‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 20 sur 112 · Voir Middlemarch, par George Eliot · texte numérisé non relu

Voir Middlemarch, par George Eliot

praticien un marchand de drogues. La querelle entre apothicaires et médecins, qui amusa tant nos pères et si longtemps, dure toujours chez nos voisins. En France, nous sommes pénétrés de cette idée que le médecin doit être, exclusivement, un homme de science ou, comme on dit, un homme de l'art, et il y a longtemps que, pour son prestige et dans son intérêt, nous lui interdisons de débiter des médicaments. La profession médicale, telle qu'elle est comprise en Angleterre, embrasse les pratiques les plus humbles d'un métier manuel mal rétribué, peu considéré, — et les plus hautes spéculations de la science. On y voit, revêtus de la même étiquette professionnelle, un sir Joseph Lister, un sir J. Paget, un sir "W. GuU, et tel misérable praticien de faubourg qui vend pour douze sous la consultation et le remède. Cette situation fâcheuse est due, en grande partie, à ce fait que plusieurs corporations, inégalement qualifiées, ont depuis longtemps le privilège d'accorder, après examen, des diplômes donnant le droit d'exercer la médecine : la Société des apothicaires de Londres et telle université d'Ecosse n'avaient, tout récemment encore, pas beaucoup plus d'estime qu'on n'en accordait en Allemagne, suivant un vieux proverbe, à l'université d'Iéna. Le General Médical Council réagit, mais lentement. Rien n'est plus sacré au peuple anglais que les traditions et les droits acquis.

Dans ces conditions, l'éducation générale eut quelque peine à se faire sa place à côté, sinon au-

dessus, de l'apprentissage. Toutes les professions, même les professions supposées savantes, ont été de tout temps en Angleterre, et -sont encore, dans une très large mesure, assujetties à la règle de l'apprentissage. L'Anglais est resté méfiant à l'égard des purs savants, des (c amateurs », comme il dit; il ne croit guère qu'à la pratique. La médecine a subi, comme toutes les autres professions, cet esclavage, et elle en a souffert plus que toute autre peut-être.

Je citerai un exemple récent : S... a aujourd'hui trente-cinq ans et occupe une situation honorable dans la presse médicale de Londres. Sa famille est originaire du Devonshire. Son grand-père tenait une petite boutique de quincaillerie à Topsham, bourg maritime de 2 000 âmes situé près d'Exeter. Le quincaillier eut dix-neuf enfants. Neuf d'entre eux allèrent fonder en Nouvelle-Zélande une colonie qui compte aujourd'hui une cinquantaine de personnes. L'aîné des fils entra dans le service civil et parvint à une position de 500 livres (12 500 francs) par an. Un fils cadet, le père de notre S..., se fit maître d'école; on lui confia une british school (école primaire) dans un village près d'Oxford. Là, en enseignant à lire, à écrire et à compter, il apprit tout seul l'histoire naturelle, l'allemand, le français. Il put bientôt donner des leçons particulières ; il ouvrit, à côté de son école primaire , une école privée où il réunit quarante pensionnaires. L'aisance commençait à entrer dans la maison; le père devint ambitieux pour ses fils : il résolut de faire de S... un médecin. C'était en 1870: selon la pratique courante alors, il place l'enfant, âgé de quatorze ans, en

apprentissage chez un praticien des environs. Quatre mois plus tard, le père meurt, laissant une veuve sans ressources avec cinq enfants à élever. Notre S..., l'aîné, ne devait plus dès lors compter que sur lui-même. Son patron l'emploie d'abord dans la pharmacie ; il lui fait laver et essuyer les bouteilles, coller les étiquettes. Au bout de six mois, il l'emmène auprès des femmes en couches ; puis, comme la clientèle très étendue dépasse les forces d'un seul homme et d'ailleurs paie mal, il envoie son apprenti à sa place. S..., qui ne sait pas un mot d'anatomie ni de physiologie, fait à quinze ans, et seul, son premier accouchement. Il donne des consultations, ordonne des potions, administre le chloroforme. Pendant tout le temps que S... passa chez ce praticien, il n'eut jamais entre les mains d'autre livre que le Codex. Cependant, ambitieux et énergique, il sent toute son insuffisance : ne sachant guère, à son entrée en apprentissage, que ce que l'on enseigne à l'école primaire, plus un peu de français, d'allemand et d'histoire naturelle, il commence le latin avec un maître quelconque, qu'il paie sur ses petites économies.

