HISTORIQUE
Le parfum de la Rose est chose sî connue de tout temps, qu'il n'est guère possible, dans un exposé systématique, de séparer l'histoire de l'un de celle de l'autre. Dès que Ton a commencé à parler de la Rose, dans les plus anciens ouvrages que nous ait légués l'antiquité, livres sacrés, poèmes ou annales, on a en même temps parlé de son parfum. Or nous ne pouvons nous attarder à refaire ici l'histoire de la Rose, qui a été souvent faite et fort bien faite, par Buchoz en particulier et par Boitard, qui, au point de vue anecdotique, ne laissent ni l'un, ni l'autre, absolument rien à désirer. Buchoz a élevé à la Rose un véritable monument de patience et de minutieuse compilation. Il n'est pas une ligne consacrée à la Rose avant lui qu'il n'ait lue, et c'est pas à pas qu'il a suivi la trace de sa fleur de prédilection depuis la Bible et le Zend-Avesta, jusqu'aux dernières brochures de la fin du xvm'' siècle, en passant par tous les poètes, historiens, naturalistes ou philosophes de Rome et de l'ancienne Grèce. C'est à lui que nous renverrons le lecteur soucieux de savoir si la Rose doit réellement sa couleur au sang de Vénus
* J.-P. Buchoz. Monographie de la Rose, etc.. « contenant leur histoire naturelle et anecdotique, leur description générique, leurs différentes espèces, leur synonymie, l'endroit de leur naissance, leur culture, les insectes qui s'en nourrissent, leurs propriétés médicinales, économiques et d'agrément, tant pour la toilette des dames que pour l'ornement des jardins, les différentes préparations qu'on en fait; on y a joint des stances tirées des meilleurs auteurs, ayant rapport à la Rose ». Paris, an XII (1804).
piquée par une épine dans sa fuite devant la trop juste colère de Mars, ou à une goutte d'ambroisie renversée de la table des dieux par Cupidon, comme l'avancent certains auteurs, ou même si elle a tiré sa naissance de la sueur de Mahomet, comme l'affirment grossièrement les Turcs.
Boitard est cependant parvenu à renchérir encore surBuchoz pour l'abondance des détails : il ne se contente plus d'indiquer les sources, et c'est par pages entières qu'il cite Catulle, Ausohe et lePastorFido. Boitard ne décrit par seulement la Rose : il l'explique, et le passage suivant, trop peu connu, est à rapprocher de la phrase célèbre de Bernardin de Saint-Pierre, sur l'origine providentielle des côtes du melon. Il s'agit du Rosa râpa WîLLD. var. Eudsoniana^ dite Rose (THudson. « On croirait, dit-il, que la nature a elle-même doublé ses charmantes corolles parce qu'elle prévoyait que les malheureux Esquimaux, obligés de lutter saris cesse contre l'âpreté d'un climat glacé, d'arracher à la mer une nourriture souvent peu abondante, toujours malsaine, négligeraient la culture d'une terre ingrate et stérile*. »
Nous ne saurions mieux faire pour tout ce qui concerne l'histoire de la Rose dans les temps anciens, que de renvoyer aux livres de ces deux consciencieux auteurs, où tous les monographistes de la Rose oat largement puisé. Quant à la partie botanique de cette histoire, c'est-à-dire la détermination des espèces connues des anciens, la recherche de l'origine vraisemblable des principales espèces ou variétés de Roses et toutes les questions bibliographiques qui s'y rattachent, on la trouvera traitée d'une façon très complète et très remarquable dans la thèse de notre excellent collègue et ami M. Hariot% à laquelle nous ne saurions rien ajouter. Nous ne occuperons ici
* Manuel complet de Vamattur de RoseSy leur monographie, leur histoire et leur culture, par M. Boitard, chevalier de la Légion d'honneur, membre de plusieurs sociétés savantes et étrangères. Paris, 1836.
■ Hariot. Notes pour servir à VHistoire des classifications dans les espèces du genre Rosa, Th. de l'Ecole de Pharm. de Paris» 1882.
que de ce qui se rapporte d'une façon plus spéciale à l'histoire du parfum et des propriétés de la Rose.
