‹ Les procès de sorcellerie au XVIIe siècleChapitre 12 sur 21 · ISO . LES PROCÈS DE SORCELLERIE · texte numérisé non relu

ISO . LES PROCÈS DE SORCELLERIE

Pierre éveillé, se pourmenant par la chambre, de sorte que les pleurs furent changés en risées ».

Une autre histoire est plus difficile à raconter; elle ne peut être cependant mise à l’index, puisqu’elle figure dans un livre dédié au cardinal Duperron, primat des Gaules et de Germanie, et approuvé, le 6 avril 1615, par deux docteurs en morale et en théologie. Laissons parler l’auteur :

Le même personnage étant en la noce d’un certain gentilhomme, où il y avait plusieurs dames et damoiselles qui dansaient seules dans une chambre à part, prit un petit tambour qu’il gardait à cet usage, puis s’étant approché contre la porte pour le toucher doucement, au premier son d’iceluy, les dames croyaient que ce fut le bruit d’un ruisseau qu’elles virent à l’instant sortir de la muraille, comme il leur semblait, lequel s’accroissait, ou appetissait selon qu’il touchait fort, ou bellement le tambour, comme ravies et ensorcelées, levaient peu à peu leurs robes de peur de les mouiller, et, enfin, le ruisseau s’accroissant de plus en plus, furent contraintes de lever et robes et chemises, de quoi étant content, ledit de La Pierre et les spectateurs qui étaient au dehors avec luy, le firent diminuer peu à peu et à la fin disparoir entièrement; car s’il eut continué à le

faire a^^grandir, elles se fussent espouvantées et peutêtre fussent défaillies par la crainte de submerger (1),

Moins divertissant que le ruisseau magique est Fodieux maléfice, qui désespère les ménages et fait rire méchamment les diables cachés sous le lit conjugal.

Les noueurs d’aiguillettes pullulent au xvii® siècle. D’après Perreaud, démonologue bien informé :

Il y a les noueurs d’aiguillettes si communs et ordinaires qu’il en a mesmement vu qui ne sV“n cachent point, et qui plus est, aucuns qui s’en vantent et glorifient. Jusques là qu’il y a des femmes et des enfants qui s’en meslent; qui est une action en soy et de soy purement diabolique. Il est vrai que ceux qui s’en servent ne croyent pas qu’il y ait tant de mal, et ainsi se persuadent que cela n’est qu’une gaillardise pour rire et se donner du plaisir; mais ils se trompent grandement : car tant s’en faut que c’est, au contraire, le commencement et comme le fondement et l’apprentissage de la sorcellerie et de la magie (2).

(1) De Nyxauld, De la lycanthropie et transformation des sorciei's, p. 57 et siiiv.

(2) Fr. Perreaud, Dëinonologie ou Traité des démons,

sorciers et de leur puissance ou impuissance. Genève, Pierre Aubert, 1653. . *

• C’est im maléfice si commun, pour le jourd’liui, dit aussi de Lancre, qu’il n’y a guère d’homme d’honneur qui s’ose marier de jour et qui rie cherche les ténèbres, et quelque ruse ou honnête artifice pour tromper le diable et éluder ses supposts.

Il revient plus loin sur le même sujet :

Pendant que l’aiguillette demeure nouée, Satan imprime au-dessus quelque petite marque ou verrue pour donner plus de mal au cœur à ces pauvres conjoints.

