‹ Les procès de sorcellerie au XVIIe siècleChapitre 14 sur 21 · SABBAT DU A · texte numérisé non relu

SABBAT DU A

Ouverture à 9 heures du soir.

Président : BéELZÉBUTH (forme changeante, à surprises).

Choix d’une reine.

Appel, amende de 5 livres et punition corporelle contre les défaillants.

Renouvellement des promesses et des engagements.

Adoration du diable avec des chandelles noires (2).

Le baiser d’obédience.

Distribution des poudres à maléfices.

Conciliabule pour la grêle (3).

Festin.

Interdiction du sel qui sert au baptême.

Musique; flûtes et tambours.

(1) Soldan-Heppe, loc. cit., t. II.

(2) L’emploi des chandelles noires ou vertes était fréquent en sabbat dans le comté de Bourgogne.

(3; Il y avait souvent de vives discussions entre les possesseurs de biens et les pauvres au sujet de la formation de la grêle.

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Danses en rond, dos contre dos.

Béelzébuth descend de son trône, fait son choix et donne le signal. '

Mêlée générale; parodie dn mariage. Lumières éteintes, ciel voilé, obscurité complète.

-Départ au chant du coq.

Avant le spectacle, écoutons le récit de quelques habitués.

Marie Carlier, venue des environs de Tournay pour assister aux sabbats du marais de FEspaix, est assise à côté'du maître, « couverte de faux affiquets et couronnée royne » (1).

De Lancre « en tout village a trouvé une royne de sabbat, que Satan tenait en délices comme une espouse privilégiée ».

Très assidue au sabbat était Adrienne Perrin, poursuivie en 1613 devant le bailliage de Vesoul. L’instruction résume ainsi la part qu’elle y a prise :

Avoir sollicité d’être confrontée avec des sorciers et des sorcières aussi détenus, qui la reconnurent pour avoir été avec eux au sabbat en différents endroits du territoire de Montjustin ; — avoir ladite défenderesse

(1) Louise, Loc. cit., p. 46.

comparu comme les autres à l’appel d’un certain démon, son maître, qui se nommoit Gribouchot (lequel a coustume, à l’entrée et commencement desdits sabbats, pour reconnoître s’il deffant aucun sorcier ou sorcière, de nommer et surnommer tous iceux l’un après l’autre, selon l’escrit qui en est en certain livre, duquel les feuillets sont noirs etlesdits escrits blancs); — s’y être représentée sans y avoir défailli (et lequel démon, en ayant perdu aucun, a accoustumé faire (un cri si espovantable que lesdits sorciers en après n’y osent défaillir, se faisant tel sabbat à certain jeudy, et à la mynuit); — s’être ladite deffenderesse retreuvée avec les autres sorciers proche un grand feu, qu’ordinairement est fait à tel sabbat; à la clarté d’iceluy, avoir dansé avec ledit Gribouchot, son maître, et autres démons et sorcières, dos contre dos, et selon qu’ils ont accoustumé; — avoir icelle deffenderesse beu et mangé aux sabbats avec iceux démons, sorciers et sorcières, du breuvaige et viande de chair de chat et autres qui y sont apportées par lesdits démons sur une table dressée à cet effet, estant assis, et lesquelles viandes n’ont aucune saveur; avoir avec les autres susdils sorciers, à chacun desdits sabbats, fait adora- . tion et oblation avec une chandelle de brèze allumée, rendant une flamme bleuse et verte, à certain démon qui domine et préside sur tous les autres, qui s’appelle Bonne-herbe, ayant les deux mains en terre et le derrière mid eslevé, étant habillé d’une longue robe noire, et un sac de toile en teste, en forme de capuçon

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de moine, et en derrière le derrière duquel y ait un petit démon, lequel qui est réputé et commis pour recevoir lesdites 'chandelles, que la deffenderesse lui a olfry par tous lesdits sabbats, et plantées aux dents de certaines hyerces (herses), estant élevées sur trois bois et les dents contre monts, selon que faisoient tous les autres sorciers et sorcières. — Avoir icelle deffenderesse, après telles offertoires, ayant les genoux flexis en terre, avoir baisé le derrière dudit démon par forme et manière de reconnoissance et mespris de son Dieu, — de plus et à tous les sorciers d’iceux sabbats, avoir lavé les mains, dansé la danse que les diables nomment la danse-des grales (grêles) avec son démon Gribouchot et autres sorciers et sorcières dos contre dos (1).

