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CHAPITRE III

Hiérarchie. — Invisibilité. — Don des langues. — Anesthésie. — Associations démoniaques. — Histoire tragique de Trois magiciens — Maléfices du cardinal Mazarin. — Transmission des démons. — Enfants. — Les deux fiancés du diable. — Maisons hantées par les esprits. — Le diable Mammona. — Transformations. — Lycanthropîe. — Les médecins, les magistrats et les loups. — Maléfices sur les récoltes, les animaux et les hommes. — Histoire authentique de Bras-de-fer. — Ensorcellement par le souffle, le regard la parole, la nourriture, l’attouchement. — Maladie extraordinaire. — Art et pratique du désensorcellement. — Les artistes en sorcellerie. — Noueurs d’aiguillette. — Charmes et philtres d’amour, poudres, billets cabalistiques, figures de cire. — Les messes noires, sacrifices d’enfants, conjurations et cérémonies sacrilèges. — Guibourg et Madame de Montespan. — L’envoûtement : les trois Sorcières de Saint-Germain des Prés, le gant mortel.

La puissance démoniaque peut se déléguer: l’homme devient l’image de Satan. Les pou-

voirs de l’initié dépendent du grade hiérarchique et de l'autorité de l’esprit qui le dirige.

Certains sorciers peuvent, comme les démons, se rendre invisibles. Un paysan de Clerval se croyait ensorcelé par Claudine Burgeard ; l’ayant aperçue dans la campagne, il se met à sa poursuite pour lui infliger une correction; au moment où il croit la saisir, elle disparaît, et se montre à sept cents pas plus loin, ricanant et se moquant de lui (1).

Quelques privilégiés ont reçu le don des langues et la faculté de double vue.

Dans la Suisse romande, en 161o, la femme Henri Chalande, vieille sorcière qui ne connaissait que le patois de son pays, étant entrée dans une maison pour y jeter un sort, fut interpellée en allemand et répondit dans cette langue. Le juge, devant lequel elle fut conduite, renouvela l’expérience ; elle répondit si bien qu’il n’osa la poursuivre (2).

D’autres sorciers sont invulnérables, si l’on

(1) Tuetey, loc. cit., p. 85.

(2) D*' Ladame, Étrennes’clirétiennes . Genève, 1892.

en croit un savant démonographe du xvm® siècle, qui a voulu garder Tanonyme. Il affirme que, parmi les possédés d’Avignon et ceux de Bulli, près de Rouen :

Il y a un homme de cinquante ans qui prend un chenet tout rouge, le met à sa bouche, le mord et y imprime ses dents sans se brûler, que les filles se mettent deux Tune sur Tautre au travers d’un grand feu, sans que leurs habits ni elles en soient en rien endommagés; que les enfants de six ans, comme les plus âgés, prennent le feu dans leurs mains et dans leurs habits, sans en être brûlés, que ces affligés mordent dans le verre comme dans une pomme, mangent les cailloux appelés en Normandie bizels, le grès et les pierres, qu’ils montent à des lieux inaccessibles, se précipitent en bas au vu de toute une paroisse, sans se faire de mal, qu’ils se tiennent le corps en Tair, les pieds seulement appuyés contre la muraille, qu’ils ont des agitations à faire perdre haleine à tous autres, sans aucune émotion dans le pouls, etc. (1).

Nous avons déjà constaté que les parties du corps marquées par la griffe du diable restent insensibles, même au milieu de la torture,

{]) Traité sur la magie, le sortilège, les possessions, obsessions et maléfices, po.r'M. D... Paris, Pierre Prault, 1732.

et SOUS les coups d’aiguilles des chirurgiens et des bourreaux.

Un sorcier peut nuire à un autre sorcier moins habile ou moins protégé. Sprenger raconte qu’une vieille sorcière en fit mourir une autre plus jeune, pour guérir un évêque que celle-ci avait rendu malade.

L’union peut remédier à cette inégalité.

L’histoire intime de la sorcellerie fait connaître les plus étranges associations. Qui soupçonnait le cardinal Mazarin d’avoir été le compagnon et le complice de trois bandits siciliens, ses compatriotes, vendus au diable? Le fait est affirmé dans une brochure intitulée : Histoire tragique de trois magiciens, qui ont accusé, à la mort, Mazarin, en Italie, par H.-R. Drazor (Champenois). Paris, François Musnier,

L’auteur commence par peindre d’un trait vigoureux les mœurs italiennes :

Ce climat funeste d’Italie est maintenant odieux et répugnable à la société; qu’autrefois il a esté recommandable à produire des hommes héroïques, main-

tenant il semble que les plus généreux n’ont pas une occupation plus glorieuse que celle de tirannie, d’usurpation, surprises, blasphèmes et brigandages, suivis de magie, sorcellerie, devinernent et sortilèges comme se recognaist en cette histoire tragique...

Les trois magiciens, Moleh, âgé de 40 ans, et deux autres plus jeunes, accusés de crimes horribles, furent :

Condamnez à faire amende honorable, puis, le poin coupé, menez a lieu patibulaire, et là, sulphurez et attachez à un poteau, brûlez vif, leurs cendres jetées au vent.

Avant d’être conduits au supplice ils se décidèrent à faire des aveux complets :

A confesser leurs maléfices, leurs adhérants et complices au milieu des quels se trouve Mazarin, asseurer à la mort qu’il avait assisté à leurs cérémonies diaboliques, et que le Démon luy avait accordé, paraphé beaucoup de choses artificieuses d’invention et d’artifice ; qu’ils avaient fait ensemble un serment solennel devant le bouc infernal, de ne s’accuser l’un l’autre estant du même lieu, et semble que dès lors qu’ils eurent fait pacte et fait union de volonté qu’ils avaient consultez les furies d’Enfer pour perdre les uns, guigner les autres, et establir leur fortune aux débris

de celle des autres et que ce mode d’amitié devait être aussi indissoluble que celui de Gordian.

Si ce récit de Drazor (le Champenois), dont la véracité ne peut être aujourd'hui vérifiée, n’est qu’un pamphlet ou, comme on disait alors, une Mazarinade , les associations démoniaques se retrouvent dans d’autres procédures plus authentiques.

Nous en verrons bientôt un exemple dans l’histoire dramatique de Bras-de-fer, un vrai sorcier découvert et signalé par la haute police de Louis XIY.

On peut communiquer des démons, et le corps maléficié devient leur domaine. L’âge, la qualité, rien n’y fait obstacle.

Jacques Bocguet (qu’il ne faut pas confondre avecBoguet qui relate ce fait dans son Discours des sorciers, p. 9); Jacques Bocguet, inventeur de nouveaux sortilèges, « bailla deux diables à BoUahde du Yernois, qui était déjà sorcière ».

Les parents tremblaient avec raison pour leurs enfants. En 1616, Marie Carlier, de Préseau, déjà sorcière à lo ans, avait vu une pe-

tite fille battre son frère ; pour la punir, elle pria son diable Joli d’entrer dans le corps de cette enfant. Joli accepte, se fait aussi petit qu’un moucheron, et pénètre par la bouche dans le corps de la malheureuse petite fille (i).