Il parle à mots couverts d’un noueur d’aiguillettes, âgé de soixante ans, de la paroisse de Brigueil, du village d’Alest, condamné par la justice de Montmorillon, et, sur appel, par le Parlement de Paris. Une veutmêmepas rappeler son nom : « Cette procédure, dit-il, se trouve au Parlement de Paris, ensemble l’arrêt qui s’en est suivi, dans laquelle il y a une infinité de choses exécrables qu’il vaut mieux supprimer que mettre au jour. »

L’accusé, dans un interrogatoire, déclare « que le diable luy promit de le faire riche et lui donner le moyen de se venger de ses ennemis et moyennant ce, il promit de donner son corps au diable après sa mort, lequel s’obligea de

venir à luy pour l’assister tou tes les fois qu’il le réclamerait et l’appellerait Abiron ; qu’il apprit dudit Abiron à nouer l’aiguillette et ne faut dire autre chose, sinon au lieu de : Quid Deus..., etc., dire : Quod Diabolus..., etc., et proférer tels mots aux épousailles. Il peut aussi nouer et dénouer l’aiguillette par autres paroles de malédictions (1). »

A la même époque, un conseiller de Riom, Jacques de Murat, fut chargé d’instruire contre un individu de Fama, q^ji était la terreur des jeunes époux.

Parmi les nombreuses condamnations prononcées par la Chambre ardente, figurent, en 1681, celles de Louis Gobert, ferrandinier à Paris (2), et de Barenton, laboureur en Beauce, jeteurs de sorts et noueurs d’aiguillettes.

Gobert exerça son talent contre un abbé dont la Vigoureux était jalouse (3).

(1) De Lancre, loc. cit., p. 314, 316, 773.

(2) Les ferrandiniers étaient des fabricants d'étoffes en soie et laine. '

(3) Procès-verbal de la question de la Vigoureux du 9 mai 1679. Elle succomba aux douleurs de la torture.

Heureusement, celui qui noue peut dénouer. De Lancre a assisté au jugement de plusieurs sorciers qui faisaient l’aveu de s’être donnés au diable et d’avoir fait un pacte exprès pour lier et délier, donner le Heure et Foster. On lui a fait voir une femme extrêmement habile en cette matière ; elle avait délié une jeune mariée qui poussait des cris furieux, s’agitait comme une possédée et courait à travers champs comme un lycanthrope.

La même sorcière avait promis à un mari désespéré de le ' remettre en possession de lui-même après une nuit passée dans son lit (1).

La contre -partie c’étaient les charmes d’amour, variés à l’infini, dont on a tant abusé au xvii" siècle : poudres, graisses, breuvages, philtres, statues de cire, billets et signes cabalistiques, opérations sur des couleuvres et des crapauds, cérémonies sacrilèges, etc.; toutes les inventions de la magie, de la sorcel-

(1) De Lancre, loc. çit., p. 325.

lerie et de l’impiété mises au service des passions amoureuses.

On en trouve des exemples un peu partout. Sons l’influence d’un charme, un jeune homme de Saint-Gémiman, en Étrurie, s’éprend d’une sorcière, quitte sa femme et ses enfants pour habiter avec elle. La femme trompée, soupçonnant un sortilège, se glisse dans la maison de sa rivale, et trouve sous le lit, enfermé dans un pot, un crapaud ayant les yeux cousus et bouchés. Elle le prend et le fait brûler. Le soir même, le mari rentre' à la maison, amoureux de sa femme et ne voulant plus entendre parler de la sorcière (1).

A Paris, la mode des charmes devient fureur. Les sortilèges passionnels, comme on dirait aujourd’hui, envahissent la ville et la Cour, inquiètent le roi, lui font établir un tribunal d’exception pour juger les coupables. De la Reynie ordonne des perquisitions, on trouve chez la Trianon un squelette, des fioles

(1) De Lancre, loc. cit., p. 322.

étiquetées, des planches d’argent gravées représentant des figures planétaires, des chandelles noires, faites de poix, un miroir magique, une baguette dite Verge cVAaron^ des figures de plomb, de celles qu’on employait pour les charmes dits réussites de mariage y un doigt de main desséché, des fragments d’hostie, un alambic, etc.

La comtesse de Soissons et de Montespan recevaient des philtres pour le roi. Cette dernière les paya une fois cinquante louis (1).

