant le preschement environ la moitié du preschement, après ce que ladicte Jehanne eust été moult blâmée par les paroles dudict prescheur, il commença à s'escrier à haulte voix, disant : « Ha ! France, tu es bien abusée, as toujours esté la chambre très crestienne ; et Charles, qui se dit roy et de toi gouverneur, s'est adhéré comme héréticque et scismatique aux parolles et fais d'une femme inutille, diffamée et de tout deshonneur plaine ; et non pas luy seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie par lequel elle a esté examinée et non reprinse, comme elle a dict. » Et dudict roy répéta deux ou trois foys icelles parolles ; et depuis soy adressant a ladicte Jehanne, dist en effet en levant le doy : « C'est à toi, Jehanne, à qui je parle et te dy que ton roy est héréticque et scismatique. » A quoy elle respondit : « Par ma foy, sire, révérence gardée, car je vous ose bien dire et jurer sur ma vie, que c'est le plus noble crestien de tous les crestiens, et mieulx aime la foy et l'Eglise, et n'est poinct tel que vous dictes. » Et lors ledict prescheur dist à celluy qui parle : « Faiz la taire. »
Item, dict que ladicte Jehanne n'eust oncques aucuns conseils, et luy souvient bien que ledict Loyseleur fust une fois ordonné à la conseiller,
lequel lui estoit contraire, plustost pour la décevoir que pour la conduire.
Item, dict que ledict Erard, à la fin du preschement, leut une cédulle contenant les articles de quoy il la causoit de abjurer et révoquer. A quoy ladicte Jehanne lui respondit qu'elle n'entendoit poinct que c'estoit abjurer, et que sur ce elle demandoit conseil. Et alors fust dict par ledict Erard à celuy qui parle qu'il la conseillast sur cela. Et dont après excusation de ce fere lui dist que c'estoit à dire que s'elle alloit à « encontre d'aulcuns ditz articles, elle seroit arse ; mais lui conseilloit qu'elle se rapportast à l'Eglise universelle se je les doy abjurer ou non. » A quoy luy fust respondu par ledict Erard : « Tu les abjureras présentement, car tu seras arse. » Et de faict, avant qu'elle partist de la place, les abjura et feit une croix d'une plume que luy bailla ledict déposant.
Item, dict icelluy qui parle que au département dudict sermon advisa ladicte Jehanne qu'elle requist estre menée aux prisons de l'Eglise et que raison estoit qu'elle fust mise aux prisons de l'Eglise, puisque l'Eglise la condampnoit. Ladicte chose fut requise à l'Evesque de Beauvois par aucuns des assistans, desquelz il ne scait poinct les noms. A quoy ledict Evesque respondit :
« Menez la au chasteau dont elle est venue. « Et ainsi fust faict. Et ce jour, après disner, en la présence du conseil de l'église, déposa l'habit d'homme et print habit de femme, ainsi que ordonné luy estoit. Et lors estoit jeudy ou vendredy après la Pentecôte, et fust mis l'habit d'homme en ung sac, en la même chambre où elle estoit détenue prisonnière et demoura en garde audict lieu entre les mains de cinq anglois, dont en demeuroit de nuyt trois en la chambre, et deux dehors à l'uys de ladicte chambre. Et scait de certain celluy qui parle que de nuyt elle estoit couchée ferrée par les jambes de deux paires de fers à chacune et attachée moult estroitement d'une chaîne traversant par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de boys de longueur de cinq à six pieds et fermant a clef; par quoy ne pouvoit mouvoir de la place, et quand vint le dimanche matin ensuivant, qu'il estoit jour de la Trinité, qu'elle se deust lever, comme elle rapporta et dist à celluy qui parle, demanda à iceulx Anglois ses gardes : « Defferrez moi, si me lèverai. » Et lors ung d'iceulx Anglois lui osta ses habillemens de femme que avoit sus elle et vuicdèrent le sac auquel estoit l'habit d'homme, et ledit habit jetèrent sur elle en luy disant : « Liève-toi ; » et mucèrent
l'habit de femme audict sac. Et ad ce qu'elle disoit, elle se vestit de l'habit d'homme qu'ils luy avoient baillé, en disant : « Messieurs, vous savez qu'il m'est defïendu ; sans faulte je ne le prendray poinct. )> Et néanmoins ne luy en voulurent bailler d'aultre, en tant qu'en cest début demoura jusques à l'heure de midy ; et finablement par nécessité de corps fust contrainct de yssir dehors et prendre ledict habit ; et après qu'elle fust retournée, ne lui en voulurent poinct bailler d'aultre, nonobstant quelle suppHcation ou requeste qu'elle eût feist.
