OUTRE UN COUP DE PIED DANS LE DERRIERE
L'an 1 768, le samedi 1 7 décembre, une heure et demie après midi, en notre l'hôtel et par-devant nous Antoine Joachim Thiot, commissaire au Châtelet, est comparu
i) Archives nationales, Y^ 408.
Antoine Pétre, caporal de la garde de Paris, de poste au petit marché de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés : lequel nous a dit qu'il a été requis heure présente de se transporter dans le marché de la foire Saint-Germain par une dame à lui inconnue pour y arrêter une femme du marché dont elle lui a dit avoir à se plaindre pour raison d'insultes; qu'il l'a arrêtée et conduite devant nous pour être par nous ordonné ce qu'il appartiendra. Est aussi comparue demoiselle Anne-Antoinette Champion, épouse de M. Denis Diderot, bourgeois de Paris, et éditeur de V Encyclopédie^ demeurant à Paris rue Taranne, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint- Sulpice : laquelle nous a dit que passant heure présente dans le marché de la foire de PAbbaye, elle a aperçu plusieurs femmes dudit marché lesquelles frappaient un enfant, qui paraît vendre des mouchoirs, à grands coups de pied et de poing et de façon à intéresser tous les enfants à le plaindre. Que sa marchandise était sur le pavé et dans la boue, ce qui a tellement frappé' la plaignante qu'elle n'a pu, à cette vue, s'empêcher de faire quelques représentations à cette femme qui lui a répondu qu'il fallait corriger les enfants qui avaient l'audace de frapper des personnes plus vieilles qu'eux. Que la plaignante lui a dit, sur cette réponse, qu'il était bien vrai qu'on devait corriger les enfants quand ils manquaient, mais qu'il fallait apporter de la modération dans la correction et ne pas les tuer. Que sur cette représentation, quoique très juste et très pru-
dentt^ ladite femme Ta attaquée, Ta prise par le bras et lui a dit : « De quoi vous mêlez-vous ? Passez votre chemin. Qu^est-ce que c'est que cette Parisienne-là ? » Que sur ce propos la plaignante, qui ne voulait pas se prendre de paroles avec cette femme, lui a répondu en se tournant pour s'en aller, qu'elle était fort heureuse que Ijcs Parisiens lui fissent gagner sa vie. Que sur cette réponse ladite femme est venue sur la plaignante, lui aporté un coup sur le bras et lut adonné un coup de pied dans le derrière, en lui disant : « AUons! allons! Gueuse, passe ton chemin, il n'y a rien ici à giagner pour toi ! » Fa traitée dans les termes les plus outrageans de fputue garce, de foutue gueuse, qui, avec son foutu falbalas et son pied de rouge sur le nez, venait mettre son nez dans des affaires qui ne la regardaient pas. Que la plaignante a requis la garde et la fait conduire en notre hôtel où elle est venue pour nous rendre la présente plainte.
Signé : a. champion; thiot.
Avons ensuite fait comparoitre ladite femme, à nous amenée laquelle nous a dit se nommer Catherine Pont, veuve de Jean Pagnon, domestique, elle revendant des herbages, demeurant faubourg Saint- Marceau, rue Mouffetard, chez la veuve Saumont, logeuse, au-dessus de la ruedel'Epée-de-bois. Laquelle nous a dit <)ue, si elle a frappé un enfant dans le marché de la foire, c'est que cet enfant avait eu l'insolence de frapper une femme âgée. Que ladite plaignante est venue se mêler de la correction qu'elle donnait à ce jeune homme et a
traité la comparante de guenipe. Qu'il est vrai qu'elle lui a donné un coup de pied, mais c'est après avoir reçu^ un soufllet d'elle. Qu'elle n'a nullement tort et que si quelqu'un a à se plaindre c'est elle comparante.
Sur quoi nous avons donné acte de tout ce que dessus et nous avons laissé ladite veuve Pagnpn, en la possession dudit Pétre, qui le reconnait et s'en est chargé pour la conduire de notre ordonnance en la cour du grand Châtelet de cette ville. à l'effet de la remettre es mains du premier officier qu'il y trouvera pour par ce dernier la constituer et écrouer es prisons du Grand Châtelet. Et dans ce moment ladite dame Diderot, sur les prières et sur les instances de ladite veuve Pagnon, s'est désistée de la plainte par elle cidessus rendue, consentant que ladite Pagnon soit relaxée et que ladite plainte demeure nulle comme non faite ni avenue. *
Signé : a. champion ; pêtrb ; thiot.
En conséquence nous avons fait mettre ladite veuve Pagnon en liberté. Dont et de quoi nous avons dressé le présent procès verbal.
Signé : thiot (1),
(0 Archives nationales, Y, 13,777.
V — ^77^y 29 mai