LES LIANES
Botanique. — Procédé» d oxlracUon. — Les Landotphia. — Autres espèces. — Usages du caoutchouc. — Production et commerce. — La fl^vrc du caoutchouc.
Les rapides indications sur ces producteurs de caoutchouc s'appliqueront aussi bien au groupe africain, dans lequel dominent les Landolphia, depuis la côle occidentale jusqu'à Madagascar, qu'au groupe asiatique que nous avons à considérer en Indochine, et dont les divers représentants figurent déjà sur le tableau d'ensemble.
Botanique. — Presque toutes ces lianes appartiennent à la famille des Apocynécs et à la région tropicale, où elles habitent les profondes et sombres forêts vierges. Quelques-unes, celles du Tonkin, par exemple, s'avancent jusqu'au 23*^ degré de latitude nord. S'élançant sur les hauts fûts des arbres, courant de l'un à l'autre, elles atteignent 50 et jusqu'à 80 mètres de longueur et l'épaisseur du bras. Leurs petites grappes de fleurs blanches ou jaunes, sans prétention, s'épanouissent au sommet des liges et donnent des fruits très différents suivant les espèces : tantôt gros, charnus, globuleux ou piriformes, parfois comestibles {WillughbeM edulis Uoxburgh et Landolphia), avec des graines enfouies dans une chair juteuse; tantôt, dans d'autres espèces, les fruits sont des follicules doubles, secs, déhiscents, en forme de chapelet, de cornes de buffle, d'ergot de coq, etc. et contiennent une infinité de graines à touffes de poils en aigrette, formant parachute, et donnant prise au vent pour la dissémination (fig. ^54).
Cependant, lorsque ces mêmes lianes, privées de leurs tuteurs et de l'ombre des forêts, sont obligées de croître à l'air libre et par leurs propres moyens de sustentation, elles se replient sur elles-mêmes, se pelotonnent «en formant de gros et épais buissons qui s'écroulent sous leur propre poids.
Leurs exi|;ences du siii soiil asseK modesles ci la pluparl de ces lianes se conlentent d'un sol rocailleux,
{Apocytièes).
A. Tvi.o l-aramcria tglaiulutiftra). — B. Tjpo i'nruiu.mni iTauniieri). — C. TjuV X^liHab«ri« {Spirci). - D. Type Ecâyianthera Iratea). - E. Tip* Mascarei'iiaiia. — ¥. Ijft Btmtigouia.
peu profond; elles viennent à d'assez lortes altitudes dans la montagne.
Procédés d'extraction. — L'une de ces espèces, le
4*4 PRODUITS DU UEGNE VKUETAL
iMndolphia Thollonii Dewevre, du Congo, plus particulièrement exposée aux atteintes des feux de brousse, a trouvé moyen de 8*y soustraire en se réfugiant sous le sol, où sa tige forme de longs et épais rhizomes, d'où partent annuellement, pour son ravitaillement, de multiples branches feuillues qui seules afTrontent le feu. Et c'est le rhizome qui est exploité pour son caoutchouc, non pas au moyen d'incisions ou de saignées, mais, après arrachage, par voie mécanique : pilonnage et trituration.
Ce procédé est appliqué également aux écorces des lianes, il a été inventé, il y a une dizaine d'années, par MM. Verneuil et Arnaud (du Muséum) et préconisé par M. Godefroy-Lebeuf. En principe, l'opération consiste à pilonner les écorces sèches, à en éliminer les particules de bois plus ou moins poudreuses, à reprendre un certain nombre de fois, le restant par de l'eau chaude, pour obtenir finalement le caoutchouc aggloméré sous forme de lamelles rugueuses, après passage par des laminoirs. On a pu retirer, par ce procédé, 8 à 9 p. 100 de caoutchouc des écorces aériennes etjusqu'â 14 et 15 p. 100 des rhizomes. Appliqué dans des usines en Erance et à Anvers, ce procédé ne semble plus donner satisfaction, à cause sans doute de la difficulté de se procurer de la matière première à longue dislance et par transport relativement onéreux. Il intervient aussi ce lait que la teneur en caoutchouc de Técorce diminue avec le temps qu'on met à la conserver, de sorte ({ue nous paraît souhaitable, l'invention d'un appareil pouvant être employé sur les lieux mêmes de la récolte des lianes ou de la matière première.