Dans un procès jugé à Genève, Louyse de la Ravine, âgée de 3oans, dépose le 21 décembre 1635:

Qu’il y a environ quinze jours qu’ayant envoyé achepter pour deux quarts de poivre chez la Clauda (soupçonnée de sorcellerie) par une sienne fille nommée Andrée, âgée d’environ sept ans, après qu’elle lui eust baillé ledit poivre, elle luy donna encore deux chastaignes et le rapporta à sa mère. Et incontinent, le même jour, il luy vint des tremblements et convulsions, se plaignant à sa dite mère de douleurs qu’elle sentoit soubs les ongles, qui la contrai gnoyent de faire des actions fort estranges, comme d’hurler et aboyer, comme les chiens, ce qu’elle a continué jusqu’à sabmedy dernier, que les démons ont parlé dans son corps, se disant estre vingt, disoyent-ils, il y en avoit dix de bons compagnons. Quelques-uns desquels disoyent leurs noms, comme Jacotin, Arbin, Caselin et divers autres

(1) LolÏse, loc. cil., p. 19.

noms, et tourmentoyent fort ladite fille la faisant débastre... (1).

Inutile de dire qu’on ne s’arrêtait pas aux enfants. A Cahors en 1661, fut jugé un de ces procès palpitants, que nous appelons aujourd’hui affaire passionnelle . C’est tout un roman, dont le récit complet nous prendrait trop de place. Deux fiancés, un jeune homme de 30 ans et une fort jolie fille de 20 ans, qui s’aiment comme Roméo et Juliette, sur le point de s’unir. Intrigues et complot d’un traître, nommé Darsinole, rupture du projet de mariage, toutes les espérances brisées ; désespoir et folie des jeunes gens, récriminations violentes, menaces à l’adresse du persécuteur. Darsinole, soutenu par plusieurs témoins, les accuse de lui avoir envoyé six démons dans une pomme. On les appelle les Fiancés du diable. Arrêtés, mis à la torture, malgré leurs protestations d’innocence, ils sont condamnés à être pendus puis brûlés. On lit dans le procès-verbal d’exé-

(1) Dr P. Ladame, Les jjosséde's et les démoniaques à Genève au X177® siècle. {Étrennes chrétiennes, 1892, p. 169.)

ciition que la corde à laquelle était suspendue la jeune fille s étant rompue, elle fut étranglée au pied du bûcher, puis jetée dans les flammes (1).

Les couvents n’étaient pas à l’abri de ces transmissions démoniaques. La supérieure des religieuses de Loudun avait en elle six démons qu’elle attribuait aux maléfices du prêtre Urbain Grandier, et dont elle donnait les noms. On lit dans un des interrogatoires, cité par l’arrêtiste Besdel, et qui semble avoir été fait plutôt par un exorciste que par un juge :

Demande. — Par quelle raison es-tu entré dans le corps de cette fille?

Réponse. — Par principe d’animosité.

D. — Par quel pacte?

R. — Par Heurs.

U. — Quelles fleurs?

R. — Roses.

D. — Qui vous les a envoyées?

R. — Urbain.

/). — Dites son surnom.

R. — Grandier.

(l) Histoire manuscrite de par Guillaume de Mal-

LEviLLE. Bibliothèque de la ville de Grenoble. (Ancien no 2997.)

D. — Dites sa qualité.

R. — Prêtre.

I). — De quelle église ?

R. — Saiut-Pierre.

I). — Quelle est la personne qui a ofl'ert ces fleurs?

R. — Diabolique, etc.

La réalité de ces prodiges était admise encore au xviii® siècle. La supérieure d’un couvent de AVürtzbourg, entrée dans l’ordre pour obéir à ses parents, était accusée d’être possédée et d’avoir fait passer les démons qui la tourmentaient dans le corps de plusieurs religieuses. C’étaient jour et nuit des plaintes, des vociférations, des bruits soudains d’ustensiles brisés, une agitation épouvantable. On attribuait ce désordre aux maléfices de la supérieure qu’un mauvais ange avait séduite dans sa jeunesse sous la forme d’un élégant officier. Après une longue information, elle fut dégradée, livrée au bras séculier qui la condamna à mort, et exécutée le 21 juin 1749 (1).

Rien de plus fréquent dans les procédures

(l) Diefexbach, loc. cit., p. 128.

criminelles que ces faits de possession démoniaque attribués à l’influence et aux manœuvres des sorciers. C’est l’initiation suggestive dans toute sa force, qui dédouble la personnalité du sujet. On voit que les élèves de Satan avaient devancé les hypnotiseurs de nos jours.

Ils s’amusaient aussi à troubler la paix des maisons par l’envoi de diablotins tapageurs. Le pasteur François Perreaud, dans son Traité de la Démonologie^ dit que la plupart des habitations sont hantées par les esprits, et dans une plaquette fort curieuse, jointe à ce livre, il raconte avec détails comment les démons ont, au mois de septembre 1612, envahi sa demeure à Mâcon, affolé sa femme et sa fille en son absence. Un peu plus tard, il fut témoin de faits semblables dans l’hôtel de M. Favre, premier président de Chambéry. Le soir et la nuit, dans les greniers et dans une chambre écartée, voix et bruits étranges, sans aucune apparition, roulement sur le plancher et paroles humaines très distinctes. Épouvante dans la famille ; un valet est soupçonné d’être sorcier

et d'avoir appelé les démons. Avant de l’envoyer à la potence, M. Favre, éminent magistrat, admiré dans son siècle pour l’élévation du caractère et l’étendue de sa science juridique, appela des savants et des amis pour constater l’ensorcellement de sa maison. Perreaud entendit l’esprit parler, crier et chanter :

Il dit entre autres qu’il venait de Mascon et avait passé en Bresse, et vu tel et tel de ses parents et plusieurs autres choses. Criait tout haut qu’on fit des préparatifs de viandes, comme de coqs d’Inde, perdrix, levrauts, etc., pour la venue de son maître. II chanta en même temps plusieurs chansons profanes et lascives, notamment celle qu’on appelle le filou. 11 contrefaisait la voix des charlatans et des joueurs de passepasse et surtout celle des chauffeurs, criant aussi tout hautement : « IIo! Icvrier, ho! levrier! »

Il s’avisa peu après d’une autre ruse qui lui était assez ordinaire, de nous tenter par l’avidité d’argent; à raison de quoi le Diable est appelé Mammona, disdnit et soutenant qu’il y avait six mille écus cachés dans cette maison, et que si quelqu’un de nous voulait aller avec lui et le suivre, qu’il montrerait l’endroit où ils étaient cachés. Mais je puis dire en bonne conscience devant Dieu et ses saints Anges, que je ne les ai jamais cherchés, ni fait chercher, ni seulement permis d’en

faire la moindre recherche et même n’en ai eu jamais la volonté pour mon regard. Il nous voulut encore éprouver par la curiosité, disant que si nous désirions de le voir en quelque forme corporelle, comme d’homme, de femme, de lion, d’ours, de chien, de chat, etc., qu’il nous en donnerait le contentement; ce que nous rejetâmes bien loin, lui disant que tant s’en faut que nous le voulussions voir en aucune de ces formes ni autrement, qu’au contraire nous désirions bien, si c’était le bon plaisir de Dieu, de ne l’entendre aucunement. Mais que nous espérions que le Seigneur nous délivrerait bientôt de toutes ses tentations (Ij.

Philibert Lerueau, curé de Brasé, fut bridé à Autun, le 17 avril 1624, par arrêt du parlement de Dijon, pour avoir par ses agissements augmenté le trouble apporté « par ses démons et malins esprits dans la maison du sieur de Brandon » (2).

