L'ESSENCE DE ROSES
L'essence de Roses est le seul produit odorant des Rosiers qui soit Fobjet d'une exploitation industrielle organisée. On la considère généralement comme représentant le principe tout entier du parfum do la Rose dont on l'a retirée. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit plus haut à ce sujet; le parfum de la Rose, avons-nous fait observer, est chose complexe, et ce n'est probablement pas une essence, mais plusieurs essences qui le produisent dans la même fleur. Le produit brut obtenu dans h distillation industrielle, et dénommé essence de Roses dans le commerce, ne saurait renfermer la totalité de ces principes odorants, dont la partie la plus délicate ne parait pas résister aux opérations distilla toires. Quoi qu'il en soit, on appelle essence de RoseSj la matière huileuse volatile et très odorante, que Ton recueille à la surface de Veau de Roses obtenue par la distillation des pétales de la fleur.
A. — Origine.
L'art de distiller les Roses est connu de très ancienne date, comme nous l'avons fait observer dans la première partie de ce travail. Il est hors de doute que c'est en Perse qu'il prit naissance.
Le document le plus ancien, relatif à la distillation des Roses,
a été trouvé par Fliickîger dans des manuscrits arabes * : on y apprend en effet, d'après Ibn Khaldun, que, de Tan 810 à l'an 817 de notre ère, sous le règne du Calife Mamoun, la province du Farsistan devait fournir chaque année un tribut de 30.000 bouteilles d'eau de Roses au trésor de Bagdad. Masudi % qui cite la Rose parmi les 25. aromates supérieurs^ parle aussi de Veau de Roses. Istakhri' rapporte également que, dans tout le Farsistan, on produisait une quantité considérable d'eau de Roses^ qui était ensuite expédiée pour les usages médicaux jusqu'en Chine*, aux Indes, dans l'Yémen, l'Egypte, l'Andalousie et le Magreb (Etats Barbaresques, en particulier le Maroc) ; les plus importantes fabriques étaient à Dschur, aujourd'hui Firuzabad, entre Shiraz et la côte, où, même de nos jours, cette industrie n'est pas encore, paraît-il, complètement éteinte*.
C'est par les Arabes sans doute que l'industrie de la distillation des Roses fut introduite en Occident. Un document des plus précieux pour l'histoire des cultures faites par ceux-ci en Espagne, le calendrier d'Harib pour l'année 961 , recommande de réserver pour le mois d'avril la préparation de ïeau de Roses. des confitures, du sirop et de l'huile de Roses*. Un écrit du même genre, datant de la seconde moitié du xn° siècle, renouvelle les prescriptions d'Harib au sujet des Roses et de l'eau de Roses, mais sans faire encore mention de l'essence.
Pendant tout le moyen âge, Feau de Roses a constitué un important objet de commerce entre l'Orient et les pays occi-
* Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale, XIX (1862), 364.
« Masudi. Prairies d'Or, I, 367, et IV, 78.
^ IsTAKHRi. Le Livre des Campagnes, 73.
* La preuve de l'introduction de l'eau de Roses en Chine par les Arabes, pendant la dynastie de Sung, est donnée dans un travail tiré de sources chinoises « On the Knowledge possessed by tke ancient Chinese of the Arabs and Arabian colonies, etc. », par Bretschneider, London, 1871.
^ Flûckiger. Pharmacognosie des Pflanzenreichs, 1883, p. 159.
* Bureau de la Malle. Climatologie comparée de l'Italie et de VAndaloude, Paris, 1849, p. 65. Calendrier rural, etc., d'Harib. — Dozy. Le Calendrier de Cordoue de l'année 961. Leyde, 1873.
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dentaux^ où la consommation en était considérable. Joanues Âctuariusi, médecin de la cour à Gonstantinople, vers la fin du xu* siècle, y fait souvent allusion '.