Un autre procédé qui se heurte aux mêmes difficultés, est celui de M. Deiss. Il consiste à détruire, au moyen de l'acide sulfurique à 50*^ B., les parties ligneuses des écorces triturées, entraînées par un courant d'eau, après quelques jours d'immersion. Le caoutchouc est retenu et passe au laminoir. La majeure partie de l'acide sulfurique peut être récupérée; mais il en faut des quantités assez considérables, c'est-à-dire
plus du poids des écorces traitées. Ce procédé, qui nous a paru donner de bons résultats en Cochinchine, ne semble pas avoir été repris.
Quant à l'exploitation des lianes par les indigènes, nègres d'Afrique, de Madagascar, ou indigènes de l'Indochine, elle est depuis longtemps dénoncée comme rapidement ruineuse, sans qu'il soit possible de rendre réellement efficace une réglementation administrative d'exploitation rationnelle, ainsi que nous avons essayé de le faire, il y a quelques années, pour l'Indochine. Les lianes, dans leurs peuplements naturels, sont entaillées à n'importe quel niveau et à n'importe quelle profondeur, hachées, coupées, détruites pour en obtenir le maximum de lalex. Elles deviennent de plus en plus rares et lointaines.]
Le latex est traité sans soins et souvent mélangé avec des produits similaires, qui déprécient la marchandise et préparent des crises commerciales. Les nègres coagulent avec de la salive, de l'urine, ou simplement au feu dans des tubes de bambou, où sont recueillis les apportsde saignées avec toutes leurs impuretés. Souvent, la méthode est encore préférable, ils coagulent le latex à la chaleur de leur corps, en en faisant des sortes de crêpes minces sur les bras, les jambes ou la poitrine.
Les Landolphia. — Les espèces de Landolphia africaines sont nombreuses, mais leurs produits de valeur très inégale. Le caoutchouc le plus abondant, et de bonne qualité, est fourni par les L. Heudelotii, oxvarienm, Klainei et Tliollonii.
Le L. Heudelotii A. de CandoUe ou liane Gohine, se distingue à l'âge adulte par des feuilles petites et velues, des fleurs blanches et un fruit de la grosseur d'une prune. C'est lui qui fournit la majeure partie du caoutchouc sur la côte occidentale d'Afrique; il est surtout répandu dans la Haute-Guinée, le Sénégal et le Soudan.
Le L. ort'anenswPalisot de Beauvois, diffère du précédent par ses feuilles adultes plus grandes, glabres et son fruit plus volumineux, de la grosseur d'une orange. On le trouve
446 PRODDITS DU nèCNK VRGKTAL
également dans la llaute-Guinée, au Congo et jusque dans le nord d'Angola.
Le L. Klainei Pierre est particulier au Bas-Congo, il a des feuilles adultes glabres, des fleurs jaunes et un fruit , atteignant 10 à 20 centimètres de diamètre;
Le L. T/io//oHitDewevre, spécial aussi au Congo, est une petite plante buissonnante qui ne dépasse pas 30 centimètres de hauteur, d*où le nom de « caoutchouc des herbes » donné à son produit. Le fruit mesure 5 à 6 centimètres de diamètre. La plante croît, dans la savane, dans les terres sablonneuses pauvres. Ses rhizomes s'étendent sous le sol à de grandes distances à l'instar du chiendent, et c'est d'eux qu'on retire le caoutchouc.
Les lianes sont généralement exploitées à la fin de la saison des pluies. Le tronc et les branches principales sont incisées, ou devraient l'être, horizontalement et à des distances de 10 centimètres; l'incision doit n'intéresser que l'écorce et sa largeur ne pas dépasser 2 millimètres. En opérant sur les deux faces de la tige et en ayant soin de faire alterner les incisions, les lianes pourraient être traitées tous les quatre mois, c'est-à-dire trois fois par an, sans que leur vitalité soit compromise.