La Voisin avait promis à M“® de Baucé, sénéchale de Rennes, un esprit pour se faire aimer et avoir de l’argent (2). Elle prétendait avoir reçu de Guibourg des huiles consacrées, qui rendaient amoureuses les lèvres qui en étaient imprégnées (3). Marie Miron, veuve de M. Brissard, conseiller au Parlement, donna

(1) Interrogatoire de Lesage, du 13 juillet 1680, à Yincennes. Bibliothèque de l’Arsenal.)

(2) Confrontation de la Bosse à la Voisin du 8 mars 1679 à Vincennes. (Bibliothèque de l’Arsenal.)

(3) Interrogatoire de la Voisin du 16 juin 1680. (Bibliothèque de l’Arsenal.)

100 pistoles à la Voisin pour se faire aimer de Louis-Denis de Rubantel, capitaine aux gardes et maîtres d’hôtel du roi (1).

Françoise Pilastre, aventurière, qui n’était, disent les extraits de la procédure, « ni fille, ni mariée », mise sur la sellette le 2 septembre 1680, reconnaît avoir consacré des couleuvres pour l’amour, et vendu des poudres et des cantharides (2).

Elle est associée avec un nommé Galet; celui-ci, arrêté à Caen^ puis reconduit à Yincennes, fait des aveu:^ complets. Il a travaillé en 1677 contre de Fontanges, et donné deux fois des poudres pour le roi (3).

Les volumineuses procédures de la Chambre ardente contiennent une foule d’anecdotes, plus ou moins singulières, sur les figures de cire, les billets cabalistiques, les cœurs de pigeons, etc., employés pour l’amour. On voit

{{] Interrogatoire de Lesage du 27 mai 1679, à Vincennes. (Bibliothèque de l’Arsenal.)

(2) Manuscrit de la Bibliothèque du Corps législatif.

. (3) Résume de la déclaration de Galet, fait par de La Reynie, le septembre 1680. ^Bibliothèque nationale.)

en scène le chevalier de Bernières, inventeur d’une ligure pour l’amour, Marie de Lamarck, femme de M. du Fontet, mestre de camp d"un régiment de cavalerie, M. de Feuquières, M. de Prade, la présidente Leféron et bien d’autres, à côté de de Montespan, toujours en cause (1).

Ces histoires, quelques-unes fort piquantes, pourraient trouver place dans un traité complet de magie et de sorcellerie, mais nous entraîneraient trop loin.

Pour donner plus de force au sortilège, des prêtres magiciens font passer les poudres et les billets sous le calice et baptisent les statues de cire, avec assistance de parrains et de marraines. C’était déshonorer le grand siècle, sans aucun profit pour l’amour.

Nous sommes en progrès; les charmeresses de nos jours, beaucoup plus ingénieuses et plus savantes, trouvent en elles-mêmes, sans le secours de l’esprit malin, tous les artifices

(1) François Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV, V, VL

de la magie, et d’irrésistibles moyens de séduction. Des femmes blanches et frêles comme des lys sont plus fortes que le monstre noir avec toutes ses simagrées et toutes ses roueries.

Il faut croire que, pour Satan et ses disciples, l’amour et le mal ont la même origine, car tout ce qui produit l’amour, poudres, billets, figures de cire, peut en même temps satisfaire la vengeance, occasionner des maladies, des souffrances, passagères ou mortelles.

Pour rendre la pobdre plus efficace, dans un but hostile ou amoureux, on y joint divers ingrédients : des cendres de crapauds, de couleuvres, de cadavres d’enfants brûlés et même des fragments d’hosties consacrées.

Après de terribles conjurations, la poudre est jetée sur les vêtements et sur le linge, ou mêlée aux aliments de la personne qu’on veut atteindre par haine ou par amour.

Chambellan, gentilhomme breton, demeurant faubourg Saint- Germain, près la rue des Mauvais -Garçons, avait des figures de

cire (c pour l’amour et pour la mort » (1).

