CHAPITRE V
Les hommes de science.
Jusqu'à une époque toute récente, les sciences physiques et naturelles et leurs progrès durant ce siècle étaient méconnus des universités anglaises : ni place dans leurs programmes, ni chaire dans leurs écoles, pas même une fellowship ou une modeste subvention ; aucune part aux privilèges, à la fortune et aux honneurs. Professées, de loin en loin, par accident, dans quelque endroit écarté, elles n'existaient que dans le cerveau et dans les livres des hommes qui les créaient. L'Angleterre n'en a pas moins produit, dans le domaine des sciences expérimentales, plusieurs hommes de génie, qui ont poussé sur son sol ingrat comme des herbes folles, au hasard et presque malgré elle.
Aujourd'hui encore, il est très rare que la science pure fasse vivre son homme; elle le soutient seulement lorsqu'il est arrivé. On ne trouve guère, en Angleterre, de ces modestes sinécures où le savant
en proie à une idée trouve un abri contre le besoin et poursuit ses recherches. Les jeunes commencent, il est vrai, à trouver des débouchés dans les collèges provinciaux, dans les écoles techniques, dans les laboratoires nouvellement créés; mais, trop souvent, il arrive qu'ils doivent faire aux préjugés locaux le sacrifice de leurs études désintéressées.
Tous les savants anglais qui ont marqué dans ce siècle se sont formés eux-mêmes; ils ont dû gagner à la sueur de leur front le pain de chaque jour et disputer pied à pied le loisir nécessaire à l'étude. Ils ont acheté très cher l'âpre plaisir de suivre leur vocation au milieu d'une société qui ne les avait pas prévus. Aucun d'eux n'est sorti des universités, sauf Darwin, qui ne leur doit rien.
C'est merveille que Michael Faraday soit devenu un grand savant : en dépit de son énergie prodigieuse, il eût suffi peut-être d'un léger accroc à sa destinée pour que tout fût remis en question, et qu'il restât relieur ou forgeron. Son père, James Faraday, était en effet forgeron; de Newington (Butts), où il était établi en 1791, quand naquit Michael, il transporta sa forge à Londres quelques années plus tard. A douze ans, Michael entre comme petit commis chez un libraire-relieur du voisinage, nommé Rieban. Au bout d'un an, le brave Rieban, frappé de la bonne conduite de l'enfant, se décide à lui enseigner le métier de relieur. Et, pendant huit ans. Faraday relie plus de livres qu'il n'en a peut-être jamais lu. Cependant, il trouvait le moyen de s'instruire, dans les sciences physiques surtout, pour lesquelles il se sentait un goût particulier. Il suivait, le soir, des cours de
physique, qui lui coûtaient un shilling chaque fois : grosse dépense pour sa petite bourse. Son ardeur à l'étude avait été remarquée par un client de Rieban, membre de la Royal Institution; il fit présent à Michael Faraday de quatre billets pour les quatre dernières leçons du cours de physique professé par Davy. Faraday prit consciencieusement des notes; rentré au logis, il rédigea les quatre leçons, en fit une belle copie qu'il relia lui-même et envoya à Davy. Au cahier il joignit une lettre dans laquelle il demandait au savant de l'aider : il voulait quitter sa profession, qu'il considérait comme vicieuse et égoïste, et se consacrer entièrement à la science désintéressée. Davy le prit comme assistant, ou plutôt comme garçon de laboratoire, à 25 shillings par semaine. Tels furent les débuts d'une carrière scientifique, féconde en découvertes.