Interrogué à quel jour elle leur dist ce qu'il dépose de la relacion d'elle ; dict, ce fust le mardy ensuivant, devant disner, auquel jour le promotheur se despartit pour aller avec Monseigneur de Warvick, et luy qui parle demoura seul avec elle. Et incontinent demanda à ladicte Jehanne pourquoy elle avoit reprins ; et elle luy dist et respondist ce que dessusdict est.
Interrogué, s'il fust ledict dimanche, jour de la Trinité, au chasteau après disner avec les conseils et gens d'Eglise qui avoient esté mandez, pour veoir comme elle avoit reprins habit d'homme, dist que non. Mais les rencontra auprès du chasteau moult ésbahisetepaourés, et disoient que moult furieusement avoient esté reboutéz
par les Anglois à haches et glaives, et appelles traistres et plusieurs aultres injures.
Item, dict que le mercredy ensuivant, jour qu'elle fust condampnée et devant qu'elle partist du chasteau luy fust apporté le corps de Jhesus Crist irreverentement, sans estolle et lumière, dont frère Martin que l'avoit confessée fut mal content et pour ce fust renvoyé quérir une estolle et de la lumière, et ainsi frère Martin l'administra. Et ce faict, fut menée au Vieil Marché et à costé d'elle estoit ledict frère Martin et celluy qui parle, accompaigné de plus de huict cens hommes de guerre, ayans haches et glaives. Et elle estant au Vieil Marché après la prédication, en laquelle elle eut grant constance et moult paisiblement l'oyt monstrant grands signes et évidences et cleres apparences de sa contricion, pénitence et ferveur de foy, tant par les piteuses et dévotes lamentacions et invocacions de la benoiste Trinité et de la benoiste glorieuse Vierge Marie, et de tous les benoitz Saincts de paradis en nommant expressément plusieurs d'iceulx saincts. Es quelles dévocions, lamentacions et vraye confession de la foy, en requérant aussi à toutes manières de gens de quelques condicions ou estât qu'ilz feussent, tant de son party que d'aultre, mercy très humblement, en requé-
rant qu'ils vouluissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu'ilz lui avoient faict, elle persévéra et continua très longue espace de temps, comme d'une demi heure et jusques à la fin. Dont les juges assistans et même plusieurs Anglois furent provoqués à grandes larmes et pleurs, et de faict très amèrement en pleurèrent ; et aucuns et plusieurs d'iceulx mêmes Anglois, recognurent et confessèrent le nom de Dieu voyant si notable fin et estoient joyeux d'avoir esté à la fin, disan que ce avoit esté une bonne femme.