Hérodote paraît avoir été le premier à parler de Roses à odeur plus exquise que celle des autres; ce sont, dit-il, des Roses à 60 feuilles {R. centifoliaf) qui croissent en Macédoine, près des anciens jardins de Midas ^
« L'odeur de la Rose, dit Athénée, est recherchée par les buveurs comme un puissant remède contre les pesanteurs de tête causées par les fumées du vin. »
Horace, vraisemblablement au courant de cette utile propriété, recommande, au moment du repas, de ne point épargner les Roses, et s'en fait à tout propos parfumer les cheveux. Pendant la décadence^ les Romains finirent par mettre directement les pétales de Roses dans leur vin, ainsi que nous l'apprend Latinus Pacatus dans son panégyrique de l'empereur Théodose.
Jusque-là, on employait comme parfum les pétales de Roses eux-mêmes. Peu à peu l'usage s'introduisit de se servir de peaux parfumées à la rose; on sait seulement que cet usage fut importé à Rome de la Grèce ou de Babylone, sans connaître exactement la date de cette introduction, ni le mode de préparation de ces peaux; il est probable que les pétales étaient simplement laissés en contact avec elles, soit entiers, soit écrasés. On voit que les parfumeurs modernes, en imaginant la « peau d'Espagne », n'ont rien inventé. Mais c'est surtout sous forme d'eaux de Roses obtenues par macération, ou encore de jus de Roses, que les Romains faisaient une énorme consommation de ces fleurs. On les faisait venir d'abord d'Egypte, et il est à peu près démontré que l'espèce employée était le R. damascœna^. Mais bientôt d'Egypte ne put suffire à l'approvisionnement croissant de Rome, et la Rose fut cultivée en Italie sur une
* HÉRODOTE. Histoires, liv. III, cap. cxxxviii.
s La Rose n'a pas été figurée sur les obélisques et paraissait avoir été inconnue de l'ancienne civilisation égyptienne, lorsqu'on a tout récemment découvert, dans une hypogée de Kartoum, un exemplaire desséché dans lequel on a pu reconnaître le Rosa sancta, variété de R, gallica.
grande échellei, à Préneste, à Milet, dans la Campanie surtout, où la région consacrée à cette culture par les Romains sous le nom de Rosatmm, est encore désignée aujourd'hui sous celui de Mozzone délia Rosa, N'oublions pas non plus les roseraies de Pœstum, chantées par Virgile dans les deux vers célèbres, si souvent cités, et dont Tinterprétation, au point de vue de la détermination de Tespëce botanique mise en cause, a tant préoccupé les rhodologues*.
Théophraste^ avait déjà parlé également des cultures de rosiers qui existaient à son époque, et cité expressément les fleurs doubles comme étant les plus odorantes. Cependant ni lui, ni aucun des agronomes de l'époque romaine, Varron, Columelle, Palladius et autres, ne parlent des Roses de Pœstum.
C'est dans Pline ' que Ton trouve les premières descriptions de rosiers assez précises pour que l'on ait pu eu reconstituer le signalement botanique. Il divise les Roses en sauvages et en cultivées, et les classe d'après leur couleur, leur odeur et leur habitat. Il paraît avoir connu les Rosa gallica, R. centifolia^ R. damascœna, R. provincialtSy R. moschata^ etc., et c'est à lui que l'on doit la première observation écrite concernant l'odeur spéciale des folioles du Rosa rubiginosa, odeur qu'il compare à celle du Cinnamome.
Dioscoride* a consacré à la Rose une étude importante où l'on trouvera énumérées les nombreuses préparations pharmaceutiques et cosmétiques dans lesquelles elle figurait. (Voy. p. 156.)
Les Arabes* ont, de leur côté, beaucoup écrit sur les Roses et leur culture : si on les en croit, ils seraient parvenus à obte-
* Forsitan et pingues hortos quse cura colendi Ornaret, canerem, biferique rosaria Pœsti.
Georgiques, I\\
2 Théophraste. Hist, Pl.<, lib. V, cap. vi.
^ Pline. Hist nat, lib. XXI, cap. iv. Voy. trad. Lemaire,t.V, VI, VII, VIII.
* Dioscoride. Les six livres de la matière médicinale, trad. par Matthée. Lyon, 1550, p. 81.