Charles Darwin eut la vie matérielle singulièrement plus facile; son père, établi médecin à Shrewsbury, jouissait d'une belle aisance ; le jeune Charles fut placé de bonne heure à la public school fameuse, tout proche de la maison paternelle. Là il n'acquit presque rien qui lui soit resté : c'est lui-même qui l'a déclaré. Il ne garda le souvenir que de quelques leçons particulières de géométrie et des expériences de chimie que, une fois rentré au logis, il faisait avec son frère, au grand scandale de ses maîtres. On décide qu'il sera médecin et, vers sa seizième année, on l'envoie à Edimbourg. Au bout de deux ans, comme il ne se sent aucun goût pour la médecine, sa famille lui propose de se faire clergyman : il réfléchit un peu et se décide pour les ordres. En 1831,
76 lES PROFESSIONS EN ANGLETERRE
i] se fait recevoir bachelier es arts, tant bien que mal; mais il n'est déjà plus question de théologie. Il s'est lié avec le botaniste Henslow, il a lu Humboldt; il sait maintenant non seulement ce qu'il ne veut pas, mais ce qu'il veut être. Une occasion se présente. En 1831, le capitaine Fitzroy cherchait un naturaliste qui l'accompagnât dans sa croisière autour du monde sur le Beagle de la marine royale. Le jeune Darwin propose ses services gratuits, à condition qu'il gardera la libre disposition des collections formées. L'accord est conclu, le Beagle part et reste cinq ans en route. Quand Darwin s'embarqua, il avait la vocation, sans l'éducation d'un naturaliste; mais il possédait les dons d'un observateur de génie. Il apprit tout de l'univers, n'ayant rien appris de l'université. Quand il revint, cinq ans après, la santéébranlée pour toujours, mais enrichi d'une incomparable moisson de faits et d'observations, l'esprit plein d'idées encore en germe, ce fut par un hasard de fortune que le fils du riche bourgeois de Shrewsbury n'eut pas à lutter pour gagner sa vie : il fut exempt de tout souci matériel et put se retirer dans sa résidence de Down, à Beckénham, dans le Kent, où il passa quarante ans, jusqu'à sa mort, observant et pensant, et travaillant, avec une modestie qui semblait de l'inconscience, à révolutionner la pensée humaine.
Si Darwin était né Allemand, Leipzig, léna, Berlin, Munich ou Bonn se seraient disputé l'honneur de lui effrir une chaire, de lui bâtir un laboratoire, comme à Clausius, à Haeckel, à Helmholtz et à tant d'autres; fût-il né Français, il aurait sans doute trouvé asile
au Collège de France, comme Claude Bernard, ou à l'École Normale, comme Pasteur.
Huxley est un autre témoin de ce fait : quand un pays produit, au milieu de conditions défavorables, non pas quelques esprits exceptionnels, mais toute une lignée de savants qui ont creusé des voies nouvelles à la science, il est impossible de ne pas en rechercher la cause dans la vigueur de la race, qui s'épanouit en pleine nature.
a Je naquis, dit Huxley *, à huit heures du matin environ, le 4 mai 1825, à Ealing, qui était à cette époque le plus tranquille petit village qui se pût rencontrer dans un rayon de six milles de Hyde Park Corner... Pourquoi l'on m'appela Thomas- Henry, je ne sais ; mais il est tout de même curieux que le choix de mes parents soit tombé justement sur le nom de l'apôtre pour lequel j'ai toujours éprouvé le plus de sympathie. » Thomas-Henry était le plus jeune de six enfants. Ses frères aînés furent élevés dans une école privée, fort bien dirigée par le Rév. Nicolas, et très prospère. Mais l'école passa dans d'autres mains et fut rapidement désorganisée; c'est alors que Thomas-Henry y entra; elle lui a laissé le plus mauvais souvenir : a J'affirme, a-t-il dit, que la société dans laquelle je tombai à l'école est la pire que j'ai jamais connue. » Des revers de fortune obligent son père à le retirer de l'école, à douze ou treize ans, ne sachant pas grand'chose. Abandonné
1. Dans une charmante autobiographie, qui fait partie d'un volume intitulé From Haendel to Halle, édité par Louis Engel, London, 1S90. M. Huxley l'a reproduite dans un de ses récents volumes d'Essais.