De leur côté les Hollandais et les Portugais, dans leurs rapports commerciaux avec les Indes orientales, faisaient aussi le trafic de l'eau de Roses entre l'Europe, Tlnde et la Perse, en particulier avec le port d'Ormuz *.
Kasmpfer^, dans ses Amœnitates, ^divle a\eo admiration des Roses du Shiraz * et du grand commerce dont elles faisaient
* J. AcTDARiDs. De methodo medendi, lib. V, cap. iv. De medicamentorum compositione. Basileœ, 1540, p. 10, 19, 22, 31, etc.
* En 1214, Teau de Roses figure avec le baume, l'ambre, le camphre et autres aromates, dans le compte d'une fête donnée à Trévise {Cronica Paduana Rolandini, in Pertz Monumenta Germanias hist, scriptores, XJX, 4S}. En 1379, Teau de Roses est citée dans les tarifs douaniers du port de Talamone, et en 1442 sur les registres de douanes de Florence, dont ce port dépendait (Heyd. Levant handel im Mitteîalter, II, 297). La Mésopotamie prenait part aussi à cette industrie et la ville de Nisibin, à Fouesi du Tigre, entre Mosul et Diarbekir, jouissait, au xiv« siècle, d'une certaine réputation pour son eau de Roses {Voyage dlbn Batoutah, 1854, 140, trad. Defrémery).
' RiTTER. Erdkunde von Westasien,\Ul, 745, XI, 1010.
^ K^MPFER. Amœnitatum exoticarunij politico-physico-medicarum, fasc, F, qwbu% continentur varix relationes^ obset^vationes et descriptiones rerum Persicarum et ulterioris As?», multà attentione, in peregrinationibus per universum Orientem, eollectae ab auctore, Lemgoviae, 1712.
' A vrai dire, ce n'est pas tant à Shiraz même que dans un bourg voisin que se trouvaient les fameuses plantations de Roses. Parlant des vignobles de Shiraz, Kampfer dit :
« Nul n'ignore que c'est des fleurs de la Rose et du fruit de la viorne que ces cultures tirent leur éclat et leur richesse. Le génie du lieu les y avait fait naître abondamment, les unes comme les autres, mais moins dans les jardins intérieurs de la ville que dans un bourg de son territoire, nommé Ressert De^jt, ou vulgairement Mescidi Berdi, et situé • au pied de la montagne, à deux parasanges vers' le nord-ouest, ainsi que dans {es jardins des bourgeois et des paysans, aur les bords du chemin en pente qui conduit de la ville à ce bourg. Cette région, à qui on peut trouver des égales pour la beauté du site et la fécondité du sol, n'en a pas pour la richesse de ses cultures de raisins et de Roses. Autant les Roses de Perse l'emportent comme abondance et comme parfum sur celles de toutes les autres parties du monde, autant les Roses de ce bourg du Shiraz dépassent celles de toutes les autres provinces de la Perse, pour la quantité et h finesse de leur parfum. » (Fasc. II, p. 373.)
l'objet. « Son eau distillée, dit-il, est transportée à grands frais dans toute Tlnde et dans les provinces de la Perse elle-même.... Elle est recherchée comme objet de luxe dans les festins et les réunions d'amis. On la fait bouillir avec de la cannelle et du sucre blanc, et on la donne à boire, en alternant avec du kahwa. On en asperge les hôtes qui arrivent, en signe de bienvenue. . . Cette eau, qui est d'un si grand usage, surpasse le prix du vin. Les Roses elles-mêmes coûtent assez cher. La Rose n'a pas de nom particulier en Perse : on l'appelle gui (fleur), c'est-à-dire la fleur par excellence *. »
Quant aux Roses cultivées dans ces plantations, Kaempfer n'en donne pas de description particulière. Visitant le palais de Persépolis, dont il donne un plan fort détaillé, il parle du jardin de Roses [rosetum) ou Bagi Guldistuum, annexé au bâtiment Untsj mertébeh, s'étend sur sa forme octogonale, ses dimensions, son pavillon central, ses peintures et jusqu'à ses citernes, mais ne dit pas un mot des Roses qui s'y trouvaient. Nous avons dit plus haut, que, d'après les échantillons observés dans ce siècle par Olivier et par Pissard, il y a tout lieu de penser que c'était le R. moschata. Le /?. Pissardi, dont on a voulu faire une espèce particulière, est un véritable R. moschata *.