Le parlement de Bordeaux, dans un arrêt solennel, a décidé que le trouble apporté dans une

(1) U antidémon de Mascon, ou histoire particulière et très véritable de ce qu’un démon a fait et dit à Mascon, il y a quelques années, dans la maison du sieur Perraud, résident pour lors en ladite ville. Opposée à plusieurs faussetés qui en ont couru, p. 3 et 28. Genève, in-12, 1657.

(2) Fr. Pbrreaud, Démonolorjie on traité des démons et sorciers de leur puissance et leur impuissance^ p. 189.

maison par l'occupation des esprits est un motif suffisant pour obtenir la résiliation du bail.

Les suppôts de Satan peuvent, à Texemple de leur maître, aidés par lui, se transformer en bête, en chat, en loup.

Devant le bailliage de Yivarais, séant à Yil- ]eneuve-de-Berg, comparaissait une habile sorcière, qui, d’après ses propres aveux, s’introduisait la nuit dans les maisons sous forme de chat pour y ravir des enfants. Condamnée à être brûlée, elle fut exécutée le jour même, le 7 avril 1656 (1).

La forme du loup est la plus habituelle. La lycanthropie est sérieusement discutée par les criminalistes et les médecins et presque tous, encore au xviC siècle, se rallient à la superstition populaire.

Sennert (Daniel) dit que certains lycantbropbes paraissent posséder en réalité la forme d’un loup, parce que le diable les couvre d’une sorte de mannequin qui trompe

(1) C’est l’année où paraissent les Lettres provinciales.

les plus clairvoyants. 11 ajoute que les lycanthropes ainsi travestis tuent des animaux, mettent leur chair en pièces et la dévorent toute pantelante à la façon des loups d).

Plus intéressantes encore sont les observations du D" Nynauld dans son livre : De la lijcanthropie, dédié, en 161o, au cardinal du Perron, archevêque de Sens.

Il combat la théorie de Bodin, qui, dans sa Démonomanie (liv. II, ch. 6), soutient que la transformation d’hommes ou bêtes peut être réelle et matérielle ; mais avec des atténuations qui permettent d’apprécier les fantaisies de la science médicale à cette époque.

D’après lui, l’apparition des sorcières en loups provient d’une double illusion produite dans les esprits par les artifices du diable : Illusion des spectateurs, persuasion delà sorcière qu’elle est réellement transformée en loup, apres s’être frottée de certains onguents

(1) Sennert (Daniel). Omnia opéra. Ouvrages imprimés à Venise en 16 iO, en 3 volumes in-folio, et réimprimés en 1776, à Lyon, en 6 volumes in-folio.

fournis par le diable, hallucination qui lui donne le désir invincible de courir à travers champs.

Quant aux onguens, ils peuvent estre composez de certaines choses prises d’un crapaut, d’un serpent, d’un hérisson, d’un loup, d'un renard et dusang humain, etc., meslées avec herbes, racines et autres choses semblables qui ont vertu de troubler et décevoir l’imaginative. Car, comme l’ay dit cy devant, le diable dispose toujours les sorcières par quelques choses prises inte'rieurement, ou bien appliquées à l’extérieur, afin qu’ayant l’esprit et les sens troubles par les figures de tels animaux, elles croyent en prendre la forme en vertu de telles choses, comme leur Diable leur a persuadé, quoy croyans, elles sont appareillées, et faites d’organes idoines au malin Esprit, pour entrer en elles, afin de parfaire sa meschante volonté et les confirmer en erreur, en contrefaisant les mesmes choses que les bestes ont, desquelles elles ont emprunté la forme, comme pour exemple, si elles sontsoubs la forme d’un loup, elles courent par les bois, se ruent sur les bestes, et le plus souvent sur les hommes desarmez et enfants qu’elles ravissent et dévorent, comme j’en monstrerai un exemple du rapt d’un enfant qui fut faict, l’an 1604, à un village nommé Cressi, distant d’une lieue de la cité de Lausane, duquel l’histoire est telle que s’ensuit :

Un villageois battant du bled en sa grange, estoit fort importuné par un sien petit enfant qui lui demandait à boire, de quoy le père ne tenant compte pour Taffection qu’il avoit à son œuvre, le petit enfant fut occasionné d’inster de plus fort et à demander à boire avec pleurs et cris. Ce que voyant, fut irrité et menaça l’enfant, de quoy ne se souciant, mais au contraire augmentant ses pleurs et ses cris, enfin le père tout bouffi de couroux luy dit en ces propres mots : « Le diable te bette! c’est-à-dire le diable te boive! » Ce prononcé, il se passa encore quelques jours avant que l’exécution s’en fist, laquelle toutes fois ne retarda que jusques au vendredy suivant, car le jeudy au soir la Synagogue des Sorcières estant tenue selon leur coutume, le Diable par une juste punition et permission de Dieu (lequel comme l’ay dit cidessus ne laisse si énormes péchez impunis) disposa cinq sorcières ausquelles il avoit communiqué son dessein par tels onguens, lesquelles soubs sa conduit et soubs la forme de loup ravirent en plein jour l’en fant, lequel pour lors estoit sur le seuil de la porte, l’emportèrent au lieu où leurs complices les attendaient, où, arrivées, elles reprindrent la forme de femmes et le Diable, en présence de toutes, succea tout le sang de cet enfant par le gros doigt du pied, puis descoupèrent le corps en pièces pour le faire bouillir dans un chauderon, duquel elles en mangèrent une partie, et de l’autre en composèrent leurs onguens avec autres choses, comme du depuis toutes cinq

l’ont confessé, estant appréhendées par la justice et menées à Lausane, où je les ay veu brusler et faire leur procez.

Après cet exemple, Nynauld répond à certaines objections et résume ainsi son système :

L’illusion de ceux qui regardent tels monstres n’est qu’extérieure, et est causée par un seul sens, assavoir par les yeux. L’illusion et impression des Sorcières est beaucoup plus grande, d’autant que tous leurs sens sont trompez, tant intérieurs qu’extérieurs, et ce par un autre moyen que ne sont trompez les yeux des spectateurs, car premièrement leurs sens intérieurs sont trompez de violentes impressions d’une vaine figure, et sont mesmes poussez de furie que leur excitent naturellement tels onguens ou potions, de sorte elles croyent estre vrayement bestes, et à ceste cause ayant le ventre tourné contre terre à la façon des bestes, marchent à quatre, se servant des mains au lieu de pieds de devant; finalement estant ainsi disposées, le Diable les entourne d’air espaissi qui représente extérieurement à tous les spectateurs la forme d’un loup et emporte ainsi' la Sorcière soubs cette forme par monts et vaux, car les hommes ne peuvent voir le Diable que soubs quelque forme corporelle, ou pbantosme (1).

(1) J. DE Nynauld, docteur en médecine. De la bjcanthropie, transformation et extase des sorcier's. Paris, Nicolas Roussel, 1613, p. 49 et suiv. et p. 35.

POUVOIR ET AGISSEMENTS DES SORCIERS. i47

I/explication donnée par Boguet dans son Discours des Sorciers est beaucoup plus simple (p. 120, 121). Le gros Jacques Bocguet, Françoise Janguillaume, Clauda Janprost, Thievenne Paget, Pierre Gandillon et Georges Gandillon lui ont déclaré que :

Pour se mettre en loup, ils se frottayent premièrement d’une gresse, et puis Satan leur affublait une peau de loup, qui les couvrait par tout le corps, ce faict, ils se mettaient à quatre et courayent parmi les champs, tantost après une personne et tantost après une beste, selon qu’ils étaient guidez par leur appétit.

