H8 LES PROCÈS DE SORCELLERIE
dans les caves et les ruines des vieux châteaux pour déterrer de l’or et des bijoux. Les pans de murs s’écroulent et les travailleurs sont ensevelis sous les décombres.
On voit cependant dans un procès remarquable jugé à Yesoul au commencement du XVII® siècle, un aventurier appelé le banquier du diable.
C’était un Espagnol, nommé Mansfredo Dolardy, âgé de 40 ans. Associé avec son fils Fernando, âgé de 20 ans, il prêtait à usure, faisait de grosses affaires et s’occupait de sortilèges.
Un bourgeois, nommé Georges Roulet, n’avait pas la somme nécessaire pour un paiement auquel il avait été condamné. Le peu qui lui restait allait être saisi. Au moment des poursuites, il errait dans la campagne, en proie à une agitation qui le faisait ressembler à un fou. Il rencontra un homme noir de haute taille, qui lui dit :
— Eli! quoi! mon ami, vous êtes tout fasché, qu’est-ce que vous avez?
— Je le dois bien estre ; je suis endebté, et je ne trouverai jamais personne qui veuille me prester.
L’inconnu lui offrit deux mille écus et lui promit de l’aider dans tous ses besoins.
— Qui es-tu? demanda Roulet.
— Je suis le diable. Je ne veux autre change de la partie que je te veux prester, sinon un cheveu de ta teste.
Roulet se recommanda à Dieu et voulut fuir ; mais le diable le retint et le décida à accepter une valeur de deux mille écus. Il lui présenta un billet couvert de caractères mystérieux, qu’il devait porter chez son banquier Mansfredo Dolardy.
En revenant à Yesoul, Roulet rencontra un religieux auquel il raconta ce qui venait de se passer. Le bon Père lui demanda sïl n’avait point fait de promesse à Satan, et sur sa réponse négative, après avoir examiné le billet :
— Voilà l’escrit qu’il vous a baillé (nous reproduisons les termes de la procédure), allez où il s’adresse, et si vous pouvez avoir argent, prenez-le, il est bien faict de tromper le diable qui le peut.
Georges Roulet fut reçu comme un ami par le banquier et son fils. Ils lui offrirent une collation et allèrent se promener avec lui,
...au cbasteau de Vesou], estant tout ruyné et démoly; néanmoins ils luy firent voir une infinité de thrésors et richesses pour le séduyre; après ce, ils luy firent toucher la partie de deux mille escus par luy cidevant demandés,
Roulet s'empressa d’aller raconter cette scène à son religieux, qui l’engagea à se tenir sur ses gardes et à se méfier des artifices de l’ennemi des hommes.
Peu de temps après, le même personnage se montre à la porte de sa maison sous l’aspect d’un sordide mendiant; refus d’aumône; querelle, le mendiant violemment repoussé est renversé. On relève un cadavre, Roulet l’enterre dans son jardin sous un amandier. Au sujet de cette aventure, dispute avec sa femme qui le dénonce. Incarcéré, menacé de la torture, il fait des aveux complets, et, pour se défendre, accuse le banquier du diable et son fils.
Tous deux sont arrêtés et poursuivis comme sorciers. De nombreux témoins sont entendus :
Quoy oiiy par la justice de Vesoul, elle les renvoyé à Dole pour faire leur procès, attendu que, outre ce, le peuple du dict lieu en veut extrêmement aux sorciers, car desja un jour avant les vendanges dernières, il tomba telle abondance de pierres gréleuses du ciel, que non seulement les fruits furent gastés, mais aussi les seps rompus et brisés.
Après un supplément d’information, le parlement de Dole rendit Tarret suivant :
Veu par la cour le procès mené et pendant entre Mansfredo Dolardy et Fernando Dolardy, son fils, et l’accusation faicte par George Boulet, l’attestation d’un Père religieux, et du despuis les confessions volontaires des dits Mansfredo et Fernando, les conclusions du sieur procureur-général, la requeste présentée par le juge de Vesou, autre requeste tendant à élargissement, présentée par les dits Mansfredo père et fils, la Cour, ayant tout veu et considéré, les a condamnés et condamne à faire amende honorable devant la grande Église de Vesou, et de là estre rendus à la place de la justice ordinaire, pour estre attachez sus un buchet dressé exprès par l’exécuteur de la haute
justice, et là bruslés jusque à ce que leur corps soi mis en cendres.
Donné au Parlement, le 6 février 1610,
Laxsiot, greffier (1).
D’après une légende, propagée par Olaüs, et Yalderama, dans son histoire générale, admise au xvii® siècle par de Lancre et d’autre^ auteurs, il existait dans les mines une troupe de démons, qu’on appelait : Démons des richesses^ bien qu’ils n’eussent jamais enrichi personne. Leur rôle était d’effrayer les mineurs par les bruits et les apparitions, de les irriter contre la société et contre Dieu, de causer des accidents et des morts par des vapeurs malfaisantes, des écroulements et des chutes.
Un de ces esprits, nommé Schenergio, apparut un jour dans une galerie, vêtu d’une robe noire; il prit un ouvrier sur ses épaules, l’enleva jusqu’à l’orifice du puits et, le laissant retomber, lui rompit tous les membres (:2).
Le diable a fait des progrès : aujourd’hui
(1) Bibliothèque nationale de Paris. L. K. T. 10331.