Devant la justice de Demangevelle, en 1629, Georges Grandjourné est reconnu coupable « d’être allé souvent au sabbat, où il faisait la cuisine, ayant une grande serviette devant lui et découpant le pain et la chair de bœuf rôtie ; d’avoir proposé audit sabbat de faire périr toute la récolte de blé dudit Mélincourt; d’avoir été reconnu et dénoncé par plusieurs sorciers

(1) Archives départementales de la Haute-Saône, B. 5049.

OU sorcières, détenus ou exécutés comme tels (1), etc. »

Il ne faut pas vous laisser ignorer que presque tous les convives se plaignent de sortir avec la faim.

Le roi de la fête habituellement préside en forme de bouc ; mais plus d’une fois, par une suprême ironie, il s’est fait adorer en vache noire et en chat. Sa fantaisie n’a pas de bornes : on l’a vu se dresser comme un fantôme de feu qui sort d’une fournaise.

Il est apparu ailleurs comme un vieux cyprès décharné, sur tronc duquel se dessinait un visage humain.

Quand il trône en bouc, il prend une forme spéciale décrite par les démonographes pour faciliter l’humiliant baiser qu’il exige, « honorant certains sorciers et sorcières plus que les autres ».

Marie d’Aspicalure, habitante d’IIendaye, âgée de dix-neuf ans, déclare, « étant à ge-

(1) Archives départementales de la Haute-Saône, B. o048,

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noux, avoir rendu trois fois de suite cet hommage à un bouc resplendissant, dont tous les membres avaient des proportions gigantesques ».

Une des reines du sabbat, la belle J. Detsail, avait prodigué à son diable Tignoble baiser. Les privations du cachot et l’écrasement de la torture avaient à peine altéré sa beauté. Amoureux d’elle, le bourreau pleurait en la conduisant au supplice. Quand elle monta sur le bûcher, à Bayonne, en 1609, il lui demanda le baiser du pardon. Elle le repoussa dédaigneusement, « ne voulant pas, dit De Lancre, profaner sa belle bouche qui avait accoutumé d’être collée au derrière de Satan ».

Le récit du sabbat, sur lequel on pourrait écrire des volumes, varie selon le caractère, les habitudes et le tempérament du narrateur. Les chaudes imaginations du midi de la France en font d’épouvantables et lubriques descriptions, impossibles à reproduire. Des couleurs de feu représentent la nudité, les poses, les fantaisies érotiques des principaux

acteurs au milieu de la mêlée et des rondes infernales.

Satan a des lois de débauche et de dégradation ; commandements que De Lancre formule ainsi :

Danser indécemment,

Festiner ordement,

S’accoupler diaboliquement,

Sodomiser exécrablement,

Blasphémer scandaleusement,

Se venger insidieusement.

Ces bouts-rimés pâlissent à côté d’un long poème latin sur les sorcières, dédié par un très haut personnage à De Lancre, et que celui-ci a traduit lui-même.

La haute dignité de l’auteur, plus jurisconsulte que poète, donne à cette épopée tragidiabolique un certain intérêt.

Une citation suffira pour en faire apprécier l’esprit et la valeur.

Le S«56a^, traduit du poème latin de M. le président d’Espagnet, conseiller du roi en ses Conseils d’État et privé, à rhonneur de M. de l’Ancre, en son livre de Vinconstcmce des démons :

LE REVE DU SABBAT

Voyez le throsne d'or du tyran orgueilleux,

Qui rend aux assistants son regard merveilleux, , Terrible et sanguinaire.

D’un gosier altéré du sang de ses subjects, Esbranlant sa crinière

A la mesme façon que Pan, Dieu des forests.

Désireux d’exercer sa tyrannique loy,

11 appelle à l’instant ses esclaves vers soy,

Où sont plus de femelles.

Plusieurs enfants y vont, comme on voit au printemps Sur les plantes nouvelles Les oiseaux par amour ensemble voletant.

Suivant tous les appas de l’impudicité,

On voit la sœur se joindre à son frère éhonté.

Et le fils à sa mère.

Chacun s’estyme heureux; ainsi reste impuny L’inceste et l’adultère,

Tant le respect des lois de ces lieux est banni... '

Ces vers impitoyables ne disposent pas à une expédition nocturne sous la conduite du diable et portent à des idées plus sérieuses. Le sabbat est le pivot de la sorcellerie. C’est un événement considérable dans l’histoire de la civilisation et de la justice criminelle. Il soulève une question de haute physiologie, un problème historique qui n’a pas encore été ré- .solu : le sabbat était-il réel? n’était-ce qu’une

halluciaation, ou simplement un prétexte à des réunions nocturnes dont Tunique démon était celui de la débauche?