Guibourg, qui a fait et vu tant de choses extraordinaires, décrit, dans un interrogatoire, un billet, une sorte de pacte à double fin. Après une séance de magie et de conjurations, il trouva sur son manteau, déposé sur une chaise, un pacte, ou plutôt la copie d’un pacte (car les originaux de ces sortes de conjuration doivent être écrits sur parchemin vierge, et celui-ci était écrit sur papier) ; il était ainsi conçu :

Je ( ), fille de ( ), demande l’amitié du

R... et celle de Monsieur le D..., qu’elle me soit continuée, que la R... soit stérile; que le R... quitte son lit et sa table pour moy; que mes parents, mes serviteurs et domestiques luy soient agréables, chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée au conseil du R... et savoir ce qui s’y passe, et que cette amitié redoublant plus que par le passé, le R... quitte et ne garde La Val... et que la R... étant répudiée, je puisse épouser le R...

Si cet appel au démon ne réussit pas, il est

l ) Procès-verbal de question de la Voisin du 20 février 1680 ^Bibliothèque de l'Arsenal.'

pour la femme sans scrupule et sans pudeur un moyen suprême : remplacer les substances inertes par sa chair vivante, se donner ellemême en holocauste, servir d’autel au plus abominable des sacrilèges. Mystérieux pourparlers et rendez-vous avec un officiant, prêtre ou non, soit à Paris, soit à la campagne, dans une cave, une masure isolée ou une maison sûre. On pose une pierre d’autel ou un simple matelas sur une table ou deux chaises éclairées par des cierges presque toujours noirs. La femme, nue ou les jupes relevées, s’étend comme la victime du sacrifice, prête à toutes les complaisances et à toutes les hontes.

Le prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, pose sur elle le calice et commence les profanations. Il consacre le pain et le vin avec d’horribles paroles. Unbaiser obscène remplace celui que le prêtre a coutume de donner à l’autel, baiser quelquefois suivi de la possession complète. A certaines messes, on communie sous les deux espèces, confondues dans le plus hideux mélange que la débauche ait jamais

imaginé. A l’immonde se joint la férocité : des sacrifices d’enfants complètent la fête, et nous ne sommes plus dans le domaine du rêve.

La célébration des messes sur le ventre, avec leur cérémonial et leur personnel, leurs formules et les crimes dont elles étaient le prétexte ou la cause, est attestée dans des pièces authentiques par une foule de témoins et d’accusés dont la véracité ne peut être mise en doute.

Des femmes à tout oser, comme la Voisin, la Ferry, la Vigoureux, la Joly, la Bosse, la Filastre, la Simon, la Pelletier, la Trianon, servaient d’intermédiaires salariées entre les femmes du monde et des prêtres indignes, entrepreneurs de sortilèges et de conjurations démoniaques (1).

L’usage de ces messes, appelées souvent messesnoires, était si répandu, que les femmes qui ne voulaient pas se faire connaître ni se

(1) La Voisin a été brûlée vive le 22 août 1680. Après avoir fait amende honorable, la Bosse et la Ferry (celle-ci le poing préalablement coupé) ont été étranglées, puis brûlées le 10 mai 1679.

soumettre à de pareilles impudeurs trouvaient des créatures complaisantes pour les remplacer. La cérémonie, faite par procuration, ne perdait rien de son efficacité.

Elle pouvait être présidée par le premier venu. Le noueur d’aiguillettes Barenton, dont la réputation de sorcier s’était étendue de la Beauce à Paris, disait des messes de femmes pour des gens venus de Paris.

Desnoyers, maçon, inventa de nouvelles parodies sacrilèges à l’intention de M"'® de Montespan.

Un lord anglais dont les procédures ne révèlent pas le nom, et qui paraît être Buckingham, l’illustre débauché, de concert avec la Des Œillets, suivante et confidente de de Montespan, prêtait son concours et rendait les assistants témoins des plus monstrueuses obscénités; Rome et la Grèce, au paroxysme de leur décadence morale, n’ont rien inventé de sem-blable.

Ce culte abominable avait créé une sorte d’industrie. Maître Jean, portier des Quinze-

Yingts, prêtait sa chambre et des ornements.