La relation de Kaempfer nous est d'autant précieuse qu'elle nous donne une des premières indications positives que nous ayions sur l'existence de l'industrie de Vessence de Roses^ que l'on fabriquait également au Shiraz. L'essence elle-même était déjà connue en Europe à l'époque où écrivait Kaempfer. Vers 1574, Géronimo Rossi', à Ravenne, avait déjà remarqué que l'on peut séparer de l'eau de Roses une matière huileuse extrêmement odorante. Porta disait en 1604 : « Omnium
*Ioc. ciï., 373.
^ Il existe aujourd'hui des échantillons vivants de la Rose de Perse, rapportés par Pissard, et cultivés chez M. Godefroy-Lèbœuf, à Argenteuil.
* Hyeronimi Rubei Ravennatis. De dcstillatione liber. Ravenne, 1582, sect.- II, cap. XVI, p. 102. Cependant Wecker parle de Thuile de Roses de Rubeus (Rossi), dans son Antidotarium^ dont la publication à Colmar date de 1574, ce qui permet de reporter à une époque encore antérieure la date de la. découverte de Rossi (in Fluckiger).
difficillime extractionis est rosanim oleum atque în minimà quantitate sed suavimmi odoris*. » Les tarifs des pharmacies da début da xvn* siècle, en Allemagne, nomment MOleum rosarum destillatum et la rangent à côté de Y Oleum rosatum^ oa huile grasse parfumée à la Rose : mais le prix infiniment plus élevé de la première suffit à la faire reconnaître >.
Angélus Sala', qui écrivait en Allemagne, environ entre 1610 et 1630, décrit Thuile volatile de Rose comme « une substance d*une éclatante blancheur, ressemblant auspermaceti ». Schrœder *, en 1649, la range parmi les huiles volatiles les plus usitées, et Pomet*, vers la fin du même siècle, rapporte qu'on en vendait une petite quantité à Paris à son époque. « Outre Teau que l'on retire des Roses, dit-il, l'on en peut retirer un esprit odorant et inflammable, fort propre pour fortifier et réjouir le cœur et Testomac. »
Il parait donc établi, que dès la fin du xvi** siècle , l'essence de Roses était connue des chimistes et des apothicaires européens. Chose singulière, TOrient, véritable patrie des Roses et de l'eau de Roses, est resté complètement étranger à ce mouvement, et c'est en dehors de lui, à peu près vers la même époque, qu'il fit de son côté, la découverte de la précieuse essence.
Langlès a consacré à la recherche de l'époque et des circonstances de cette découverte une excellente petite brochure*, souvent citée, plus rarement lue, peut-être, et qui tend à faire prévaloir, comme date de la découverte, l'année 1612. L'auteur, qui possédait une connaissance parfaite des langues et de
* Porta. De destillationej lib. IX, Roma, 1608-75. Porta avait déjà décrit Tessence de Roses en 1589 dans sa Magiœ naturalisa lib. XX.
^ \oj, Documente zur Geschichte der Pharmacie. Halle, 1876 par F.-A. Flûck- GER, auquel nous empruntons la plupart des détails bibliographiques consignés ci-dessus.
' Angélus Sala. Opéra medico-chymica. Francofurti, 1647, 63-79.
* ScHRÔDER. Pharmacopœia medico-chymica. Ulm, 1649, lib. II, cap. lxi, p. 241.
* PoMET. Loc. cit., lib. VI, cap. ii, 176.
