‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 14 sur 112 · Cette usine appartient à la compagnie de Saint-Gobain · texte numérisé non relu

Cette usine appartient à la compagnie de Saint-Gobain

d'économies sur ses frais de production. Toujours à la recherche d'une simplification scientifique de l'outillage, il a derrière lui des capitalistes timides, avec lui des commerçants peu hardis : pour une transformation subite et radicale du procédé et de l'outillage, il ne serait pas secondé.

L'Anglais ne s'attarde ni aux petits moyens ni aux petites économies; il tente, de préférence, les expériences coûteuses parce qu'il y a gros à y gagner ; en un mot, il risque le tout pour le tout. Il triomphe dans les pays neufs, où les ressources sont immenses, où les chances, bonnes ou mauvaises, sont sans limites et la marge de bénéfices presque infinie. Ses ingénieurs, de culture très limitée, ont construit des chemins de fer, des ponts, des usines sous toutes les latitudes; les œuvres de ces audacieux rapportent de gros dividendes et résistent à la durée. Nos savants ingénieurs restent en France, aussi près que possible de Paris, à se disputer les places de l'État ou des grandes compagnies subventionnées. Si, par un hasard trop rare, l'un d'eux se risque dans les pays neufs et se trouve tout à coup au milieu de la brousse, de la forêt vierge ou du désert, il est tout dépaysé. Sa science livresque, ses belles épures et ses expériences de laboratoire ne lui sont plus de rien : il reste arrêté, pendant des mois, par un obstacle que l'Anglais franchit, en quelques semaines, avec les ressources grossières de son expérience pratique *.

1. Je citerai le cas d'un Anglais, R. D..., qui a aujourd'hui vingt-neuf ans. Il voulait être ingénieur de chemins de fer. Il est entré dans une usine à Glascow et il a suivi quelques cours. On lui a montré tout de suite sur le terrain comment

Sans doute, en France comme en Angleterre, de grandes industries ont été fondées par des hommes sans culture et partis de rien. Gail avait commencé par être ouvrier chaudronnier et savait à peine lire et écrire : il est mort laissant une usine métallurgique modèle. Schneider, le petit employé de banque, qu'on improvisa à vingt-cinq ans directeur des forges de Bazeilles, placé ensuite à la tête du Creuzot, en fit ce que chacun sait. Godin , d'abord simple ouvrier, fonda l'usine et le familistère de Guise; ajoutez Menier, le droguiste de Noisiel-sur-Marne, et tant d'autres. Parmi ceux qui , chez nous, ont organisé de vastes entreprises ou trouvé des procédés nouveaux, bien peu étaient des ingénieurs patentés, sortis des écoles spéciales. Mais en fait, aujourd'hui, notre grande industrie, nos grandes compagnies, nos administrations d'État ont à leur tête un état-major de polytechniciens, c'est-à-dire d'hommes formés à l'école de la pure théorie * . C'est

on construit une voie ferrée et des travaux d'art. Puis il est parti, à vingt ans, pour l'Amérique du Sud, au service d'une grande entreprise anglaise de travaux publics; pendant des années il a construit des railways au Brésil, au Paraguay, dans l'Uruguay, dans la République Argentine (de Corboda à la frontière bolivienne). Il rencontra dans la province argentine de Sanla-Fé un ingénieur français, sorti premier de l'École Centrale, qui éprouvait les plus grandes difficultés à construire un pont en bois sur la rivière Salado et fut arrêté huit mois. R. D... prétend qu'en trois mois il aurait franchit le Salado. Le Français aurait su construire en France un beau pont en pierre ou en fer, selon les règles; mais il était incapable de se débrouiller dans un pays neuf et de tirer parti des ressources de la forêt vierge.