L’abbé Olivier, avait dressé un autel spécial chez la Gouin, devineresse, « qui tenait un mauvais lieu vers les Quinze-Yingts » (1). Il faisait des conjurations pour la Philbert (2).

Deschault acheta une pierre d’autel, dont se servait l’abbé Tournet. On relève à la charge de ce dernier plusieurs messes dites sur une jeune fille de quatorze à quinze ans, qu’il avait séduite et déflorée, et d’autres dans une cave, sur le ventre de sa domestique.

Accusé de sortilèges et d’empoisonnements, Tournet fut condamné à la peine capitale.

Ces prêtres de Satan avaient des acolytes et des desservants des deux sexes. La Durenant et François de Lalande, tenant chacun un cierge à la main, servaient les messes de.Cotton, prêtre de Saint-Paul et maître des éco-

(1) Interrogatoire de Lesage, du 14 octobre 16119, à Vinccnnes. (Bibliothèque de l’Arsenal.)

(2) La Philbert, feniiuo du premier joueur de flûte du roi, fit amende bonoraole devant Notre-Dame, le poing coupé, puis fut pendue en Grève le 10 juin 1679.

liers, passé maître en fait de, sacrilèges et de conjurations (1).

Un pourrait consacrer un chapitre spécial et même un livre curieux aux messes noires. Il y aurait ample pâture pour les amateurs de scènes fantastiques, de tableaux vivants, de réalités brutales.

Outre les sacrifices sanglants, les sacrilèges, les obscénités ordinaires, on assisterait à des messes à l’envers, à des opérations magiques sur des os de morts placés en forme de croix dans du linge ou des vêtements, à d’etfroyables conjurations, la nuit, dans des caves rayées d’éclairs sinistres, pendant que l’orage gronde et que la foudre éclate au dehors. A travers les procédures, on suivrait les exploits diaboliques de prêtres insensés, comme Rebours, associé de la Duval, sorcière, qui avait un chat parlant; Bobie, prêtre de Saint-Laurent; Gérard, prêtre de Saint-Sauveur, triste héros d’un roman démoniaque; Dubousquier, Des-

(1) Cotton, arrêté au mois de février 1680, après avoir été soumis à la question, fut brûlé à Paris le 20 septembre 1680.

pan, Lemperrier, Deshayes, Gilles Davot, confesseur du mari de la Voisin, célèbre par la violence de ses conjurations (1); Mariette, ancien précepteur, condamné aux galères, et bientôt remis en liberté, grâce à sa parenté avec M. de Mesme, président à la Tournelle, etc.

Nous laisserons à d’autres le soin de révéler tous ces mystères, qui n’ont rien de commun avec ceux du moyen âge, et ne suivrons à la Chambre ardente que l’abbé Guibourg, le grand prêtre de la magie et de la sorcellerie (î2). Dans ses rapports de police, de La Reynie esquisse ainsi le portrait de cet étrange personnage sur lequel il avait fait une minutieuse enquête :

(1) Gilles Davot fut pendu et brûle le 9 juillet 1679, après avoir subi la question de l’eau.

(2) Pour ce qui concerne la Chambre ardente, voir le manuscrit ayant pour titre : « Chambre ardente, tenue les années 1679-80-81-82, extrait fait par M. Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre les mains de M. le chancelier garde des sceaux, parles héritiers de La Reynie. » (Bibliothèque du Corps législatif.) François Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV, V, Yl. — Dufey (de l’Yonne), Mémoires pour servir à l’histoire secrete du gouvernement français, depuis le siècle jusqu'en 1789.

Guibourg, cet homme qui ne peut être comparé à aucun autre, sur le nombre des empoisonnements, sur le commerce du poison et des maléfices, sur les sacrilèges et les impie'tés, connaissant et étant connu de tout ce qu’il y a de scélérats, convaincu d’un grand nombre de crimes, et soupçonné d’avoir eu part à beaucoup d’autres ; cet homme qui a égorgé et sacrifié plusieurs enfants, qui, outre les sacrilèges dont il est convaincu, confesse des abominations qu’on ne peut concevoir, qui dit avoir, par des moyens diaboliques, travaillé contre la vie du roi; duquel on apprend tous les jours des choses nouvelles et exécrables, et des crimes de lèse-majesté divine et humaine.