Beaucoup d’enfants et de jeunes gens parcouraient les campagnes ainsi travestis. Même au XYii® siècle, les procédures révèlent de nombreux actes de lycanthropie punis de la peine capitale. En 1603, un loup-garou, qui avait effrayé les environs de Grenoble, fut condamné à mort par le parlement.

Nous avons eu, dit de Lancre, au parlement de Bordeaux, entre autres, deux notables premiers présidents, les sieurs d’Affis et de Nesmond; chacun desquels a prononcé un arrest solennel et grandement

curieux, Tun d’un Lycantrope, et l’autre des Esprits qui infectent les maisons. Ce sont desarrests généraux qui doyvent servir de loy en province où ils sont prononcez, qui faict qu’on" peut justement soutenir qu’ils sont donnez avec très meure délibération, et beaucoup plus élabourez que les autres arrests qui se donnent tous les jours sur des occurrences ordinaires. Si bien qu’en ceux-cy la rareté du fait et la nouveauté les font et admirables et recommandables tout ensemble. Or ledit sieur d’Affis, dans son arrest du Lycantrope, dit que, nonobstant le canon Episcopi attribué au concile d’Ancyre, qui ne se trouve, dit-il, en l’archétype grec, le transport des Sorciers est véritable et réel, et qu’il n’en faut aucunement douter (I).

La première affaire à laquelle fait allusion De Lancre, est le procès Jean Grenier, qui eut du retentissement dans toute la France. Nous n’en donnerons qu’une rapide analyse pour ne pas nous attarder au milieu des loups.

En 1603, un jeune garçon de treize à quatorze ans, Jean Grenier, serviteur de Pierre Comhaut du village de Paiilot, paroisse de PEsparon, est accusé par trois témoins de cou-

(1) De Lancre, V Incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincue, p. 533.

rir à travers champs sous la forme dhm loup; d’avoir dévoré deux ou trois enfants, et de s’être jeté un jour, la gueule béante, les yeux flamboyants, sur la jeune Marguerite Poirier, qu’il eût croquée à belles dents, si elle n’eùt appelé au secours et ne se fût défendue à coups de bâton. Emprisonnement du jeune sorcier, demi-aveux, condamnation à mort prononcée par le premier juge. Appel devant le parlement de Bordeaux, audience solennelle en robe rouge. Le secret des délibérations n’était pas à cette époque observé comme aujourd’hui. Les arrêtistes de temps à autre font connaître les discussions qui ont précédé l’arrêt et les avis qui ont prévalu. Quelques conseillers un peu sceptiques doutaient de la culpabilité du jeune accusé, et se montraient disposés à ne voir en lui qu’un idiot irresponsable; d’autres hésitaient à le condamner à cause de son air chétif et misérable.

Le président prit la parole. Il réfuta l’opinion qui dénie aux sorciers la faculté de se changer en loup ; il rappela les crimes commis par cer-

tains lycanthropes justement condamnés ; mais il reconnut que Jean Grenier était un pauvre être ignorant et déshérité pour lequel il convenait de ne pas épuiser les rigueurs de la loi ; il dit qu’à le voir, on lui donnerait à peine huit ans, et qu’il ne fallait pas désespérer de son salut. La cour « le condamna à être mis et renfermé dans un des couvents de Bordeaux pour servir le couvent sa vie durant ; il lui est fait inhibition et défense de partir à peine d’être pendu et étranglé ».

Beaucoup d’histoires semblables pourraient être puisées dans les procédures et racontées le soir, au coin du feu, dans l’intimité, mais serait-ce bien prudent? La légende des loupsgarous n’est pas morte dans les campagnes et si les anciennes lois n’avaient pas été brûlées avec le dernier sorcier, il y aurait encore des témoins et des victimes de ces tours diaboliques.

Jjes sorciers ont d’autres pouvoirs occultes dont ils usent plus fréquemment. Ils peuvent commander aux éléments, agir sur les ani-

maux, disposer de la fortune, de la santé et de la vie des hommes.

L’ennemi du genre humain leur ordonne de faire le plus de mal possible.

Détruire les récoltes par la gelée, la grêle ou d’autres moyens, est un jeu; mais les paysans sont prévenus, la justice veille et se montre impitoyable.

En 1607, est brûlée, à Dole, Catherine Gaillard, accusée et convaincue d’avoir, en pissant dans un trou, composé une nuée de grêle qui ravagea le Grand-Yaud, village du Jura (1).

Un sorcier d’Olivet, Névillon, vieillard de 77 ans, exécuté en 161o, à Orléans, convertissait l’eau en grêle en la fouettant avec une certaine baguette (2).

•Cathin Tournier confesse au juge de Clerval en 1618, que, lorsqu’elle se rendait à la

Goutte Benoist », près d’une fontaine où se réunissaient les gens d’Etobon et des villages

(1) Vllennite en province, par De Jouy, de rAcadémie française, t. X, p. 286, 287. Paris, Pillet ainé, 1826, ia-12.

(2) Chenu, Questions notables.

voisins, les esprits, leurs maîtres, les forçaient de battre beau avec des bâtons blancs, en prononçant ces mots : « Gresle, tombe sur les bois. » Alors se formait dans l’air une sorte de vapeur ou fumée qui retombait en forme de grêle (1).

Collette Haultcœur, arrêtée et jugée à Valenciennes (161 0-1 61 6), s’est servie de feuilles d’arbre ensorcelées pour faire des bi'uines^ enlever à la terre les principes de toute végétation, l'humidité et la chaleur, ou bien transporter les moissons d’un champ dans un autre (i2').

Une autre sorcière de Yalenciennes, Marguerite Doisy, détenue pendant trois ans, du 17 mars 1619 à la fin de 1622, avait reçu de son amoureux, le diable Poussé, trois sortes de poudre pour agir sur les plantes et sur les arbres, de la grise pour les romarins, de la noire pour les vignes, de la blanche pour les pruniers.

(1) Tuetey, loc. cit., p. 92.

(2) Louise, loc. cit., pp. 21, 22.

Claudine Oudot fut livrée aux flammes à Vesoul, en 1626, pour avoir provoqué des orages, aidée par des complices.

Disant les dites sorcières qu’elles s’estaient assemblées pour faire perdre les biens de la terre, et de fait incontinent après et à mesure que la dite delfenderesse fut retournée en sa maison, le tamps s’estant troublé, les tonnerres et éclairs suyvis de grêle et pluye se mirent en campagne avec un orage guère moins impétueux que le précédent (dont il est question dans un interrogatoire de la veille), lequel la dicte deffenderesse a confessé avoir esté procuré et excité en ladite assemblée (1).

Certaines régions étaient plus éprouvées que les autres. On lit dans la préface de l’ouvrage de Jacques d’Autun, V hicrédulité ignorante :

Ce fut l’an 1644 que la plupart des bourgs et villages, de Bourgogne se trouvèrent dans une telle consternation, par le bruit qui s’estait répandu que les sorciers restaient la cause des altérations de Tair, que c’estaient eux qui, par des maléfices avaient fait périr les bleds par la gresle et les vignes par la gelée, qu’il n’y avait plus de seureté publique pour les plus innocents; chacun d’une autorité privée usurpait les droits de la

(1) Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5051.

loi

justice; les moindres païsans s’érigeaient en magistrats, leurs fantaisies et leurs chimères estaient reçues comme des oracles quand ils accusaient de maléfices, sans faire réflexion qu’ils confondaient dans les mêmes personnes les différentes conditions de témoins et de juges : ils bannissaient toutes les formalitez...

