LES AGRICULTEURS
Londres ou en voyage, étudiant des affaires industrielles, coloniales; ils mettent leur orgueil à conserver au patrimoine familial sa renommée d'exploitation modèle; ils sont au courant de toutes les inventions des ingénieurs et des chimistes et les appliquent sans hésiter; ils achètent fort cher des animaux reproducteurs ; ils ne reculent devant aucune dépense, et cela, par habitude de faire grand, par goût de supériorité, sans que le sacrifice leur coûte. Mais ce sacrifice suppose une grande fortune, grossie par d'heureuses spéculations où la terre n'est pour rien. Seules quelques exploitations agricoles modèles donnent des bénéfices, grâce à une administration parfaite et à une application raisonnée des procédés de culture intensive; mais ce sont là des exceptions. Les fermiers, qui forment la classe moyenne de l'agriculture, sont déprimés par l'infortune. Leur condition s'est graduellement abaissée jusqu'au niveau d'un prolétariat affamé ^ Ils n'ont plus la sécurité du lendemain ; ils sont à bout de forces et de sacrifices. S'étant vus déchoir peu à peu, ils n'ont même pas la consolation de relever leurs fils en leur faisant donner une instruction meilleure que celle qu'ils ont reçue. Le fermier a fini par se résigner à ce qu'il
1. « The English farmer must be a man of sorae raoney and capital. It is not uncommon for him to hâve from one to five thousand pounds... As none of this money is invested in the land which he tills, he has it ail for current expense, as improvement fund and as a reserve. This gives him the position and the importance of a capilalist... » (R. G. White, Enfjland wUhout and wilhin, 1881, p. 173.) Cette réserve est épuisée aujourd'hui, et bien peu de fermiers ont encore 1' « importance du capitaliste ».
considérait autrefois comme une intolérable humiliation : il met son fils à l'école primaire, avec ceux des ouvriers et des paysans. Il n'a même pas la ressource de l'envoyer ensuite dans une école spéciale, comme nos écoles de Grignon, de Grandjouan ou de Montpellier : l'Angleterre n'en possède pas de semblables K II le reprend avec lui et dirige lui-même son apprentissage. L'éducation professionnelle du fermier est donc toute pratique. Sans doute, il n'est pas de métier où la routine ait plus longtemps suffi à tout, mais les mauvaises années sont venues et, dans l'état actuel ^, il est visible que la condition de l'agriculteur tend à s'abaisser, tandis que celle des autres chefs d'industrie se relève.
î. Le Royal Agricultural Collège, de Cirencester, et le Downton Collège of Agriculture sont, parle prix de la pension, réservés à une minorité restreinte.
A condition égale un fermier ne pourrait plus faire aujourd'hui la grosse dépense d'une éducation comme celle que Tulliver fit donner à son fils Tom (voir Le moulin sur la Floss, par George Eliot).
2. On essaie de porter remède à cette situation en créant, dans les districts ruraux, à l'aide des fonds disponibles depuis le Technical Education Amendment Act, des cours spéciaux de chimie agricole, de mécanique, d'économie rurale, etc.