Même à Tépoque la plus brillante du xviT siècle, la réalité du sabbat, pour la plupart des occultistes, est un article de foi. Leur conviction se manifeste avec une véritable éloquence. L’essence de Satan, son éternelle ambition est de singer et d’outrager la majesté divine. Il lui faut un culte, parodiant les cérémonies religieuses, une royauté sur terre. Il aura son trône et son autel. Le sabbat existe, et s’est perpétué à travers les siècles; il s’est tenu des milliers de fois dans toutes les contrées du monde. Qui peut en douter quand tous l’affirment, accusés, juges, confesseurs et témoins; les accusés, au péril de leur tête, et souvent même avec la certitude d’être brûlés comme sorciers ?

Hautes juridictions et parlements sont convaincus. L’arrêtiste Jean Chenu, dont le recueil est de 1(320, cite un arrêt du 16 mars 1616, par lequel le Parlement de Paris condamne

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trois sorciers du Berry à être pendus et brûlés pour être allés au sabbat.

A la suite de l’épidémie du Labourd, les prisons sont insuffisantes pour contenir les accusés. La Tournelle de Bordeaux, embarrassée de tant de procès, décide, à la rentrée de la Saint-Martin de 1609, qu’on devra se borner à fouetter et à bannir à perpétuité les sorciers qui ont seulement assisté au sabbat sans s’être livrés à aucun maléfice, cet adoucissement n’est pas ratifié. Par deux arrêts solennels, laGrand’Chambre, le 10 juillet 1610, présidée par M. d’Affis et peu de temps après, par M. Mesmod, pose en principe que les sorciers se transportent réellement au sabbat, et maintient la peine du feu dans tous les cas (1).

Les parlementaires de Rouen suivent la même doctrine, et pour la justiber, dans une requête adressée au roi en 1670, exposent l’état général de la jurisprudence et rappellent

(1) Registre du Parlement de Bordeaux.

plusieurs décisions et arrêts rendus dans le même sens.

Mêmes théories appliquées en Allemagne.

En 1629, à Bettinghen, plus de cinquante sorciers ont subi la peine capitale pour être allés au sabbat.

Quelques magistrats se moquaient de cette crédulité.

Aicolas, ce courageux conseiller du Parlement de Besançon, qui a combattu avec tant d’éloquence et d^énergie les abus de la torture, fait appel au bon sens et se demande comment on peut prendre au sérieux cette mise en scène, toute cette fantasmagorie qu’un signe de croix dissipe en un clin d’œil (1).

De nos jours, on croit généralement que le sabbat était le rendez-vous de débauchés ou de malheureux qui cherchaient dans de bizarres festins et des danses orgiaques l’oubli des misères du temps.

Il est donc avéré, dit le bibliophile Jacob, que le

1) Augustin ^Nicolas, Si la torture est un moyen sûr à vérifier les crimes secrets, p. 165, Amsterdam, 1681.

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sabbat, sous prétexte de magie et de sorcellerie, ouvrait un vaste champ à la démoralisation la plus complète. Aussi ce n’étaient pas seulement des démons qui en faisaient les frais et en avaient Todieux profit. On doit supposer même que bien souvent le diable n’y figurait qu’en peinture; mais il en était toujours l’cime et la pensée. Il ajoute que la nudité complète des assistants témoigne assez que le sabbat était un rendez-vous de prostitution abominable (1).

Michelet semble admettre Texistence du sabbat et montre la différence des assemblées démoniaques au moyen âge et au xvii® siècle.

Au moyen âge, c’est la revanche des serfs et la manifestation de leurs mœurs crapuleuses.

L’adultère est chez eux à l’état d’institution reconnue, estimée, chantée, célébrée dans tous les monuments de la littérature... L’inceste est leur état général, état parfaitement manifesté dans le sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils montrent ce qu’ils sont (2).

Au XVII® siècle, u ce n’est plus la sombre fête de révolte, sinistre OTgiedes serfs, àes Jacques

(!) Bibliophile Jacob, Curiosités du moyen âge.

(2) Michelet, la Sorcière, notes et éclaircissements, p.401.

communiant la nuit dans Famour et le jour dans la mort. »

La violente ronde du sabbat n’est plus l’unique danse.