Plus loin, l’auteur décrit un orage infernal qui a terrorisé le pays :

Le 11 juin 1668, vers les trois heures après midy s’éleva un tourbillon de vent si impétueux, qu’il desracinait les arbres, et faisait trembler les maisons aux environs de Langon; ce furieux orage semblait devoir s’apaiser par une pluie assez médiocre, laquelle peu après fut meslée de gresle grosse comme des œufs de poule, et ce qui fit l’admiration des curieux qui en firent ramasser plusieurs pièces, est qu’elles estaient hérissées et pointues comme si à dessein on les eut travaillées pour leur donner cette ligure; d’autres ressemblaient parfaitement à de gros limaçons avecque leur coquille, la teste, le col et les cornes dehors; l’on voyait en d’autres des grenouilles ou des crapauds si bien taillés, que l’on eût dit qu’un sculpteur s’estait appliqué à les façonner; mais ce qui surprit davantage en ce spectacle d’horreur, est que cette gresle changeait de figure selon la différence des insectes que le démon probablement voulait représenter, car l’on vit

gresler des serpents, ou de la gresle en forme de serpens de la longueur d’un deniy-pied (1).

Cette grêle fut considérée comme un maléfice. On rechercha les coupables ; l’auteur ne dit pas s’ils furent découverts.

En Allemagne, surtout dans les provinces du Nord, les sorciers pouvaient nuire aux récoltes au moyen d’amulettes qu’ils portaient sur eux ou déposaient sous des buissons de sureau. Ils pouvaient produire vers, mouches, chenilles, faire pousser le blé en chaume seulement et causer des tourments et des souffrances à ceux à qui ils voulaient nuire. On trouva deux de ces amulettes sur un magicien, nommé Frieling, âgé de 70 ans, qui fut livré à la justice de Schveinfurt (2).

Plus que la grêle dans les champs, les sortilèges pleuvent sur les animaux et les personnes. Dans l’histoire de la sorcellerie, c’est un monde. Il est peu de procès où n’apparaissent ces criminels effets de la science

(1) D’Autun, loc. cit., p. 857.

■ (2) Horst, Démonomagie, p. 253.

occulte. Elle s’exerce partout avec une infinie variété et des inventions toujours nouvelles.

Glanda Yernier, des Granges, subit la peine du feu à Dole, au commencement du xvii® siècle, pour avoir tari le lait d’une vache, la principale ressource d’une de ses voisines à qui elle en voulait.

En 1640, au Grand-Sancey, village du comté de Bourgogne, les eaux d’une fontaine, contaminées par des infiltrations malsaines, avaient occasionné la mort d’un certain nombre d’animaux qui venaient y boire. Grand émoi dans le pays. Une vieille mendiante, originaire de Surmont, Colhin Miget, veuve Bourgeois, famée sorcière^ est accusée d’avoir fait périr ces animaux par art diabolique.

Le 13 septembre est rendue contre elle la sentence suivante :

Nous la condamnons d’estre cejourd’hui conduite par le maistre exécuteur de la haute justice proche le gibet de la justice de Belvoir, et illec contre un poteau qui y sera aressé à cet effet estre estranglée tellement que mort naturelle s’ensuive, puis son corps estre jetté dans unfeug qui sera faict et allumé pour cela et y estre ré-

duit en cendres, et avant que d’estre conduicte audit lieu, estre appliquée à la tourture pour estre interroguée et respondre de ses complices sorciers ou sorcières (1).

Mêmes agissements dans les villes. Adrienne d’Heur, fille et petite-fille de sorciers, veuve de Pierre Bacqueson, orfèvre à Montbéliard, surnommée la Bacquesonne, passait dans le pays pour sorcière et genaulche.

Elle reconnut dans ses interrogatoires avoir, par vengeance, occasionné le tarissement de la vache de Léonard ScharlTenstein ; la mort du cheval grison de Jean Monnier, dit Grenillot; des rapts d’enfants, des maladies et des morts subites.

Après une longue et minutieuse information, traversée d’incidents qu’il serait trop long de raconter, elle fut brûlée à Montbéliard le il septembre 1646 (2).

Tous ces petits épisodes judiciaires ne sont

(1) J. Perreciot, Preuves de l'état civil des personnes et de la condition des terres dans les Gaules, dès les temps celtiques jusqu' ci la rédaction des communes, t. III, p. 328 et suiv.

(2) Tuetey, loc. cit p. 49 et suiv.

rien à côté crune histoire merveilleuse, enfouie dans un ouvrage considérable et très sérieux, encore estimé de nos jours, le Traité de la police sous Louis AYT^, par de Lamarre, commissaire au Châtelet, Acentures diaboliques de Bras-de-Fer et de ses complices.

Malheureusementrespacenousmanquepoui en donner un récit détaillé.

Dans la Brie, aux environs de Paris, plusieurs bergers, par maléfices et sortilèges, faisaient mourir les bestiaux, attentaient à la vie des hommes, à la pudeur des femmes et des filles et jetaient Fépouvante dans la province. Ils furent arrêtés, et le juge de Paci instruisit leur procès. Dans leurs interrogatoires, ils firent connaître la composition des sorts dont ils se servaient pour faire périr les bestiaux. « Les procès-verbaux en donnent la description, dit de Lamarre, mais si remplie de sacrilèges, d’impiétés et de profanation qu’il vaut mieux l’ensevelir dans l’oubli que d’en rappeler les idées, le seul récit en ferait horreur. » Cette composition, enfermée dans un pot de

POUVOIR ET AGISSEMENTS DES SORCIERS. lo9

terre, était cachée, soit à la porte des étables, soit dans le chemin que devaient suivre les bestiaux. Tant que le sort demeurait en cet endroit et que celui qui bavait posé était en vie, l’étable était contaminée, l'es animaux périssaient. « Une circonstance fort singulière et fort surprenante de leur procès, fait observer de Lamarre, prouve bien qu’il y avait un pacte entre ces bergers, et les malins esprits. »

Les deux plus coupables, Brioule et La vaux, furent condamnés à être pendus puis brûlés; un autre, Étienne Hocque, fut condamné seulement aux galères. Tous firent appel et faffaire fut soumise au parlement. Etienne Hocque était à la chaîne dans les prisons de la Tournelle. On lui donna pour compagnon un autre détenu, nommé Béatrice, à qui le seigneur de Paci avait fait parvenir de l’argent, des vivres, et fait espérer une atténuation de peine s’il faisait parler Etienne Hocque et pouvait surprendre le secret des trois bergers. Béatrice se montra familier, confiant, parla du

sabbat, des femmes qu’il y avait rencontrées, et proposa à son compagnon de chaîne de partager avec lui du vin choisi, des tranches de viande et du pain frais que son diable lui avait apportés pendant la nuit. Le festin commence aussitôt, Hocque trouve le vin délicieux; il devient bavard, expansif, et, complètement ivre, trahit ses complices et révèle le secret de Paci. 11 n’y avait qu’un berger, nommé Bras-de-Fer, demeurant près de Sens, qui pouvait lever le sort par des conjurations. Béatrice lui promet de n’en parler à personne, et le décide à écrire une lettre, par laquelle il ordonnait à son fils d’aller trouver Brasde-Fer et de ne le quitter que lorsqu’il aurait levé le sort pour lequel il .avait été condamné. Pendant la nuit, le geôlier vint prendre la lettre, qui fut expédiée à l’instant même.