Sa concubine, la nomjnée Chaufrain, coupable avec lui du meurtre de quelques-uns de ^ces enfants, a eu part à plusieurs des sacrilèges de Guibourg et, selon les apparences et l’air du procès, était l’infàme autel sur lequel il faisait ses abominations ordinaires (1).

Laissons parler Guibourg, et citons quelques extraits de ses interrogatoires :

« Leroy, gouverneur des pages de la petite écurie, a été le premier qui lui ait proposé de

(1) Mémoires de M. de La Reynie, sur le fait touchant les abominations, le sacrifice de l’enfant pour la Des Œillets et pour l’étranger, prétendu milord anglais. (Bibliothèque nationale.)

travailler pour M""® de Montespan ; croit qu’il y avait déjà des gens qui travaillaient pour le même dessein; il le sollicita pendant plus d’un an à dire la première messe. Il y avait un gentilhomme qui le sollicitait conjointement pour la même affaire, mais il ne put savoir son nom; son laquais lui dit qu’il s’appelait Saint- Morisse, et croyait qu’il était à M?"" l’archevêque de Sens; il promettait 50 pistoles et un bénéfice de 2 000 livres.

« La première messe qu’il dit à cette intention fut au Mesnil, proche Montlhéry, sur le ventre d’une femme qui y était venue avec une autre grande créature. A la consécration, il récita la conjuration :

« Astaroth, Asmodée, princes de l’amitié, (( je vous conjure d’accepter le sacrifice que je « vous présente de cet enfant pour les choses c( que je vous demande, qui sont que l’amitié (( du roi, de Monseigneur le Dauphin, me « soit continuée, et être honorée des princes (( et princesses de la cour, que rien ne me « soit dénié de tout ce que je demanderai

« au roi, tant pour mes parents que servi- « teurs. ))

(( Et il nomma les noms du roi et ceux de de Montespan, qui étaient dans ia conjuration.

c( 11 avait acheté un écu l’enfant qui fut sacrifié à cette messe, lequel lui fut présenté par une grande fille, et ayant tiré du sang de l’enfant qu’il piqua à la gorge avec un canif, il en versa dans le calice, après quoi l’enfant fut retiré et emporté tlans un autre lieu, dont ensuite on lui rapporta le cœur et les entrailles pour en faire une deuxième (messe), et qui devaient servir, à ce que lui dirent Leroy et le gentilhomme, pour faire des poudres pour le (roi) et pour de Montespan ; la dame pour qui il dit la messe eut toujours des coiffes baissées qui lui couvraient le visage et la moitié du sein.

« Il dit la deuxième messe dans une masure, sur les remparts de Saint-Denis, à deux heures du matin, sur la même femme, avec les mêmes cérémonies, et la Pelletier s’y trouva. C’était

pour invoquer le diable et faire un pacte.

« La troisième messe fut dite à Paris, chez la Voisin, sur la même femme, il peut y avoir de cela huit ou neuf ans.

c( Il y a cinq ans, c’est toujours Guibourg qui parle, il a dit une pareille messe, à Paris, sur la même personne qu’on lui a toujours dit être (M"’® de Montespan), aux mêmes intentions, et la Laporte était présente.

