CHAPITRE VI
Les hommes de lettres. — Les journalistes.
Notre société française est ainsi faite et notre enseignement national organisé de telle sorte que tous les fils de la bourgeoisie, même la plus humble, et quelques enfants du peuple, exceptionnellement doués, sont élevés dans des écoles identiques, subissent la même discipline, épuisent les mêmes programmes sous les mêmes maîtres et poursuivent le même but, qui est un diplôme ou un concours. Tout ce siècle durant, sur toute la surface du pays, l'énorme machine administrative, sous l'effort d'un moteur central unique, a travaillé, par son jeu régulier, à polir les intelligences, pour les couvrir ensuite d'un vernis uniforme. Chaque année, l'Université racolait cent cinquante à deux cents des meilleurs sujets ainsi formés, entre dix-huit et vingt et un ans, les passait au crible du concours et en retenait une vingtaine, qu'elle enfermait, pour trois années encore, dans une serre chaude. Elle a prélevé sa dime, une
dîme royale, sur chaque génération; mais on se demande comment, parmi tous ces brillants produits de l'École Normale, il s'en est trouvé plusieurs qui, après de pareilles épreuves, avaient conservé la sève originelle et le pouvoir créateur. Il était naturel que l'École Normale donnât d'étincelants polémistes comme Prévost-Paradol et About; mais c'est miracle qu'il en soit sorti un puissant génie comme Taine. Et pour un Taine, dont les racines ont continué de puiser la sève en pleine terre, combien ont été transplantés, taillés et rangés à l'alignement académique!
En Angleterre, au lieu de l'organisation savante, artificielle et perfectionnée, nous trouvons, suivant le mot de Matthew Arnold, le chaos : mais le chaos, c'est la vie latente, prête à éclater dans sa force insoumise. Encore est-il que la public school, avec ses libertés traditionnelles et sa profonde culture classique, eût été trop stricte pour le génie délicat et un peu farouche d'un Macaulay ou d'un Browning. Et, s'il est vrai qu'un homme de génie doit plus à sa mère qu'à son maître, à la vie qu'à l'école, cela est plus vrai peut-être en Angleterre que partout ailleurs, pour l'écrivain comme pour le savant.
On verra que Macaulay eut une éducation en quelque manière exceptionnelle. Mais, « en 1812, le père de Tom (Thomas Macaulay), dit Sir George Trevelyan, avait songé sérieusement à l'envoyer à Westminster (la vieille public school); et, quelque mûrement réfléchie qu'ait été sa décision, elle eut plus de portée encore qu'il ne pouvait prévoir. Car, si son fils avait passé par- une public school, il aurait été un autre homme, il aurait produit des œuvres différentes. » Il
LES HOMiMES DE LETTRES 83
eût fait, sans doute, un habile debater, un homme d'État plein de sang-froid et d'énergie; il n'aurait pas été le brillant et délicat écrivain, le merveilleux orateur que chacun sait. D'une nature sensible et affectueuse, il aurait eu, d'abord, quelque peine à s'habituer aux mœurs un peu brutales de la public school; plus tard, il se serait laissé gagner par le goût des jeux et des distractions, si nombreuses à l'école et si tentantes ; il n'aurait pas appris de bonne heure, comme il fit dans une école privée, sous un maître excellent, à goûter les beautés de toutes les littératures non seulement anciennes mais modernes, a Westminster ou Harrow auraient pu lui enseigner à manier les hommes, développer en lui le sens pratique des affaires, mais la perte eût été plus grande pour l'humanité que le gain. Si Macaulay avait reçu la même éducation qu'un jeune Anglais de sa classe ', il aurait, sans doute, gardé son siège au Parlement pour y représenter Edimbourg; mais il n'aurait pas écrit l'Essai sur Ranke ou la description de l'Angleterre dans le troisième chapitre de son histoire ^ » La même pensée s'est présentée à l'esprit d'un biographe de Robert Browning : « Le père de Robert ' appartenait à une confession dissidente : c'est pourquoi celui-ci ne reçut pas l'éducation des jeunes Anglais de sa condition. Sa culture fut plus per-
1. L'auteur de ces lij,'nes, sir George Trevelyan, neveu et biographe de Macaulay, fut élève de Harrow. Il est aujourd'hui membre du Parlement et secrétaire d'État pour l'Ecosse.
•2. On peut, cependant, faire observer que Harrow a produit un Manning et un Byron.
3. Il occupait un important emploi dans la maison Rothschild de Londres.
sonnelle, et le champ de ses lectures plus large, mais moins profondément creusé que s'il avait passé par Eton ou par Winchester K »
Ruskin, lui aussi, échappa à la discipline de l'école et au contact des foules pendant son enfance : il n'en est pas moins celui de tous les écrivains de l'Angleterre moderne qui a le plus puissamment agi sur les mœurs contemporaines. Fils unique, il dut tout, ou presque tout, à sa mère. Il n'alla que tard à l'école du Rév. Thomas Dale; « à part quelques leçons de grec, prises avec le D" Andrews, il reçut de sa mère toute son instruction première. » Austère puritaine, à l'âme ardente et simple, à l'esprit cultivé, elle eut une influence décisive, exclusive sur son fils : John Ruskin passa toute son enfance dans un intérieur paisible, s'échappant parfois pour courir ou rêver sur les douces collines couvertes de genêts et de bruyères ^
1. Eminent Persons, biographies reprinted from the Times. London, 1892, p. 334.
2. « My mother forced me, a conté Ruskin lui-même, by steady, patient daily toil, to learn long chapters of the Bible by heart, as well as to read it every syllable through, aloud, hard names and ail, from Genesis to Apocalypse, about once every year; and to that discipline — patient, accurate and resolute — I owe, not only a knowledge of the book I find occasionnally serviceable, but much of my gênerai power of taking pains, and the best part of my taste in literature. From Walter Scott I might easily, as I grew older, hâve fallen to other people's novels and Pope might hâve led me to take Johnson'3 England, or Gibbon's, as types of language, but once knowing the xxxii. of Deuteronomy, cxix. Psalm, xiii. of 1" Corinthians, the Sermon on the mount, and most of the Apocalypse, every syllable by heart, and having always a way of thinking with myself whal words meant, it was not possible for me, even in the foolishest time of youth, to write entirely superficial or formai Englisli.... Though I hâve picked