Ilocque, à son réveil, se rappela ce qu’il avait fait ; il se mit à jurer, à pousser des cris furieux, disant que Béatrice l’avait perdu et se jeta sur lui pour l’étrangler. Le commandant de la Tournelle accourut avec ses gardes

et ne parvint pas sans peine à l’arracher des mains du forcené.

La lettre reçue, le fils de Hocque fit les démarches nécessaires, obéit; le sort fut levé. C’était la condamnation du révélateur. Il mourut subitement dans sa prison.

« Par les informations faites au château de la Tournelle par le sieur Marié, commissaire au Châtelet, et à Paci par le juge des lieux, il y a preuve, affirme de Lamarre, qu’au même jour et à la même heure que Bras-de-Fer commença à lever le sort, Hocque, qui était un homme des plus forts et des plus robustes, était mort en un instant dans des convulsions étranges, sans vouloir entendre parler de Dieu ni de la confession (1). »

Le procès suivit son cours. La sentence qui avait condamné Brioule et Lavaux à être pendus et brûlés fut confirmée par arrêt du 18 décembre 1691. Les enfants de Hocque, deux fils et une fille, furent arrêtés avec Bra^-

(1) De Lamarre, Traité de la jmlice, t. I, pp. 563, 564.

de-Fer et deux autres bergers. Ceux-ci ainsi que Bra^-de-Feri\xv^\A envoyés au bûcher ; les trois enfants d’Étienne llocque furent bannis pour neuf ans.

Ce n’est pas assez de la perte des récoltes et des bestiaux, il faut trembler pour soi et pour les siens. La médecine est encore à l’état d’enfance, et les arts diaboliques qui la déconcertent ont atteint leur perfection.

Il n’est pas besoin de grands efforts pour ensorceler. Il suffit d’un souffle.

Dans un village de la Forêt-Noire, près de Fribourg, au commencement du xvii® siècle, une sorcière, au moment de monter sur le bûcher, souffla sur le bourreau, en lui disant : (( Tiens ! voilà le salaire de tes peines ! » Il tomba aussitôt malade, fut couvert d une lèpre horrible et mourut peu de temps après.

Le prêtre Louis Gaufridi, brûlé vif le 30 avril 1611, par arrêt du parlement de Provence, avait le don d’ensorceler les femmes par son souffle, et Ton prétend qu’il souffla beaucoup. On sait que sa principale victime

fut Madeleine de la Palud, fille d’un gentilhomme marseillais.

Un regard, une parole, une menace peuvent produire le même effet.

Le 8 juin 1618, une sorcière du Béarn, arrivée depuis peu à Bayonne, communiqua d’un seul regard le haut mal à deux jeunes filles, jusqu’alors d’une santé parfaite. En voyant ces malheureuses se rouler à terre dans d’horribles convulsions, un groupe furieux s’acharna après la sorcière. Elle fut terrassée, assommée à coups de pierres, et recouverte d’un tas de paille où l’on mit le feu.

Le 15 mars 1673, Jacob Aymé dépose devant la justice de Genève :

Qu’il y a environ trente-quatre mois, qu’estant dans la boutique de Zacharie, sur le pont du Rosne, assis sur une chaise assez basse, la nommée CarLière serait survenue dans la boutique faysant semblant de vouloir achepter quelque chose et, regardant fort fixement le déposant, elle luy dit : « Qu’avez-vous, maître Jacob?» Et en mesme temps luy osta une chenille du bout du menton, qui estait de la grosseur du doigt et la mit dans un bassin de cuivre qu’il avait sur ses

genouls, ce qui le surprit fort, et ne peust parler de demi-quart d’heure, ne sachant si c’estait au suhject de ladite chenille ou s’il estait enchanté. Et ayant repris la parolle il luy dit: « Double sorcière, il est impossible que cette chenille soit venue jusque-là sans que je l’aye senti. » (Veu d’ailleurs qu’il n’estait poin sorti de tout le jour.) Et dit encore ensuitte : « Messieurs, je vous en prends à tesmoinz, au cas qu’il m’arrive quelque chose. Je me plaindray. » A quoi elle repartit : « Vous me faites tort », et se retira.

Dépose, en outre, que dès ce moment le bras du costé où elle avait osté ladite clienille luy faisait des douleurs, et au bout de quinze jours fust impoten dudit bras (1).

Anna Maria ensorcelait et tuait par ses paroles^ c’est le principal motif d’un arrêt de mort prononcé contre elle par le parlement de Rouen, le 16 septembre 1635, sur le rapport du conseiller de Galantine. Ses cendres furent jetées au vent sur la place du Yieux-Marché (2).

Le même résultat peut-il s’obtenir par un baiser ou par un simple attouchement? Grosse

(1) D** Ladame, Ètrennes chrétiennes^ 1892, p. 89 et suiv.

(2) Registres du Parlement de Rouen, 1635.

question controversée dans l’ancienne démonologie. Quelques exemples vaudront mieux que l’examen des divers systèmes soutenus à ce sujet.

Dans la procédure suivie contre Michée Chauderon^ la dernière sorcière brûlée à Genève, on lit cette déclaration :

Henriette-Suzanne Malbinsson, femme de feu Jonas Cartier, aagé d’environ 30 ans, ensuite du serment par elle presté de dire vérité.

A dit et déposé qu’il y aurait environ quatre ans qu’estant accouchée d’une fille, la Michée Ducrest la serait venu voir en sa. couche, et luy aurait apporté deux œufs (1) et aurait baisé son enfant, lequel du depuis a esté toujours atteint d’une fièvre étique et langoureuse (2).

Jehan Yatrin et sa femme, inquiétés comme sorciers en Bourgogne, étaient venus tenir un petit commerce à Genève. En 1621, Yatrin

(1) C’est encore l’habitude en Franche-Comté et dans une partie de la Suisse, à la première visite qu’on rend à una nouvelle accouchée, de lui offrir des œufs durs et du sel.

(2) D'' Ladame, Procès criminel de la dernière sorcière brûlée à Genève, le 16 avril 1652.

donna des démons et une maladie à la femme de François Godet en la touchant sur le col,

Et depuis que ledit Jehan l’avait touchée, à l’heure mesme, elle sentoit un nombre de fourmis à l’endroit où elle avait esté touchée, et puis s’espandit par tout son corps; à l’instant il luy prit une envie de vomir... Le lendemain, qui fut le samedy, elle s’efforça d’aller au marché, où trouvant sa mère-grand, luy dit que despuis que Jehan l’avait touchée le jour auparavant elle sentit de grands fourmillements et douleurs en son corps, de quoy on taschoit de la détourner pour ne pas l’affliger davantage. Finalement, le dimanche suyvant, qui fust le lendemain, elle demeura entièrement arrestée au lict, malade et oppressée de grandes suffocations de gorge, criant toujours : « Le mauvais Jehan! », et du despuis a esté toujours tourmentée par divers accidents auxquels on remédiait, mais frustratoirement.

Jehan Vatrin, après avoir subi la torture sans faire aucun aveu, fut banni sous peine de mort.

La même année, une sorcière de Saint- Cergues, sous les Yoirons, nommée Pernette, ayant rencontré au village de Sionnet une fille d’environ quinze ans, s’approcha d’elle et lui dit qu’elle voulait lui mesurer la jambe pour savoir si elle l’avait aussi haute qu’elle.