Et quant elle fust délaissée par l'Eglise, celluy qui parle estoit encore avec elle ; et à grande dévocion demanda à avoir la croix ; et ce oyant un Anglois qui estoit là présent en feit une petite de boys du bout d'un baston qu'il luy bailla ; et dévotement la receut et la baisa en faisant piteuses lamentations et recognicions à Dieu, Nostre Rédempteur qui avoit souffert en la croix pour nostre rédempcion ; de laquelle croix, elle avoit le signe et représentacion et mit icelle croix en son sain, entre sa chair et ses vestemens. Et oultre demanda humblement à celluy qui parle qu'il lui feist avoir la croix de l'Eglise, afin que continuellement, elle la puist veoir, jusques à la mort, et celluy qui parle feit
tant que le clerc de la paroisse de Sainct Saulveur luy apporta ; laquelle apportée, elle Tembrassa moult estroitement et longuement et la détint jusques à ce qu'elle fust lyée à l'attache. En tant qu'elle faisoit lesdictes dévocions et piteuses lamentacions fut fort précipitée par les Anglois et mesmement par aucuns de leurs capitaines de leur laysser en leurs mains, pour plus tost la fere mourir; disant à celluy qui parle qui à son entendement la reconfortoient en l'escherffaut : (( Comment, prebstre, nous ferez -vous icy disner. » Et incontinent sans aucune forme ou signe de jugement la envoyèrent au feu en disant au maistre de l'œuvre : « Fay ton office. » Et ainsi fust menée et attachée et en continuant les louanges et lamentacions dévotes envers Dieu et ses saincts, dist le derrain mot en trespassant et cria à haulte voix : « Jhesus ! »
Maistre Jehan Beaupère
Vénérable et circonspecte personne Maistre Jehan Beaupère, Maistre en Théologie, chanoine de Rouen, de Faage de soixante dix ans ou environ.
Dist que, on voyait des apparicions dont il tait mencion au procès de ladicte Jehanne qu'il
a eu et a plus grant conjecture que lesdictes apparicions estoient plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause surnature ; toutefoys de ce principallement se rapporte au procez.
Item dict que au devant qu'elle fust menée à Sainct Ouen pour estre preschée, au matin, celluy qui parle entra seul en la prison de ladicte Jehanne par congié et advertit icelle qu'elle seroit tantost menée à l'escherffault pour estre preschée en luy disant que s'elle estoit bonne crétienne elle diroit audict escherffault que tous ses fais et dicts, elle mectoit en l'ordonnance de nostre Saincte Mère l'Eglise et enespécial des juges ecclésiastiques. Et ainsi le dist-elle, audict escherffault, sur ce requise par Maistre Nicolle Midy ; et ce veu et considéré pour ceste foys, elle fust renvoyée après son abjuracion, combien que par aucuns Anglois fut impropéré à l'Evesque de Beauvois et à ceulx de Paris qu'ils favorisoient aux erreurs d'icelle Jehanne.
Item dict que, après telle abjuracion, et qu'elle eust son habit de femme qu'elle receut en ladicte prison, le vendredy ou samedy d'après, fust rapporté aux dicts juges que ladicte Jehanne se repentoit aulcunement d'avoir laissé l'habit d'homme et prins l'habit de femme. Et pour ce,
Monseigneur de Beauvois, juge, envoya celluy qui parle et Maistre Nicolle Midy en espérance de parler à ladicte Jehanne, pour l'induire et ammonester qu'elle pérsévérast et continuast le bon propos qu'elle avoit eu en l'escherffault et qu'elle se donnast de garde qu'elle ne rencheust ; mais ne peurent iceulx trouver celluy qui avoit la clef de la prison ; et ainsi qu'ils attendoient le garde d'icelle prison, furent par aucuns Anglois estans en la cour dudict chasteau dictes paroUes comminatoires, comme rapporta ledict Midy audict parlant, c'est assavoir que qui les getteroit tous deux dans la rivière, il seroit bien employé. Pourquoy, icelles parolles oyes, s'en retournèrent, et sur le pont dudict chasteau, oyt ledict Midy, comme il le rapporta audict parlant, semblables parolles ou près d'icelles par aultres Anglois prononcées ; par quoy les dessusdictz furent espouvantéz et s'en vindrent sans parler à ladicte Jehanne.
Item dist que, quant à l'innocence d'icelle Jehanne, qu'elle estoit bien subtile de subtiUité appartenant à femme comme luy sembloit ; et n'a poinct sceu par aulcunes parolles d'elle qu'elle fust corrompue de cors.
Item, au regard de sa pénitence finale, n'en iscauroit que dire : car, le lundi d'après l'abju-
ration partist de Rouen pour aller à Basle de par l'Université de Paris ; et elle fust condampnée le mercredy ensuivant; par quoy ne sceut aucunes nouvelles de sa condampnacion, jusques à ce qu'il oyt dire à Lisle en Flandre.
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L'OPINION