« Il a fait chez la Voisin, revêtu d’aube, d’étole et de manipule, une conjuration en présence de la Des OEillets, qui prétendait faire un charme pour le (roi) et qui était accompagnée d’un homme (lord ***) qui lui donna la conjuration, et comme il était nécessaire d’avoir... (Il indique un mélange immonde qu’on versa dans le calice après être passé dans la ruelle du lit)... Sur le tout la Des Œillets et l’homme mirent chacun d’une poudre de sang de chauve-souris et de la farine pour donner un corps plus ferme à toute la composition, et, après qu’il eut récité la conjuration, il tira le tout du calice qui fut mis dans un pe-

tit vaisseau que la Des Œillets ou l’homme emporta (1). »

Guibourg, dont il serait trop long de reproduire tous les interrogatoires, reconnaît avoir égorgé trois enfants. Et que de victimes semblables à cette époque ! Un enfant de la Pilastre a été massacré sous ses yeux pour un sacrifice. La Joly, entendue à Yincennes, le mai 1681, fait la déclaration suivante :

La Méline la menaain jour chez Descliault, dans la rue du Temple, où elles retrouvèrent sa femme et un grand prêtre de fort méchante mine, appelé Meignan. La femme lui parla de quelque sacrifice. En ayant touché quelques mots à Meignan, il fut à l’instant lever une méchante pièce de tapisserie, et lui fit voir un bassin qui était derrière la tapisserie, et dans ce bassin les corps de deux enfants qui pouvaient être de sept mois ou environ, et qui étaient deux garçons qui avaient été coupés en plusieurs pièces, qu’on avait rapprochées les unes des autres dans le bassin dans lequel était du sang fort vermeil et qui paraissait être tout frais (2).

(1) Interrogatoires de Guibourg des 26 juin, 8 juillet et 10 octobre 1680, à Vincennes. (Manuscrit de la Bibliothèque du Corps législatif.)

(2) Bibliothèque nationale.

Ces massacres d’enfants jetaient répouvante dans Paris, et l’affolement public occasionna des désordres en 1676, ainsi que le constate La Reynie dans un rapport secret à Louvois (1).

Les déclarations de la fille Voisin des 20 et 22 août 1680 et celles de sa mère, le procèsverbal de question de la Pilastre du 1" octobre 1680, les interrogatoires de Lesage du 16 juillet 1680 et de plusieurs autres accusés, contiennent d’horribles détails sur la célébration des messes noires et les sacrifices d’enfants. Nous n’insisterons pas.

L’amour a épuisé toutes ses flèches empoisonnées, mais la haine n’est pas encore désarmée. Pour les vengeances secrètes, pour frapper à distance, il reste une arme précieuse, l’envoûtement, qui permet, sans scandale et sans bruit, de graduer les tourments et même

(1) Mémoires de M. de La Reynie. « Observations à mettre sur la liasse des actes envoyés, suivant l’ordre du roi, par le sieur Desgrez, à M. de Louvois, enfermés dans une cachette dont j’ai envoyé la clef cachetée. >» (Bibliothèque nationale.)

de donner la mort. Divers procédés à votre choix. L’envoûtement s’opère à l’aide d’une figure de cire, d’un animal, presque toujours un crapaud, d’un morceau de chair, d’un objet quelconque symbolisant la personne à laquelle 011 veut nuire. On peut même se servir d’os de mort.

Si vous voulez vous défaire d’un ennemi ou seulement le faire souftrir, fabriquez une figurine de cire, en y mêlant de l’huile baptismale et des cendres d’hosties brûlées. Tous lui donnez le plus de ressemblance possible avec la personne à maléficier. Après une invocation au diable, des formules spéciales et de foudroyantes imprécations, vous vous représentez l’allure et les traits de la victime désignée, vous reportez sur elle tout l’effort de votre pensée et toute l’intensité de votre haine, en l’appelant par son nom. C’est l’hypnotisme à sa plus haute puissance. Si vous voulez des blessures correspondantes, prenez une aiguille ou un stylet, et criblez de coups la statuette. Les yeux crevés rendront la personne aveu-

gle. Vous lui brisez uu membre en mutilant la statue. Faites fondre la cire, si vous préférez une maladie de langueur et de longues souffrances. Voulez-vous en finir et avez-vous du courage? Un coup droit au cœur, avec la ferme volonté de donner la mort, elle est instantanée.