Ayant pris cette mesure avec une chenevotte, elle répéta deux fois: « Par Dieu ! tu l’as aussi haute que moi. « Quinze jours après, la jeune lille fut atteinte d’une grave maladie. Ses jambes, horriblement enflées et couvertes d’ampoules violettes, surtout celle qui avait était mesurée, étaient le siège des plus vives douleurs.

D’après les déclarations de sa mère : « Elle se plaignait qu’elle avait quelque chose qui luy courait par le corps, mesme jusqu’au bout des ongles, de sorte qu’un chascun jugeait qu’elle avait les desmons, auquel estât elle est demeurée tout l’hyver passé en très piteux estât (1). ))

Il n’en faut pas davantage pour abattre les plus robustes.

Charles Iliolle, d’Onnaing, va trouver un jour un charpentier pour lui rappeler qu’il doit élever une potence sur la Yiewarde ; il le touche à l’épaule et à la main, le charpentier

(1) Ladame, Èlrennes chrétiennes^ 1892, p^;i70 et suiv.

meurt peu de jours après d’un mal inconnu.

La robe du prêtre, du magistrat, du religieux, n’est pas un préservatif. ■

De Lancre dit que rattouchement des sorciers est plus contagieux que la peste et que les ministres du culte et les juges ont raison d’é^dter leur contact (1).

Mêmes craintes et mêmes précautions en Allemagne. Georges Ghieffel, un sorcier réputé dangereux', comparaît devant les juges d’Ess- Imgen en 1663 : il leur tend la main, tous ont un mouvement de recul par peur d’être ensorcelés.

A la même époque, dans la même ville infestée de sorciers, un pasteur était allé visiter des prisonniers. Une femme, en pleurant, le i prie de l’écouter et veut lui prendre les mains.

Il s’éloigne en disant : « Je ne donne la main ( à aucune impure (2). »

Le curé de Listrac, en Médoc, entendu comme témoin dans une information, affirme

(1) De Lancre, loc. cit., p. 131.

(2) Diefenbach, loc. cit., p. 95.

Qu’un certain sorcier lui ayant seulement touché légèrement sa ceinture, il fut tellement indisposé et mal affecté quelque moment après, qu’il luy semblait que sa ceinture était un cercle de fer bien rude qui luy^ serrait estroitement le ventre et les reins. Si bien qu’un de ses amis luy ayant donné conseil de la quitter et ne la porter jamais plus, il s’en trouva grandement allégé; mais pourtant il s’en est toujours ressenty despuis et s’en ressent encore, bien qu’il y ait six ou sept ans de cela. Et le curé de Molis, son voisin, ayant esté touché au bout du pied par le même sorcier, le bout des pieds et des mains luy firent une telle douleur qu'il en mourut dans trois jours (1).

La terrible épidémie du couvent de bouviers commença par un attouchement, si l’on en croit la sœur Marie du Saint-Sacrement :

Le curé Mathurin Picard passant une fois auprès de moi et m’ayant touchée sur l’estomac, je ne tardai guère de temps après sans être tourmentée par des pensées qui m’inquiétaient, et étant couchée vers les neuf heures du soir, je vis tomber par trois fois du plancher de grosses étincelles de feu sur notre couverture. J’eus grande frayeur...

A la suite, ébranlement général, troubles

fl) De Lancre, loc. cit., p. 132.

no • LES PROCÈS DE SORCELLERIE.

nerveux, agitation convulsive, qui la firent passer pour possédée.

Quelquefois le sorcier joint le mauvais regard à rattouchement pour être plus sûr de l’effet.

Nicolas Jacquinot, seigneur d’Auxon, fils du président de Bourgogne, lieutenant général du bailliage d’Amont, à Yesoul, de 1 d98 à 1614, a rendu un grand nombre de sentences contre les sorciers. M. l’archiviste Finot a recueilli et mis en ordre une partie de ces décisions; nous aurons plus d’une fois l’occasion d’y recourir.

En 1611, comparaît en appel, devant ce bailliage, Jeanne Joly, de Cromary, reconnue coupable (( de nombreuses imprécations et de sortilèges ». Le lieutenant général ordonne un supplément d’information. Jeanne Joly, après avoir subi la torture des menottes, est enfermée à la conciergerie, où elle doit passer neuf jours au pain et à l’eau. On entend de nouveaux témoins, qui viennent confirmer les charges de l’accusation. Les deux premiers chefs sont ainsi formulés :

1® Ayant rencontré messire Jacques Prevostet, curé dudit Cromary, en une charrière qui est au-devant de la maison curiale, venant de ses nécessités naturelles, et rayant attentivement regardé, luy avoir dit ces mots : « Sors, sors, » et sur ce que ledit sieur curé luy réplicqua : « Que dittes-voiis ? » Elle ne voulut respondre auculne chose, s’enfuyant lestement de ladite charrière en riant immodérément, estant arrivé le lendemain immédiatement suivant que ledit sieur curé fut attainct de telles douleurs au fondement qu’il luy semhloit qu’on luy arracha les entrailles, ce qui luy a continué jusqu’au soir sans pouvoir trouver allègement, quoyqu’il y ait employé plusieurs médicaments qui n’y ont jamais peu apporter guérison, le tout par le sortz et maléfice de la dite deffenderesse; 2° Item, pour environ la Pasque de l’an mil six cent et neuf, comme ledit sieur curé ouvroit la petite porte de l’église dudit Cromary pour ouyr en confession quelques femmes, s’estant ladite défenderesse présentée avec elles, avoir touché ledit curé aux reins, dès lequel temps jusqu’à présent il a extrêmes douleurs extraordinaires à l’entour d’iceux avec un grondement fréquent si qu’il luy semble que ce soit ung démon, n’ayant auparavant aucung sentiment de telles douleurs (1).

La maladie communiquée est quelquefois

(1) Archives départementales de la Ha^te-Saône B. 5040.

extraordinaire. Françoise Treuillet, dite la Tisserande, de Corbenay, est condamnée, en 1608, par Claude Urbain, procureur d’office en la justice (le Fontaine, à la potence et au feu.

La sentence, cpnfirmée sur appel, retient ce maléfice :

Avoir, au mois d’apvril dernier, demandé des concombres à Jeanne DeÛeurej, femme de Simon Rabe, qu’elle luy refusa, et un mois après en avoir demandé tanta Françoise Falon, qu’à ladite Jeanne, l’ayant rencontrée à la fontaine dudit Vesoul, estant devant les Hasles, qu’elle lui refusa, à raison de quoi ladite défenderesse Fa ensorcelée de telle sorte que sous trois semaines ladite Jeanne Defleurey a heu une "rande maladie en la mamelle droite que luy a duré jiisques à maintenant, de laquelle mamelle on a tiré une bûche comme du foing de la longueur de deux doigts, un grain comme de semence d’oignon, une chenevelle de la longueur d’un doigt, un grain comme de meure (mûre), un grain de concombre, du poil, cinq bûches comme de nailer (noyer) estant la moindre comme de la longueur d’un poulse et une espingle noire en deux trous; — avoir, après le premier refus, fait sécher lesdites concombres et diminuèrent comme briislées et quelque temps après elles commencèrent à reverdir (1).

(1) Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5048. Pièces décrites par M. l’archiviste Finot.

C’est là le véritable terrain et le triomphe de la science diabolique. Outre les poudres et les recettes données par le Maître, les aliments, le linge, les objets les plus simples, les plus vulgaires, les plus répugnants, tout peut communiquer le mal.