Les incisions sont aspergées avec de l'eau salée, du Jus acide, une décoction de fruits de tamarin, d'oseille de Guinée, etc. Le sel marin, d'un usage courant, étant hygroscopique, le caoutchouc coagulé par lui a besoin d'être mieux séché. La coagulation par ébullition, après récolte patiente (et assez laborieuse) des gouttes produites sur les incisions, a l'avantage d'être simple et de ne pas altérer le produit, mais elle exige certains soins. L'ébullition doit être amenée assez lentement, sur un feu doux, pour que la masse, trop vite coagulée, n'emprisonne pas des poches de liquide dont la fermentation ensuite déprécierait la valeur du caoutchouc.
La masse coagulée vient surnager dans le récipient d'où elle est retirée pour être étalée, en minces galettes, sur des claies et séchée dans un endroit aéré, à Tabri du soleil. Les lamelles ou plaquettes de caoutchouc,
PLANTES A CAOUTCHOUC RT A f
litgulées sur les entailles des lianes.
FiR. li>J. — RaHIAU FnUCTIFKdR DK Llt\DOLPFI[t
[Landolpliia madag<ucarien3is}.
pressées et enroulées, de façon k rormer des boules de )50-;00 f^rummcs. Ces bonles sont suspendues au-desaus d'un Tcii où elles sèchent, dans l'intérieur des cases.
Les indigènes de la côte d'Afrique, pressés de recueillir le maximum d'un produit rémunérateur, ont fini par s'affranchir des règles d'une exploitation avisée et saignent la liane au delà de ses forces. Ils font Tincision trop large et trop profonde (l'écorce seule a des laticîfères), enlevant, comme le font les Foullahs dans la Haute-Guinée, de larges plaques d'écorce, ou même abattant entièrement la liane pour la débiter en tronçons. Il a donc fallu songer, non seulement à protéger les peuplements existants, mais encore à favoriser les repeuplements, ou à en créer de nouveaux par la culture.
Bien que les Landolphia se bouturent, on a préconisé le repeuplement par semis. Les fruits, en abondance, sont à maturité au commencement de la saison des pluies, époque à laquelle les semis sont faits sur place. On dispose 3 ou 4 graines dans des trous de 20 centimètres de profondeur, à la distance de 4 à 5 mètres, autant que possible à proximité d'arbres destinés à servir de tutours à la liane. Les soins à donner ensuite consistent à défendre les jeunes plants contre les herbes trop envahissantes et contre les feux de brousse. Trois ans après le semis, les lianes sont assez fortes pour se défendre elles-mêmes et, dans un bon terrain, l'exploitation peut être commencée à leur dixième année d'âge.
En ce qui concerne les lianes de Madagascar {ùg. 155) et celles de l'Indochine, les mêmes remarques peuvent être faites sur leur mode d'exploitation barbare par les indigènes et la nécessité de leur préservation.
Le rendement en caoutchouc des lianes, suivant l'espèce, la saison, l'âge, les conditions de croissance, le mode d'exploitation, etc., est encore très mal connu et semble d'ailleurs varier entre des limites très distantes. A titre de termes de comparaison, notons que le L. Heu- (ielotii {Gohine) réputé le plus riche, peut donner, à Tétat adulte (dix ans), de 400 à 450 grammes de caoutchouc rérolté de 3 saignées annuelles; le L. owariemis, à six ans d'âge, en donne 135 grammes.
Fig. 156. — BiiiNCUi VE FuNTiiHM {Funlumia elatlica).
également à la flore forestière de l'Afrique occidentale. C'est un arbre atteignant jusqu'à 25 et 30 mètres de hauteur, à feuilles oblongues, d'un vert foncé avec des fleurs
Pig. 157. — Euphorbia Itilisy (Madagascar).
rOubanghi, la Sangha, au Cameroun, à la « Gold Coasl >. l'tc, mais i! n'a pas élé aipiiialé encore dans la zone c6lièrc. Cosl lune des espèces auxtiiielles il semble qu'on puisse s'a<lresser utilement ponr la plantation et un soccnpo siTieusemcnl, dans nos colonies tropicales aTricaincs, de sa culture méthodique.