* L. Langlès. Recherches sur la découverte de Vessence de Roses, 1804,
Ica littérature orientales, n'a trouvé l'essence de Roses, Vathr gul^ mentionnée dans aucun ouvrage persan ou mogol antérieur à cette date, ni leDyvan (odes) du poète Hâfiz, qui parle souvent du ffulab (eau de Roses), jamais de Yathr (essence) S — ni le Gu/istan, ni le Boustan du célèbre Sady, — ni le Zéfer Nameh (Livre de la Victoire), histoire de Tamerlan, écrite par.Cherif ed Dyn Aly, qui décrit souvent les parfums employés dans les fêtes, — ni VAyin Akbery^ ou commentaires du grand Mogol Akbar, rédigés par le premier vizir Aboul-Fazel, dont Langlès a pu avoir en mains le manuscrit original, pris à la bibliothèque de Delhy, et donné à notre auteur par le colonel de Polier : dans cet ouvrage, le règlement minutieux de la parfumerie du souverain et du harem, fait figurer les Roses dans un nombre immense de préparations, mais sans jamais faire mention de l'essence ; l'ouvrage date de Tan 977 de Thégire (1569-70). Enfin aucun des voyageurs européens qui ont parcouru et décrit la Perse avant la date de 1612, Hacklints, Purrchass, de Bry, Melchissédech Thévenot, Bergeron, Chishull, Harris, bien qne parlant longuement de l'eau de Roses, ne font pas la moindre allusion à l'essence.
Celle-ci est décrite pour la première fois dans l'ouvrage intitulé Tarykh montekheh lubâb,.. (Extrait ou abrégé pur et authentique) : c'est une histoire des Grands Mogols, de 932 à 1130 de l'hégire (1525 à 1667), écrite en persan par Mohammed Achem. 11 y est fait deux fois mention de l'essence : la première se
* c Le mot athr^ aHhr, ou o'thry dit Langlès, employé par les Arabes, les Turcs et les Persans, pour désigner Tessence de Roses, sans même y ajouter le nom de la fleur {gui) est arabe, et signifie «parfum » en général. Il dérive de la racine à'thara (se parfumer, sentir bon). Cette racine, par un changement de lettres assez fréquent dans les langues hébraïque et arabe, est elle-même dérivée de quathara (dégoutter, tomber goutte à goutte). Ce mot a servi à désigner l'action de se parfumer et les parfums eux-mêmes, parce que, lorsqu'on les brûle, ils distillent ordinairement goutte à goutte une liqueur grasse. > — Les mots oum'd en arabe et gui en persan, désignent toute espèce de fleur en général et la Rose en particulier. Par conséquent, ather gui s'applique' uniquement à l'huile volatile de Roses et n'est pas la même chose que gulab (eau de Roses). Celle-ci est simplement le produit des Roses distillées avec l'eau.
trouve dans le chapitre intitulé « Mariage de la princesse Nour- Djihan * avec Thabitant du paradis Djihan-Guyr : inventions et découvertes de la reine du monde ».