1. Le directeur d'un des plus grands établissements métallurgiques de France, ancien polytechnicien lui-même, disait

un état-major d'administrateurs dont le rôle est bien plus de contrôler que de diriger l'exécution : il veille à ce que tout se fasse selon les règles; car en France nous ne saurions nous passer de régularité. Mais, si cet état-major n'avait pas sous ses ordres des praticiens consommés qui mettent la main à la pâte, il est clair que la machine ne fonctionnerait pas ^

L'industrie anglaise a, comme la nôtre, mené à bien des entreprises gigantesques pour lesquelles, loin de se contenter d'à-peu-près, on a dû établir des calculs de prévision précis et compliqués : elle vient d'achever, après le pont du Forth, le canal de Manchester à la mer *. Et pourtant, elle s'est passée du coûteux état-major qui couronne la nôtre : d'où, sans compter la rapidité d'exécution et la souplesse d'organisation, une grosse économie sur les frais généraux. Nos ingénieurs répondent que c'est là au contraire une économie qui coûte très cher à l'indus-

récemment : « Nous avons renoncé à prendre des polytechniciens. L'énergie leur manque, et la décision. Ils ne savent ni se résoudre, ni commander, ni parler aux hommes. Les concours et le surmenage précoce les ont épuisés. Ils n'ont plus de sève. •

1. 11 arrive, mais rarement, qu'un simple ouvrier s'élève jusqu'aux plus hauts postes. On peut citer le cas de M. Verlaque, mort récemment, qui d'ouvrier charpentier était devenu ingénieur en chef des ateliers des Forges et Chantiers de la Méditerranée à la Seyne. Il avait passé par l'école de maistrance de l'arsenal de Toulon.

1 2. On ne parle ici que des calculs techniques qui ont servi de base aux travaux d'art.

Les calculs financiers ont été déjoués, comme dans la plupart des entreprises similaires : on avait compté que 250 millions de francs suffiraient à l'achèvement du canal; on en a dépensé 375. Mais le canal est achevé; il a été inauguré le 1" janvier 1894.

trie anglaise et que, si l'empirisme a des avantages, il n'a certainement pas celui d'abaisser le prix de revient. Mais nos ingénieurs conviendront que, depuis un siècle, l'industrie anglaise a été prospère, et qu'en somme, à l'user, cette méthode lui a réussi. Autrement elle en eût changé. L'Anglais, comme l'Américain, ne poursuit que les entreprises « qui paient ». Dans l'industrie, il faut aller au plus pressé, c'est-àdire au plus simple et au moins coûteux. A cet égard les réflexions que l'exposition de 1889 suggéra aux ingénieurs anglais sont caractéristiques, a Les productions des ingénieurs continentaux, dit un rapport sur les machines à vapeur, prêtent généralement à la critique par leur excessive complication, du moins si l'on se place au point de vue anglais. » Plus loin, au sujet des locomotives : a II est impossible de ne pas être frappé de la complication inutile et de la multiplication injustifiée des joints dans la construction du mécanisme de commande de l'admission (valve gear) '. » La même observation revient à plusieurs reprises, avec exemples. Comparez, en effet, une de ces puissantes locomotives du North Eastern et une de nos locomotives du Nord. Toutes deux donnent de grandes vitesses; mais la première est d'une simplicité admirable : on en pourrait dessiner la silhouette en cinq ou six traits; la seconde est hérissée d'appendices mystérieux *.

i . Reports of the heads of Ihe Departments of the Bradford Technical Collège on their visit ta the Paris Exhibition, 1889. Bradford, Charles Greening, 1890.

2. Là où l'infériorité des ingénieurs anglais apparaît d'une façon éclatante, c'est dans leurs travaux théoriques, dans les^

Ainsi la parfaite maîtrise du métier conduit les ingénieurs et constructeurs anglais aux idées simples. Ils voient les rapports des choses non pas à l'aide du pur raisonnement, mais à travers la pratique quotidienne. Par un lent travail en collaboration des sens et de l'esprit, ils synthétisent leurs expériences et s'élèvent peu à peu des faits particuliers aux lois générales. Au contraire, nos savants ingénieurs, partant d'une connaissance approfondie des lois scientifiques, aboutissent aux flottements dans l'application industrielle et aux complications inutiles.

articles des revues et des journaux spéciaux. Quand ils raisonnent sur le papier, ils se perdent dans les détails, discutent à perte de vue sur des points secondaires.

Page 1