Après deux ans de ce régime, il insère une annonce dans la Lancet, pour demander une place de « dispenser and bookkeeper to a surgeon, able to visit and attend in midwifery », — d'assistant chez un chirurgien, pour tenir les livres et la pharmacie, et pour faire, au besoin, des visites et des accouchements; — tout cela pour 1 000 francs par an. Il reçoit une vingtaine d'offres d'emploi de toutes les parties du royaume; il répond, dit son âge, ou à peu près,

et envoie sa photographie. Enfin, il entre au service d'un médecin de campagne dans le Monmouthshire. Son nouveau patron soigne par abonnement le personnel de trois mines d'étain du voisinage. S... fait tous les jours vingt-cinq kilomètres à cheval; tant bien que mal il remet les épaules luxées, panse les blessés. Au bout de six mois, nouveau changement. S... passe dans une ville manufacturière du Lancashire. Là, il donne soixante consultations par jour. Son patron, qui a deux autres assistants sans diplôme comme S..., est plutôt un entrepreneur qu'un médecin : il soigne, par abonnement, les membres de trente-trois sociétés de prévoyance, les ouvriers de treize mmes de houille, de vingt fabriques de pror duits chimiques, de plusieurs verreries dont deux employant ensemble près de trois mille personnes, S..., au milieu de tous les tracas du métier, — il lui arrivait de se lever six et sept fois par nuit pour aller chez des clients, — continue ses études, apprend un peu de latin et réussit à passer l'examen préliminaire, qui lui donne le droit de se faire inscrire comme étudiant régulier.

Il quitte le Lancashire, et le voilà ballotté du sud au nord, du Kent au Northumberland. A ses moments de loisir, il apprend la sténographie et acquiert une assez grande habileté. Fatigué de cette misérable vie d'assistant, pris aussi du désir de courir le monde et de voir l'étranger, il saisit une occasion de s'expatrier et, grâce à son talent de sténographe, il entre comme secrétaire chez un soliciter établi à Paris : il a dix-neuf ans alors. Il est dénfoûté de la médecine et résolu à l'abandonner.

Après plusieurs mois de service, le soliciter lui accorde quelques heures de liberté par jour. Il les emploie à courir les hôpitaux; la vocation le ressaisit. Mais il gagne peu, juste de quoi ne pas mourir de faim, et les livres de médecine coûtent cher. Il monte des squelettes, fabrique des instruments de chirurgie. Il se procure quelques ressources en représentant des maisons anglaises à l'exposition universelle de 1878, puis, en 1881, à l'exposition d'électricité. Le temps passe, il étudie toujours dans les livres; mais, personne ne le guidant, il erre sans but et marche sans avancer. II rencontre une governess anglaise, aussi pauvre que lui, et l'épouse : bientôt père de famille, à vingtdeux ans, il se trouve avoir trois bouches à nourrir. En 1882, il rentre en Angleterre avec sa famille et gagne péniblement sa vie à Londres comme sténographe. Il trouve le temps de suivre les cours d'une des grandes écoles de médecine et, à force de travail et d'économie, le moyen de payer les frais d'études. Il est- décidé à conquérir le grade de docteur. La règle veut que les études durent quatre ans; on lui fait remise de dix-huit mois, parce qu'il a fait un apprentissage. Au bout de deux ans et demi il est reçu. Il obtient alors le poste d'interne dans un service d'accouchement (résident obstetric physician); puis il passe dans un service de chirurgie. Il remporte tous les prix tous les ans. Ce stage achevé, le moment de s'établir arrive. Il vit d'abord de quelques travaux que lui confient ses maîtres; il fait ses débuts, comme sténographe, dans les journaux de médecine. Cependant, il erre dans les faubourgs à la

recherche d'une clientèle. Mais la malchance le poursuit; il renonce bientôt aux quartiers excentriques et vient s'établir au centre même de la grande métropole. C'est là que peu à peu il a conquis ses grades dans la presse technique et s'est formé une clientèle.

L'apprentissage, tel que l'a connu S... dans ses premières années, tend à disparaître; il est, aujourd'hui, moins commun qu'il y a vingt ans. Mais on peut être sûr qu'il y a encore, dans les districts reculés où pénètre malaisément la surveillance du General Médical Council, des centaines d'assistants sans diplôme exploités par des praticiens sans scrupules. Il est vrai que le Conseil a édicté un règlement en vertu duquel ce tout praticien qui permettra à une personne non qualifiée d'agir comme si elle était dûment qualifiée sera déclaré coupable de conduite indigne au point de vue professionnel, et rayé de la liste des diplômés autorisés à pratiquer »; mais la fraude a mille moyens de tromper la surveillance, et la preuve du délit est souvent difficile : le mal a été restreint seulement, non extirpé.

Combien ont résisté aux dégoûts, aux souffrances et aux viles besognes de l'apprentissage? Combien au contraire a-t-il épuisé d'énergies, abaissé de caractères et gâché de talents? Nul ne le saura jamais. Parmi les grands médecins de l'Angleterre moderne, j'en puis citer au moins deux qui ont dû certainement traverser des heures douloureuses, mais qui, malgré tout, ont réussi à s'élever toujours. L'un, sir William Gull ', était fils d'un batelier (bargee) de la Tamise.

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