« U essence deau de Roses que Nour Djihan Bcygum nomma d'abord essence de Djihan Guyr, est-il dit, ainsi que quelques autres parfums d*un moindre prix, dont elle procura la jouissance aux hommes peu favorisés de la fortune, sont de son invention et de celle de sa mère. »
La seconde citation est empruntée au chapitre suivant « Histoire de Tannée septième du règne (de Djihan-Guyr) et fêle du nouvel an, dont Téclat embrasa le monde, correspondant à Tannée de Thégirel021 ». « Au commencement de la fête parfumée du Nouvel an et de cette année du règne, la mère de Nour- Djihan ayant présenté au prince de Vessence d'eau de Moses, qu'elle avait préparée, le prince, l'ayant trouvée agréable, décida d'attacher à cette découverte son nom illustre et nomma le parfum A'ther Djihanguyry (parfum deDjihanguyr), Il fit aussi présent à la princesse d'un collier qui valait trente mille roupies. Car c'était en effet une découverte merveilleuse : nulle odeur n'approche de celle-ci, et ce parfum vivifiant embaume les anges, les génies et les hommes. Or, Tauteurde cet écrit se souvient que le prix de la bonne essence de Djihanguyr, jusqu'au commencement du règne d'Alenguyr-Aurengzèbe, qui hahiie maintenant le séjour éternel, était de quatre-vingts roupies le tolah (200 fr. les 3 gros 10 grains 3/4), tandis qu'à notre époque, cette même essence est descendue jusqu'au prix de 8 à 9 roupies le tolah^. »
* Djihanguyr ou Jehan- Guyr était le fils et le successeur d'Akhar le Grand: il régna de 1605 à 1627, et les faits rapportés ici se passent à sa capitale Srinagar, dans le Kaschmyr. Nour Djihan, femme célèbre en Perse et surnommée H/Lher-ul-niçà (soleil des femmes), régna pendant six mois et fit beaucoup d'innovations.
2 Gladwin, dans son History of Hindoostariy 1. 1, p. 201, composée à Taide de matériaux authentiques, tels que le M aacer Djihanguyry (Faits et gesies de Djihanguyr), par Kâmgar Hocein, et les Touzouk Djihanguyry (Commentaires de Djihanguyr), attribue également cette découverte à la mère de Timpératrice Nour-Djihan-Beygum, à peu près dans les mêmes termes,
Manucci, médecin vénitien, qui séjourna 40 ans aux Indes et composa, sur les annales de l'empire Mongol, un ouvrage considérable, traduit et résumé par le P. Catron», donne une autre version des circonstances de cette découverte.
« Ce fut, dit-il, dans une fête donnée par cette femme ambitieuse, adroite et magnifique, à son illustre époux, que Tessence de Roses fut découverte. Les amusements et les réjouissances de toute espèce furent prodigués à cette occasion. La princesse poussa le luxe et la richesse jusqu'à faire circuler dans le jardin un canal rempli d'eau de Roses. Tandis que l'empereur se promenait avec elle sur le bord de ce canal, ils aperçurent une espèce de mousse qui s'était formée sur l'eau et qui nageait à la surface. On attendit pour la retirer qu'elle fût arrivée au bord, et l'on reconnut que c'était une substance des Roses que le soleil avait recuite, et, pour ainsi dire, rassemblée en masse. Tout le sérail s'accorda à reconnaître cette substance huileuse pour le parfum le plus délicat que l'on connût dans l'Inde. Dans la suite, l'art tâcha d'imiter ce qui avait été d'abord le produit du hasard et de la nature ».
Quelle que soit, de ces deux anecdotes, la plus authentique, il paraît établi que c'est de cette fête donnée en 1612, que date l'origine de la fabrication de l'essence de Roses en Perse. A l'époque otiKaempfer visita ce pays, en 1684, les distilleries du Shiraz étaient en pleine prospérité. « Les Roses du Shiraz, ditil, ont ceci de particulier, qu'elles donnent à la distillation une matière grasse semblable au beurre, et qu'on nomme Aeitr GyL Cette matière est d'un prix plus élevé que l'or, car nulle substance au monde ne possède une odeur plus agréable et plus douce,
sauf que, selon lui, ce serait la princesse Selymak-Sultanah, une des veuves d'Akbar, qui aurait dénonîVné le nouveau parfum A'thra Djihanguyry : il ajoute que l'huile surnageant dans les flacons d'eau de Roses encore chaude, était recueillie au moyen d'un peu de coton fixé au bout d'une baguette.
* Manucci. Histoire générale de C empire Monghol depuis sa formatiori jusqu'à fyrésent, 2^ éd., 1. 1, p. 326, 327.
d*où Ton pent conclure qne la Rose de la contrée de Persépolis est de la natare la plos chaude' ».