(2) De L.\ncre, loc. cit., pp. 388, 389.
c’est un chef et un inspirateur. Il crée et dirige les plus grandes entreprises financières; il y intéresse les plus hauts personnages, entasse des millions avec des papiers sans valeur, élève ou détruit en un instant d’immenses fortunes. Un pacte fait avec lui rapporte des honneurs, des charges publiques, et fait d’un mythe une puissance dans FEtat.
A l’époque la plus brillante de son règne, le tyran est aussi cruel que perfide et menteur. Ses sujets ne trouvent en lui qu’un persécuteur et un ennemi. La possession, si souvent décrite et connue dans tous ses effets, est une malédiction et un supplice. Le maître prend plaisir à torturer tous ceux qui sont à lui. Personne n’est épargné. Il martyrise les enfants, les femmes, les vieillards, jusqu’aux prisonniers, qui souffrent pour sa cause.
Dans les procédures une foule d’enfants, entendus comme accusés ou comme témoins, se plaignent d’avoir été cruellement fouettés* par Satan. Il les bat dans la maison, aux champs, au sabbat, partout, sans pitié. Les
juges constatent eux-mêmes les contusions et les blessures et soumettent le cas aux chirurgiens qui dressent procès-verbal.
Même brutalité au couvent. La sœur du Saint-Sacrement des filles de Sainte-Elisabeth écrit dans un mémoire, déjà cité :
Un jour se posa une masse pesante sur mes épaules, qui pensa m’étouffer. Je me traînai comme je pus vers la chambre de la Mère, et je sentis cette masse tomber avec un grand bruit. A cet instant, je fus moi-même précipitée et blessée, jetant le sang par le nez et par la bouche.
Souvent ce démon la frappait, l’enlevait à deux pieds de terre et la mordait cruellement.
En 1G06, Jeanne Dobley, femme de Jean Yoget, fait appel, devant le bailliage d’Amont, siégeant à Yesoul, d’une sentence de mort prononcée contre elle par le procureur d’office de la seigneurie de Port-sur-Saône. La sentence est confirmée. Parmi les chefs d’accusation sont relevés les mauvais traitements et les brutalités de celui à qui elle s’est donnée et de ses complices :
Avoir esté visitée environ dix heures de nuict, du vendredi, vingt-cinquième jour du mois d’aost mil six cent et six, estant es prisons du château, par desmons et diables qui la battaient, urlant d’une voix espouvantable sy comme il semblait avoir un toureau que l’on estranglait. — Soit environ six ans, à certain jour de dymencbe, environ le midy, avoir esté aussi teurmentée par certains desmons estant la dite défenderesse es paquis et proche un jardin appartenant à Pierre Vosget, de Saint-Vallery, s’en allant au lieu de Maigny, laquelle parlait incessamment avec une voix fort espouvantable, levant ses yeux et bras en haut par plusieurs fois, se tourmentant fort et faisait tout ainsi que fait une personne qui reçoit des coups de basions, encore que pour lors il n’y heust personne auprès d’elle (1).
Devant le même bailliage, en 1609, comparaît sur appel une autre sorcière, Adrienne Perrin, condamnée au dernier supplice par le juge de la seigneurie de Genevreuille. Elle avait adoré le diable et s’était livrée à lui dans une foule de rencontres. Quelle est sa récompense? Après une nouvelle information et la
(l) J. Finot, Bulletin de la Société d’agriculture^ sciences et arts du département de la Haute-Saône, 1875, p 22. — Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5048.
visite de deux chirurgiens qui lui enfoncent de longues aiguilles dans les chairs pour rechercher la marque du diable, elle confesse
...avoir esté après la dite visite grandement battue et oultragée par son démon (appelé Gribouchot) qu’elle en eiist tout le corps meurtri et mutilé (1).
Une petite brochure très rare, imprimée à Paris chez Antoine Yitray en 1623, porte ce titre : « Discours admirable d’un magicien de la ville des moulins, qui avait un démon dans une fiole, condamné d’ètre bruslé vif par arrest du parlement. »
Ce magicien, nommé Michel, menuisier à Moulin, accusé de maléfices, fut incarcéré le 14 juin 1623. Le lendemain matin, le concierge de la prison alla trouver le lieutenant criminel et lui dit que l’accusé toute la nuit avait été battu et maltraité; qu’il s’agitait et poussait des cris épouvantables comme si on l’avait étranglé. Le magistrat se fit ouvrir le cachot et trouva le prisonnier
(1) Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5049.
...le visage gros et enllé et livide comme de quelque tumeur, les yeux fermez et se plaignant, sans pouvoir cognoistre le dit sieur lieutenant qui le questionna deux ou trois fois; mais enfin, ayant repris ses esprits, il le recogneut et luy réitéra ses plaintes, luy disant qu'il avait été battu par quelqu’un qui luy avait voulu faire renier Dieu et son baptesme, quoy que cet abominable eust déjà renié Dieu, que le diable l’avait non seulement battu, traîné par les bras et par les jambes, mais qu’il luy avait mis les pieds dans un trou qui estoit au dit cachot, le menaçant de le précipiter, s’il ne faisait le renégat.
Nous ne voulons pas multiplier ces citations, ni faire un trop facile réquisitoire contre l’éternel ennemi ; mais on se demande, à côté des aberrations connues, quel charme et quel intérêt pouvaient pousser tant de malheureux, des familles, des populations entières à se courber, à s’anéantir devant un pareil tyran !
Jr,
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