On y joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses, obscènes, où des filles dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda, simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses étaient, dit-on, l’unique attrait, qui, chez les Basques, précipitait au sabbat tout le monde, femmes, filles, veuves (celles-ci en grand nombre';. Sans ces amusements, sans le repas, on s’expliquerait peu cette fureur du sabbat (1).

Il faudrait ignorer les légendes du Nord, pour nier qu^il y ait eu des danses nocturnes dans les bois, les prairies et même les cavernes. Il y en avait aussi autrefois dans divers pays, à l’occasion de certaines fêtes religieuses. Mais ces réunions familiales n’avaient rien de satanique. Le sabbat, tel qu’il est décrit par les sorciers, n’a jamais existé que dans leur imagination malade.

(J) Michelet, la Sorcière, p. 213.

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La fantaisie et l’impossibilité des transports aériens, la délivrance momentanée des prisonniers enchaînés, les baroques travestissements du diable, la composition du festin, les descriptions fantastiques de la fête, les apprêts en commun pour provoquer Forage et la tempête suffiraient à démontrer le rêve et rhallucination.

Certains accusés semblent dormir encore en laissant tomber les aveux qu’on leur arrache. Une sorcière de Clerval dit que : « Nuitamment, ne sachant en quel lieu ni endroit, elle s’est trouvée dans des danses où il y avait quantité de personnes, hommes et femmes, et lui semblait qu’elle sautait aussi haut que le plancher; il lui semblait que c’était sur la place publique de Clerval, elle s’y trouvait sans savoir par où elle sortait, ni rentrait à la maison, sachant très bien qu’elle ne marchait pas, mais ne pouvant dire comment ni de quelle façon (1). »

Jean Wier fait observer que certaines sor-

(1) Tuetey, loc. cit.^ p. 93.

cières, bien que vieilles et peu agiles, prétendent s’être échappées pour aller au sabbat par des trous si petits, qu’il leur eût été plus facile de passer un câble par le trou d’une aiguille (1).

En 1609, des enfants suspects, enfermés dans des églises, se vantaient d’échapper à la surveillance des gardiens pour voler au sabbat. Catherine de Moguille, de la paroisse d’Ustarits, âgée de onze ans; Jeannette d’Abadie de Sibord, âgée de seize ans; Marie d’Aguerre un peu plus jeune, et plusieurs de leurs compagnes à peu près du mêmp âge, persuadaient aux juges-commissaires envoyés de Bordeaux que le diable venait les prendre et les emportait pendant roffice. A une assemblée de jour, Marie d’Aguerre a vu le démon sortir d’une grande cruche, devenir peu à peu un géant d’une taille épouvantable, puis, le sabbat fini, se faire tout petit et disparaître dans sa cruche (2).

(1) Jean De pi'estigüs et Incantationibus, traduit en

français par Jacques Grevix. Paris, 1667, in-8.

(2) D’Aütun, loc. cit., p. 777.

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Grand émoi, à Ingolstadt, un jour d’exécution; plusieurs sorciers, condamnés au feu, sont amenés au lieu du supplice ; la foule est considérable autour du bûcher. Avant de l’allumer, lecture est faite au peuple des confessions judiciaires et des noms de diverses personnes que les condamnés ont fait périr au sabbat. Tout à coup, des clameurs s’élèvent de divers côtés ; des spectateurs s’avancent en gesticulant, le juge qui assiste le bourreau veut savoir la cause de ce tumulte; il constate la résurrection de six morts, prétendues victimes des sorciers, qui viennent protester contre la fausseté des témoignages et l’erreur de la justice (i).

Ce n’est pas un fait isolé. On a vu plus d’une fois, en Espagne, en France et en Allemagne, reparaître des enfants et des adultes qu’on croyait avoir été massacrés au sabbat, ou à la suite des promesses qu’on y avait faites à Satan.

(1) Spke, Cautio crimmalis, p. 292.

On sait quelles étaient l’activité de la justice et la fièvre de l’espionnage à l’égard des sorciers. Accusés et témoins indiquent le jour, l’heure et le lieu de la réunion, on se met en campagne, on surveille, on entoure le lieu suspect, et jamais les coupables n’ont pu être surpris; aussitôt qu’on approche, tout s’évanouit. Nous avons fouillé des milliers de procédures sans pouvoir découvrir un seul procèsverbal de flagrant délit, ni une constatation sérieuse.