Exmpfer fait même déjà mention d*nne pratique usitée dans la distillation de Fessence, qui s*est perpétuée aux: Indes jusqu^à nos jours. « Les raclures du bois de santal, dit-il, augmentent la douceur de l'odeur des Roses et certains en ajoutent aux Roses pendant la distillation. >
Un siècle plus tard, le colonel Polier constatait le même fait. et ajoutait que cette pratique, loin d'améliorer Fodeur, en diminuait la qualité et la finesse '. L'eau de Roses ainsi préparée, était vendue à part sous le nom de Ssandâli Chilab^. — Vers la même époque, Forster^ citait les Roses du Kaschmyr comme les plus estimées pour leur éclat et Jeur beauté presque proverbiales : il ajoute que leur essence était tout particulièrement appréciée. Olivier*, au commencement du siècle, trouva l'industrie de Tessence en pleine prospérité dans le S&iraz, le Farsistan et le Karman.
D'après Forbes Watson*, Douglas^, Schlagenweit-SakûoliiQski *, la culture des Roses aux Indes et les industries qui s'y rapportent, ont été importées de la Perse (par Bassorah) et de FArabie, dans la ville aujourd'hui disparue de Kanauj, sur le Gange, et de là à Gbazipour où elles sont aujourd'hui florissantes.
' < Singulare id habet sirajeasis Rosa, at in destillatione fundat piugaetudinem batyro sîmilem, quam iEttr gyl yocant. Oleum hoc auro contra cariùs est, cùm nullias reî odor période gratus ac suaids sit. Ex quo pronus est judicare rosam Floras Persepolitans calidioris naturae esse. » KiEHFFER. Amxnitatum, etc., 373.
2 Polier. Asiatic researehes, I, xvi.
' Zend-Avesta. i. Appendix, p. 525-526, in Langlès, loc. cit,
• FoRSTER. Voyages de Flnde à Pétersbourgy t. I, p. 294.
• Olivier. Voyage dans Vempire ottoman^ *8Û7> V, 367.
• Forbes Watson. Catologue of the Indian department^ Vien. Exhibition^ i873, 98.
' Douglas. Pharm, Journal, Vni, 8H.
' H. VON Schlagenweit-Sakdnlunski. Das genus Rosa in Hoc?iasien, md ùber Rosenwasser uridRosenœl, in Buchner's Repertorium fur Pharmacie, l\ïï, 129-143.
C'est surtout par rintermédiaire des Turcs que l'industrie de Vessence de Roses gagna TEurope, où, comme nous Tavons vu, la découverte même du produit dans les laboratoires des chimistes, est chronologiquement un peu antérieure à la découverte des Perses.
Chio distilla pendant quelque temps de Tessence de Roses* et peut-être aussi Smyrne^ Les Etats Barbaresques devinrent bientôt un des centres les plus importants de cette industrie, en particulier Tunis. C'est de là que, suivant une tradition très " accréditée à Kézanlik, la culture des Roses fut transportée dans cette dernière ville, par un Turc, il y a environ deux siècles. C'est également de la côte africaine que l'industrie passa en France et vint s'acclimater en Provence.
Aujourd'hui, on produit de l'essence de Roses en Bulgarie, aux Indes et en France : une petite quantité est obtenue en Perse, en Tunisie (?), en Allemagne et en Angleterre.
Avant de passer à l'étude particulière de ces différents centres de production, nous décrirons rapidement les propriétés chimiques de l'essence, qui nous permettront de mieux saisir le sens des opérations industrielles.