\,'Eapliorbia Intùj/Drake.ou Intù^esl un petit arbre de 5 à 6 mètres de haut, de la famille des Euphorbiacées, caractéristique de la Horc du sud et du sud-ouest de Madagascar. Les Européens le connaissentdepuisISSl et il est coté dans le commerce comme bonne espèce, donnant le caoutchouc appelé Pirahazo oa AHlondrot/. Ses peu-
PLANTES A CAODTCHOCC ET A GUTTA 45j
plements sont localisés dans celte région du sud-ouest connue sous le nom de « brousse à Intisy », plateaux desséchés où les pluies sont fort rares et où la flore désertique, composées de plantes charnues ou épineuses cactiformes, prend un aspect si bizarre, qu'on a pu lui appliquer le nom de « jardin des horreurs ». Les Intisy, assez clairsemés, ont l'apparence de plantes sans feuilles, tortueuses, chargées de rameaux cylindriques grêles, verts, charnus, s'enchevêtrant les uns dans les autres (fig. 15*7). Le latex épais est riche en caoutchouc qui se coagule spontanément à l'air, et plus rapidement sous l'action d'un jus acide. Le produit commercial se présente en boulesdecouleurbrun jaunâtre, formées de lanières pelotonnées. Préparé avec soin, il est de très bonne qualité. Il devient de plus en plus rare, la cupidité et l'imprévoyance des indigènes amenant bientôt la disparition complète de Vlntisy. Bien que la plante bouture, la culture en semble difficile à cause de la lenteur de sa croissance.
Nous connaissons, depuis quelques années, l'existence, dans les forêts du Moyen et du Haut Tonkin, d'un arbre à caoutchouc, de la taille du noyer, appartenant à la famille des Urticacées : le Bleekrodea iunkinemhi. Son latex, peu abondant, il est vrai, donne un excellent caoutchouc. L'espèce est fort intéressante parce qu'elle est rustique et végète dans des conditions de climat de la zone subtropicale. Les Annamites et les Chinois ont commencé un mode d'exploitation barbare que nous essayons de combattre, au moins par la mi.sc en réserve des principaux peuplements.
Nombreuses, enfin, sont les plantes dont le latex est formé d'un mélange de gomme élastique et de matières visqueuses ou résineuses qui les éliminent de la classe des caoutchoucs proprement dits. Leur emploi industriel, après traitement chimique, deviendra sans doute de plus en plus étendu comme agglomérants, ciments ou succédanés du caoutchouc. Un de ces produits, connu en Extrême-Orient sous le nom de Jelulong, est exploité
452 t>RODÛtTS DU RÈGNE véCETAL
en Malaisie (Sumatra, Bornéo, presqu'île Malaise), fourni par des espèces des genres Dyera et Alstonia, Certains Willughbeiay Wrightia, Cerbera, etc., de la famille des Apocynées, donnent des produits du même genre et pourraient être exploités en Indochine.
Usages du caoutchouc. — Voici donc le caoutchouc brut sur le marché, à la porte des usines. Il s'y présente sous les formes de boules, pains, blocs, boudins, pelotes, galettes, plaquettes, lamelles, etc., suivant ses pays d'origine, son mode de préparation et les plantes productrices (fig. 158).
Sur la côte d'Afrique, les formes commerciales les plus communes sont les suivantes :
Tivists : grosses boules, composées de larges bandelettes enroulées, de couleur rouge noirâtre, enfumées, avec une odeur de fumée.
Niggers : boules bosselées, formées de bandelettes minces enroulées, enfumées. Boules assez grosses, rouge ou rouge-brun dans les Niggers rouges ; petites, de couleur brun foncé, dans les Niggers blancs ou Soudan niggers white.
Les twists et les niggers donnent un caoutchouc de première qualité.
Cakes : pelila gâteaux noirs en forme de tronc de cône irrégulier. Ils comprennent les biscuits plats, durs, noirs, obtenus par compression mécanique du coagulum.