Ce qu’on relate, ce sont les plus étonnants subterfuges de la part du grand maitre. Dans un couvent d’Allemagne, un religieux, assidu aux offices, est accusé de sorcellerie et ne nie pas sa présence au sabbat. Que faisait le prince des esprits ? A l’heure des matines, la stalle du moine, pendant qu’il folâtrait avec les sorcières, était occupée par un démon qui lui ressemblait à s’y méprendre et avait pris même l’intonation de sa voix (1).

(1) D’Autux, loc. cit.^ Discours XIII, p. 775.

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Des expériences définitives ont démontré le néant du sabbat.

Un juge de Florence, peu crédule, veut mettre à l’épreuve une sorcière et la laisse agira son gré. Elle assure qu’elle ira au sabbat la nuit même, si on la laisse rentrer chez elle et pratiquer l’onction magique. Le juge y consent. Après s’être frottée de drogues fétides, la prétendue sorcière se couche et s’endort profondément; on l’attache sur le lit; des piqûres, des coups, des brûlures, rien ne peut la faire sortir de cet état léthargique. Réveillée avec peine le lendemain, elle raconte ce qu^elle a vu au sabbat (1).

Gassendi, pendant une de ses villégiatures dans les Basses-Alpes, voulut détromper les paysans.

Il aperçut un jour un berger, lié et garrotté, que les gens du village avaient arrêté comme sorcier et conduisaient devant la justice. Grâce

(1) J. -B. Porta, Magia naturalis, 1. II, c. xxvi; Amsterdam, 1664, in-12, traduit en français par Meissonnier; Lyon, 1688.

à Tautorité dont il jouissait dans le pays, il parvint à se faire remettre le prisonnier, le lit entrer chez lui et l’interrogea devant ceux qui redoutaient ses maléfices.

Pourquoi tous ces gens-là t’accusent-ils de sortilèges?

— J’ai fait un pacte avec le diable, il y a trois ans.

— Tu te l’imagines ?

— J’avale un baume qu’un de mes amis m’a donné, et je vais au sabbat tous les soirs.

— Si tu veux, mon ami, nous irons ensemble. Que faut-il faire ?

— Prendre une de mes pilules ; nous coucherons devant la cheminée; un démon, en forme de gros chat noir, nous emportera au sabbat.

Gassendi fit semblant d’avaler une pilule et s’étendit près de son compagnon sur un matelas, les pieds sous le manteau de la cheminée. Le berger passa une nuit très agitée, rêvant tout haut, débitant mille extravagances. Le lendemain matin, il fit devant plusieurs per-

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sonnes un récit merveilleux du sabbat auquel il avait assisté.

Comme les paysans n’étaient pas encore convaincus, Gassendi administra aux plus entêtés un breuvage qui les fit tomber dans un profond sommeil. A leur réveil, ils racontaient des voyages et des scènes fantastiques, quand tous les assistants pouvaient constater qu’ils n’avaient pas quitté leur lit (1).

Il faut conclure : point de sabbat; et cependant jamais pareille unanimité n’a proclamé pendant des siècles l’existence d’un fait aussi important. Des millions d’individus de tout^ âge, de toute condition, de toute nationalité, l’ont affirmé dans les livres, dans les discours, devant la justice sous la foi du serment, dans les supplices et jusque dans la mort. D’où vient donc ce délire infectieux, cette hallucination persistante dont tous étaient frappés?

Un mot a été inventé pour expliquer les grandes épidémies, les crises qui poussent

(l) Lettres juives^ t. 1®^, lettre 20.

tout un peuple à une émeute, une insurrection, l’emportent vers la guerre, le précipitent tout à coup dans des folies contagieuses. C’est, dit-on, une sorte de mimétisme social^ qui gagne les individus et entraîne les masses; mais cette folie passe comme un coup de vent; il suffit d’un événement imprévu pour éteindre la lièvre et ramener le calme et la raison.

La sociologie, qui veut remonter aux causes, fait entrer dans son diagnostic le tempérament, la race, le climat, la densité de la population, la nature des croyances et des institutions. Toutes ces bases font défaut dans l’appréciation du sabbat, puisque la foi à ce culte est universelle, s’impose à toutes les races, à tous les gouvernements, à toutes les religions, est indépendante de toutes les églises, se retrouve plus ardente après la Réforme qu’au plus beau temps de l’Inquisition et se maintient plus vivace à Genève que dans Rome, plus profonde dans la splendeur du grand siècle qu’au milieu des ténèbres du moyen âge.

LE REVE DU SABBAT

Nous abandonnons aux spécialistes ce problème qui touche à la fois à la physiologie, et à la pathologie mentale et peut ouvrir à ia science moderne la voie de nouvelles découvertes.

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