B. — Propriétés physiques et chimiques.
L'essence de Roses est une substance d'un jaune plus ou moins pâle, d'odeur variable selon la provenance, liquide à la température ordinaire, et devenant solide à une température variant entre 11** et 32" selon les sortes. Son poids spécifique est de 0,815 (Bertram. Essence de Grasse à 30°), ou de 0,870 à 0,876 (Bertram. Essence d'Allemagne à 22") ou de 0,87 à 0,89 (Baur. Essence des Balkans à 17*") : la déviation qu'elle produit sur le rayon polarisé est de 4° à droite. Elle se compose de deux corps bien distincts : une essence oxygénée fluide,
^ Olivier, loc. cit., parle de l'essence de Roses que l'île de Chio produisit en 1800.
2 Fluckiger et Hanbury. Pharmacographia, 264.
et an stéaroptëne solide, crislaliisant en pyramides héxaédriques tronquées, tout à fait caractéristiques, à angles inég^aux, quelquefois même recourbées en S.
La proportion de stéaroptëne contenue dans l'essence à FéUt de dissolution est très variable, et sans entrer dans le détail des travaux très importants qu'a provoqués cette grave question, nous dirons que cette proportion dépend de la rég^ion qui à produit l'essence. Celle-ci renferme d'autant plus de stéaroptëne qu'elle provient d'une région plus froide. L'Angleterre et la France donnent les essences les plus riches en stéaroptëne (35, 42, 62 et jusqu'à 68 pour 100) : celle des Balkans peut n'en refermer que 7 p. 100, et l'on sait fort bien, dans cette dernière région, que les plantations situées à la plus haute altitude, dans une atmosphëre plus froide par conséquent, donnent une essence renfermant plus de stéaroptëne que l'essence des régions plus chaudes.
Cette proportion du stéaroptëne dissous fait varier avec elle le point de congélation de l'essence, lequel est compris^ comme nous l'avons vu, dans d'assez larges limites. Plus il y aura de stéaroptëne, plus élevée sera la température jusqu'à laquelle l'essence pourra rester solide. Hanbury décrit l'essence bulgare comme se congelant à IS"" ; celle des Indes se congelé vers 20*, celle de Cannes vers 23** : une essence obtenue à Paris s'est congelée à 29**, et celle que Hanbury prépara dans son laboratoire avait encore une consistance butyreuse k32\' ce dernier échantillon renfermait la proportion énorme de 68 p. 100 de stéaroptëne.
Ce stéaroptëne est un hydrocarbure de la formule C " H que l'on obtient soit en essorant à basse température, au moyen du papier buvard, une essence congelée, de façon à en séparer l'huile oxygénée liquide restée interposée entre les cristaux,— soit plutôt en dissolvant l'essence dans le chloroforme et en ajoutant ensuite de l'alcool à 75 p. 100 qui précipite entiërement le stéaroptëne. C'est une substance inodore, qui ne fond qu'à 32®, se volatilise à 150*, bout à 172** et se carbonise à quelques degrés au-dessus.
Sn+<
C'est le plus riche en carbone de tous les stéaroptènes. La détermination de sa formule et de ses affinités chimiques a fait l'objet d'un nombre considérable de travaux *. On a adopté aujourd'hui les chiffres de C** H'*, qui correspondent à 84,96 p. 100 de carbone et à 15,04 p. 100 d'hydrogène (Fliickiger). Th. de Saussure avait trouvé, en 1820, 86,7 de C. et 14,89 d'H.,
— Blanchet, en 1833, 81,09 C. et 14,39 H., — Stierlin, en 1868, dans le laboratoire de Fliickiger, 84,96 C. et 14,54 H.,
— Power, en 1880, 84,55 C. et 15,04 H. Ce dernier obtint, pour la densité de vapeur, le chiffre de 7,62, qu'il faut ramener
à 7,82 pour la formule adoptée plus haut (la formule de Power
C'^'W eût donné 7,75).