Mêmes coups d’aiguille sur un crapaud, et mêmes effets produits. Avec plus de raffinements, la personne peut mourir empoisonnée.

Cette manière de vendetta était fréquente au moyen âge ; une brochure récente retrace un envoûtement en Gévaudan, en l’année 1347 (1).

Nous allons retrouver les mêmes pratiques dans les procès de sorcellerie, non plus en Gévaudan, mais au cœur même de Paris, en plein xvii® siècle.

Des herboristes, comme Deslauriers, Pâris, Petit, avaient la spécialité des crapauds pour

(1) M. Edmond Falgairolle, Un envoûtement en Gévaudan en Vannée 1347.

découvertes de trésors, maléfices et envoûtements (1).

La magicienne la Bosse et son fils, jeune soldat, pour un maléfice mortel, donnent des coups de pointe de couteau à un crapaud qu’ils tiennent à la main, et lui font avaler du poison (2).

Lesage avait chez lui une figure de cire pour faire mourir et disait sur elle des conjurations pour la mort du roi (3).

Un arrêt du 20 février 1682 condamme Jean Maillard, auditeur des comptes à Paris, comme complice du sorcier Barenton et de fenvoûteur Pinon, à avoir la tête tranchée (4).

Les sorcières de Macbeth ont été dépassées. Le drame débute au cimetière de la façon la

(1) Les époux Petit, qui tenaient boutique ouverte à la Halle, vendaient leurs crapauds de 20 à 30 sols. Poursuivis devant la Chambre ardente, ils furent acquittés par arrêt du 21 juin 1679.

(2) Interrogatoire de la Chéron, du 27 mars 1679, à Vincenncs. (Bibliothèque de l’Arsenal.) La Chéron fut condamnée à être étranglée, puis brûlée place de Grève, le 17 juin 1679.

(3) Interrogatoire de Lesage, 14 octobre 1679. (Bibliothèque de l’Arsenal.)

(4) Bibliothèque du Corps législatif.

plus funèbre. Une belle et rayonnante nuit d’été à Paris, en 1619, le gardien du cimetière de Saint-Germain-des-Prés, éveillé par un bruit insolite, se lève et aperçoit trois vieilles femmes qui, après avoir creusé une fosse, y déposent des morceaux de cbair sanglante. Vite l’alarme est donnée, des sergents accourent, les trois femmes sont arrêtées. On reconnaît en elles trois sorcières : Claire Martin, âgée de cinquante ans; Jeanne Guierne et Jeanne Caquette, l’une et l’autre un peu plus âgées. Le procès-verbal des recherches constate qu’on a trouvé dans la fosse « un cœur de mouton plein de clous à lattes, bordé en forme de demi-croix et forces longues épingles y tenant ».

Interrogée par le bailli de Saint-Germain, Claire Martin reconnaît que c’est un maléfice préparé, avec l’assistance des deux autres femmes, pour nuire à quelqu’un qui lui a fait du mal.

Par sentence du bailli, « toutes trois sont condamnées au fouet, et ladite Martin, devi-

neresse et actrice de tout ce malheur, à avoir de plus la fleur de lys et être bannie ».

Sur l’appel des condamnées, le Parlement de Paris, par arrêt du 14 août 1G19, « réformant la sentence du sieur [bailli de Saint-Germain, condamne ladite Martin à être fustigée et battue' de verges, sans autre punition que celle du ban, les deux autres complices assistant à l’exécution de l’arrêt (1) ».

Une femme jalouse d’un jeune lord anglais avait promis de se venger. Elle s’empare d’un de ses gants, celui de la main gauche, le fait bouillir, le perce d’épingles et l’enterre en prononçant des paroles de malédiction. A la même heure, le jeune lord a la main transpercée et meurt peu de temps après (2).

(1) Procès-verbal du crime détestable de trois sorcières, surprises es faubourg Saint-Germain-des-Prés. (Paris, Sylvestre Moreau, 1619.)

(2) Margaret et Flover, Découverte étonnante, 1619. Réédité en 1838.

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