Lès ensorcellements occasionnés par un morceau de pain, des fruits, des légumes, des œufs, une boisson quelconque; sont innombrables. '

Que d’enfants ainsi frappés au désespoir des parents! C’était la spécialité de Marguerite d’Heure, surnommée la Bacquesonne, brûlée à Montbéliard, le 11 septembre 1646. D’après le témoignage de Marguerite Rouet,

Sa fille, âgée de 4 ans, qui allait gaie, bien portante et jouait dans la rue avec les enfants de son âge, s'avisa de manger un morceau de pain que lui avait donné la Bacquesonne; le soir même, vers 10 heures, elle se réveilla en sursaut et se mit à pousser des cris affreux en appelant sa mère et s’agitant avec une extrême violence, elle mourut presque aussitôt; le corps était tout noir et d’un aspect hideux (1).

(1) Tuetey, loc. cit., p. 20.

Antoinette Malescamp et ses deux sœurs, briilées comme sorcières, Tune à Avesnes et l’autre à Yalenciennes, employaient les pommes et la tarte pour communiquer des maladies; elles firent périr ainsi plusieurs enfants.

Marguerite Doisy possédait une toupie magique au moyen de laquelle elle pouvait rendre malade ou tuer qui elle voulait. Il lui suffisait de prononcer un nom en la faisant tourner.

Aucune dignité ne mettait à l’abri des tentatives diaboliques.

En 1674, un nommé Séjournant demanda à la Cbappelain, magicienne en renom, le moyen de faire un pacte avec le diable pour se débarrasser du premier président de La Moignon, dont il croyait avoir à se plaindre (1).

Les procès de la Chambre ardente ont révélé plusieurs entreprises démoniaques dirigées contre la vie du roi.

Il est peu de procès de sorcellerie où l’on ne

(l)’,Déclaration de la Pilastre du 26 septembre 1680. (Bibl. Kationale.)

POUVOIR ET AGISSEMENTS DES SORCIERS. 17o

relève des maladies dé toutes sortes données par sortilèges.

Comment savoir si le malade est ensorcelé? Les démonographes indiquent les symptômes et les manifestations qui distinguent les maladies ordinaires .de celles causées par sortilèges. Ils relèvent des indices et des signes particuliers qui leur paraissent suffisants pour établir la différence. Nous n’osons donner .cette nomenclature de peur d’effrayer certains malades. Les curieux la trouveront dans Boguet [Discours des Sorciers^ ch. xxxii) ; dans l’ouvrage d’Autun déjà cité [I Incrédulité savante et la crédulité ignorante)^ dans la Démonologie, de Fr. Perreaud, etc. La bibliographie est riche en cette matière.

. Le diagnostic est plus difficile quand il s’agit de la possession même. Un savant démonologue, éclairé par sa propre expérience et celle de ses devanciers, pense que cet état maladif et mystérieux offre aussi des particularités significatives : « Il y a, dit-il, des marques évidentes pour en juger et s’en con-

vaincre, telles que sont l’intelligence des langues inconnues à la personne malade, L’élévation durable sans aucun point d’appui, la révélation des choses cachées, éloignées et ignorées, etc., des forces au-dessus de la nature (1), etc. »

Les sorciers peuvent aussi guérir les maladies et lever les sorts.

Pour désensorceler, Louise Marchai appliquait un chapelet au cou de la personne maléficiée et lui faisait prendre un potage composé de lait, de beurre et du dessous de pain blanc qu’elle-même avait préparé. Quand le remède opérait, on voyait la victime rendre une infinité d’immondices et d’ordures infectes (2).

Des faits plus singuliers sont relatés dans les procès de la Chambre ardente. Une complice de la Méline, la fille Joly, devineresse et empoisonneuse, avoue, dans la torture, avoir

(1) Traité sur la magie^ le sortilège, les possessio7i, obsession et maléfices (par M. D..., Paris, 1732).

(2) Louise, loc. cit., p. 23.

(3) La Joly fut brûlée en place de Grève, à Paris, le 19 décembre 1681.

désensorcelé une femme La Motte au moyen d’un « cœur piqué et bouilli dans un pot neuf » (1).

Les sœurs Chevreau, impJiquées dans un sacrifice d’enfant, tué par Guibourg au pied d’un chêne, nient toute participation à ce crime; mais elles reconnaissent avoir fait désensorceler leur neuve par Guibourg (2).

Estevère d’Audebert, « insigne sorcière », savait ensorceler et désensorceler jusqu’aux moulins. La procédure, ouverte contre elle et la femme Hélix, débute ainsi :

Le 23 janvier 1619, le procureur d’office du sieur de Plas, coseigneur de Curmontes, se plaint des maléfices commis par Hélix de la Bruë, femme de Géraud Cousin, du village de G arable, paroisse de Begenne, et par d’Estevère d’Audebert, femme de Louis Noal, du village de Peire, susdite juridiction, et même de ce qu’elles font sortir et vomir des corps des personnes maléficiées les morceaux dont elles ont été ensorcelées tout entiers, comme morceau de pommes et ammellettes tout entières.

(1) Les sœurs Chevreau furent condamnées à 50 livres d’amende, et, de plus, « admonestées et blâmées ». (Manuscrit de la Bibliothèque du Corps législatif.)

En, en outre, ont fait sortir de leur corps du venin animé comme des Sardottes et Grezouilles, qu’on appelle communément Languerotes, qui ont été rendues vives et vécu plusieurs jours.

Et particulièrement, ladite Estevère d’Audebert ayant fait vomir à un jeune homme, nommé Jean ' Cardaillac, un morceau de pomme et lesdites Languerotes, et au sieur Cheminade, des œufs mollet et le lard entier.

Il se plaignait aussi de ce qu’elle aurait arrêté le moulin de las Courdoulières en ladite paroisse de llegenne, l’espace de sept semaines sans moudre, et ayant visité ledit moulin et déclaré qu’il était arrêté par sortilège, elle le délia, ayant demandé d’y être laissée seule au dedans, ce qu’elle fît, et ayant fait sortir tous ceux qui était dedans, tout aussitôt elle le fît moudre avec plus de véhémence qu’il ne faisait autrefois.

Condamnée le 20 mars 1619, Estevère d’Audebert fut, le meme jour, pendue, puis brûlée à Bordeaux (1).

Nous allons entrer plus avant dans les mystères de la sorcellerie et delà magie, suivre le jeu des artistes et des raffinés.

On trouve, au xvii® siècle, ce qu’on pourrait

(1) Registres du Parlement de Bordeaux, 1619.

appeler le sorcier amateur, celui qui se moque de la crédulité et de la sottise humaine, qui fait servir la science occulte à ses distractions, à ses plaisirs, et, quand l’occasion se présente, à ses intérêts, sans y mettre aucun scrupule.

Un modèle du genre est un gentilhomme, nommé de La Pierre, de la ville de Granson, en Suisse, mis en relief par le docteur de Nynauld dans son traité de lycanthropie. Il est le héros des histoires les plus extravagantes.

A Yverdon, il vend à des Bourguignons, en plein marché, des bouchons de paille pour des pourceaux gros et gras, reçoit le prix de vente et s’amuse à leurs dépens pendant vingt-quatre heures.

Il jette l’épouvante dans l’hôtel où il a passé la nuit. Le matin, les Bourguignons veulent lui parler, il ne répond pas à l’appel.

La chambrière s’approche de son lit, et ne pouvant se faire entendre, le tire par une jambe qui lui reste entre les mains ; elle touche le cou, et la tête se sépare du tronc. L’hôtesse accourt aux cris de la servante et « trouve ledit de La

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