^ Abn EL Jaïr, Ebn EL AwAN, ctc. — Voy. Le livre de V Agriculture, de ce dernier auteur; trad. de Neuville, 1823.
nir à volqnté, dans leurs jardins, des Roses inéarnates, jaunes ou bleueSy et même de couleur différente sur les deux faces de chaque pétale. Le moyen serait bien simple, selon Ebn et Awan, et consisterait à arroser la plante avec des eaux colorées, par exemple avec une solution d'indigo dans Teau, dit-il. (!)
Charlemagne, dans ses Capitulaires, recommande d'entretenir les cultures de Rosiers. La Rose, après n'avoir été au début du moyen âge qu'un emblème à signification très variable, réapparaît bientôt sur les tables des châtelains sous forme d'eau de Roses, de sachets à la Rose, comme au plus beau temps de la décadence romaine, sans parler des confitures de Roses au miel que les croisés paraissent avoir rapportées d'Orient, et dont Provins se fit rapidement une spécialité célèbre. Dans certaines parties de la France, les vassaux devaient fournir à leur seigneur, entre autres redevances, un nombre déterminé de boisseaux de pétales de Roses pour la distillation de Teaudestinée à son usage.
En laissant de côté les auteurs arabes, qui seront cités quand nous ferons l'histoire de l'essence de Roses, on peut dire que c'est à la fin du treizième siècle, dans un ouvrage de Joannes Actuarius*, médecin des empereurs grecs de Constantinople, que l'on trouve la première mention faite en Europe d'une eau distillée de Roses.
Ce n'est que plus tard, entre 1382 et 1612, dans des conditions toutes spéciales, que fut découverte Tesseiice de Roses et que celle-ci commença à être retirée de Teau de Roses, qu'elle surnage en petite quantité. On trouvera plus loin, au chapitre consacré à cette essence, les détails particuliers qui concernent l'histoire de cette industrie.
L'essence de Roses figure dès lors dans l'approvisionnement des apothicaires, et Pomet, en 1694, indique soigneusement les prix et surtout les propriétés de cette essence « fort propre
* Joannes Actqarius. De methodo medendi, lib. V, cap. iv, « ... Stillatitii rosarum Tiquoris libra una, » cité par Fluckiger et Hanbury, Pharmacographia, trad. de Lanessan, 1. 1, p. 469.
pour réjouir et fortifier le cœur et restomac...* ». D'ailleurs c'est le beau temps de la Rose au point de vue de la pharmacie. C'est Tépoque où Hermann déclarait formellement que la Rose guérissait toutes les maladies connues et que la pharmacopée tout entière devait se borner à la Rose % où Pomet lui-même écrivait : « En un mot, on retire tant de choses des Roses, que sans elles la médecine ne serait pas si florissante qu'elle est. »
Nous trouvons dans les Commentaires de Matthiole', la première observation relative aux roses capucines, « Les roses jaunes, dit-il, sont d'une odeur fascheuse. »'
On peut dire sans exagération qu'il est peu de médicaments composés, dans les luxuriantes pharmacopées des xvi®, xvn' et xvm** siècles, qui ne renferment une proportion plus ou moins considérable d'eau de Roses, de poudre de Roses ou même d'essence de Roses. La parfumerie de cette époque ne peut s'en passer presque pour aucun de ses produits composés, et aujourd'hui encore, si la pharmacie ne fait plus qu'un usage de plus en plus restreint des produits odorants tirés des Rosiers, la parfumerie en fait une consommation toujours croissante. Ce n'est pas que l'odeur des Roses soit aujourd'hui plus recherchée qu'autrefois, bien au contraire; mais l'emploi de son essence, dans la composition des parfums artificiels connus dans l'industrie sous le nom de Bouquets, devient chaque jour déplus en plus important en raison des propriétés précieuses qu'elle leur communique : nous y reviendrons plus loin, car ce n'est plus ici le parfum que l'on recherche, c'est une propriété physique ou chimique propre à l'essence, que l'on veut mettre à profit.
Quant au parfum des Roses, pris en lui-même, il faut bien reconnaître qu'il perd quotidiennement, chez nous du moins, de sa vogue extraordinaire du temps passé. L'Orient et les pays de race orientale sont presque seuls à avoir conservé le goût du
* Histoire générale des drogues, par le sieur Pomet, marchand épicier et droguiste à Paris, l. VI, ch. ii, p. i74 et 177. Paris, 1694.
* Hermann. Dissertaiio inauguralis botanico-medica de Rosa, Argentorati, 1762.
* Matthiole. Commentarii in Dioscoridem, 1544.