à lui-même, l'enfant poursuit son éducation au hasard, dévorant tout ce qui lui tombe sous la main, faisant les lectures les plus étranges ; mais il recueille chemin faisant, dans cette école buissonnière, une foule de connaissances. Un volume de Carlyle fait naître en lui l'idée obsédante de lire Faust dans l'original ; et il apprend l'allemand tout seul. Il s'aperçoit alors qu'il s'est ouvert un champ inconnu, une littérature scientifique sans bornes. Il apprend de même le français '. Il fait, tant bien que mal, plutôt mal que bien, il l'avoue lui-même, ses études de médecine, avec l'aide d'un beau-frère qui était médecin. A peine a-t-il son diplôme en poche qu'il est obligé de gagner son pain : il n'avait guère plus devingt ans. Un ami lui conseille d'écrire au directeur général du service médical de la marine, pour demander une place. On lui fait passer un examen, et le voilà inscrit sur le livre de bord de la Victonj, que commandait Nelson à Trafalgar. Son chef s'intéresse à lui et le recommande au commandant du liattlesnake^ le capitaine Owen Stanley, qui cherchait un aide-chirurgien, ayant quelques notions de sciences naturelles, pour l'accompagner dans une longue croisière. Huxley s'embarque et, comme Darwin, débute par le tour du monde. Le RalUesnake avait pour mission d'explorer quelques-uns des pays les moins connus du globe: c'est ainsi qu'il fait le premier relevé détaillé de la côte méridionale de la Nouvelle- Guinée. Pendant les quatre années de croisière, le
1. Nous tenons ces détails, qui sont inédits, de la bouche ■lêine de M. Huxley.
jeune aide-major observe, rédige des notes qu'il envoie à la Linnean Society, un mémoire qu'il fait présenter à la Royal Society. Au retour, il se trouve à sa grande joie imprimé tout vif.
Il s'installe à Londres et s'adonne tout entier à ses sciences favorites, la physiologie et l'anatomie comparées. Trois ans se passent ainsi, dont il a le bonheur de pouvoir consacrer chaque jour à l'étude; mais, un beau matin, il reçoit de l'Amirauté l'ordre de s'embarquer. Il a assez voyagé, pense-t-il, pour son goût et pour son profit; il sent que, désormais, sa place est ailleurs que dans la cabine d'un navire de guerre; il donne sa démission « et, ajoute-t il, comme Rastignac dit à Paris, dans le Père Goriot, je dis à Londres : à nous deux !» Il se met à la recherche d'une chaire de physiologie ou d'anatomie comparée, mais nulle part il n'est admis. En désespoir de cause, il pose sa candidature à la chaire d'histoire naturelle de l'université de Toronto, en même temps que Tyndall posait la sienne à la chaire de physique dans la même université. Mais par bonheur Toronto ne voulut ni de Tyndall ni de Huxley. Enfin, en 1854, sir Henry de la Reche offre à Huxley la chaire de paléontologie et d'histoire naturelle à l'école des mines de Jermyn Slreet : Huxley accepte, en déclarant qu'il n'a pas de goût pour la paléontologie, et que, à la première occasion, il l'abandonnera à un plus compétent. Mais il occupa le poste trente et un ans, et une grande partie de ses ouvrages traitent de ces fossiles qu'il dédaignait en 1854.
La carrière de Herbert Spencer et de John Tyndall n'a pas été plus régulière. Ce qu'ils sont, ce n'est
pas à une école, à un enseignement académique, c'est presque entièrement à eux-mêmes qu'ils le doivent. Spencer fut élevé par son père, professeur de mathématiques, et par son oncle, clergyman. A dix-sept ans, il entre en apprentissage chez un ingénieur civil et, pendant sept ans, il suit cette voie ; mais la profession est encombrée; les grands travaux de construction de chemins de fer sont considérablement ralentis; il faut chercher ailleurs. Spencer se met à écrire pour gagner sa vie. Il collabore à VEconomist et à plusieurs revues. Peu à peu, la philosophie l'attire et l'absorbe tout entier. — John Tyndall, né en 1820, la même année que Spencer, va à l'école de son village, en Irlande, entre à dix-neuf ans dans le « Irish Ordnance Survey » et devient, lui aussi, constructeur de chemins de fer. Après trois années partagées entre la pratique du métier et l'étude personnelle, il quitte la profession de constructeur, comme Spencer, entre à vingt-sept ans en qualité de maître de sciences dans une école de province (Queenswood Collège) : et c'est alors seulement qu'il peut se donner tout entier aux recherches scientifiques. Il va étudier en Allemagne la chimie sous Bunsen, la physique sous Gerling et Knoblauch, il travaille avec Magnus dans son laboratoire de Berlin et, au retour, il commence à publier des travaux originaux.
Aucun de ces savants n'a suivi une filière officielle; ce sont tous des autodidactes.