Ce corps résiste à l'action de la plupart des réactifs, même à l'acide sulfurique chaud et concentré : l'acide nitrique bouillant le décompose seul, en donnant de l'acide oxalique et des acides gras odorants, entre autres l'acide succinique, que dégagent aussi, dans les mêmes conditions, les graisses et les paraffines. Fliickiger tend à ranger le stéaroptène dans la catégorie de ces dernières substances, et fait remarquer avec justesse, que Laurent a déjà décrit, dans les bitumes d'Autun ^, une paraffine ayant presque la même composition que ce corps (84,60 de carbone et 14,22 d'hydrogène).
Mais ce stéaroptène, dont Tétude présente une grande importance au point de vue industriel, puisque l'estimation de la valeur d'une essence de Roses est basée entièrement sur la proportion qu'elle renferme de ce corps, — n'offre pour nous qu'un intérêt médiocre puisqu'il est absolument dépourvu d'odeur. La partie parfumée de l'essence, l'hydrate de carbone liquide, est malheureusement beaucoup moins connue des chimistes. D'après Gladstone', il bout vers 216**. L'opinion de Baur*, qui pense que l'action de l'hydrogène peut le transformer
* Voy. Flûckiger. Pharm. Journ, 1869, 147. Jahrreshericht, 1868, 387. ^ Laurent. Ann. deCh, et de Phys., 1833, 394.
* Gladstone. Journ. of Chem, Soc, 1872, X, 12.
* Baur. Jahresbericht, 1872, 460.
- no —
ea stéaroptëney demande confirmation. Il dévie faiblement à droite le plan de polarisation : le chiffre de i* à droite, troavé par Baur en examinant Fessence des Balkans dans le polarimëtre de Soleil, en colonne de 100 mill., dépend de la proportion du stéaroptène contenu, proportion qui fait varier aussi bien les propriétés optiques de l'essence que les qualités physiques du parfum.
Nous avons essayé, sur une essence de Roses pure, provenanl des Balkans, l'action de plusieurs réactifs, dans l^espoir de trouver un meilleur indice de sa pureté chimique que celui que donne le procédé grossier de la constatation thermométriqoe du point de congélation, le seul employé aujourdihui. Voici les premiers résultats de ces recherches, qui ne sont pas encore terminées à l'heure actuelle, et dont nous comptons faire Tobjel d'un travail spécial.
Les acides la décolorent à froid. A chaud, l'acide azotique lui donne une forte coloration brune, et si la température s élëve fortement, le produit se carbonise.
La potasse lui donne une couleur jaune d'or.
L'iode s'y dissout aisément, en donnant une coloration rougeacajou. Si l'on chauffe, la coloration disparaît complètement. L'essence peut décolorer ainsi une assez forte proportion d'iode.
Le brome fournit une réaction qui nous a paru caractéristique. Versé goutte à goutte dans l'essence à froid, il y détermine une réaction des plus vives, avec forte élévation de température, en donnant une très belle coloration vert tendre. Si l'on ajoute quelques gouttes de potasse, on voit se rassembler, au fond du tube à essai, de gros grumeaux sirupeux de couleur verdâtre : le liquide surnageant est complètement incolore.
Enfin, si l'on prépare une solution d'acétate de cuivre dans l'acide azotique, et que l'on y ajoute une goutte ou deux d'alcool absolu, on verra se produire un abondant dégagement de vapeurs rutilantes : on ajoute à ce moment au mélange quelques gouttes d'essence de Roses. Une effervescence violente se produit avec vive élévation de la température. Quand cette ébullition spontanée est calmée, le liquide se dépose en iro'is
couches : au fond un liquide vert et louche, avec précipité vert tleuâtre d'oxyde de cuivre hydraté : au-dessus, une couche brun foncé : en haut une couche complètement incolore. Cette
réaction n'appartient pas aux essences que Ton mêle souvent à
celle des Roses dans les fraudes.
Au point de vue de l'odeur, on peut dire qu'elle ne paraî
pas altérée, mais plutôt exaltée dans ces diverses réactions»
Nous allons décrire maintenant les procédés industriels employés pour la culture et la distillation des Roses dans les principaux centres de production.