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Lettre au Times, 25 octobre

2. Le 20 août 1893, on mandait de Calcutta au Times que le gouvernement de l'Inde avait décidé de payer aux fonctionnaires civils et militaires une moitié de leur traitement annuel en or et au taux fixe et privilégié de 1 shilling six pence à la roupie, cette moitié ne devant pas dépasser 1 000 livres sterling.

l'Inde était un merveilleux champ d'action pour les cadets de famille, habitués à commander dès leur naissance, ayant leur fortune à faire et un nom à illustrer. Les conditions ont singulièrement changé : l'Inde est une immense bureaucratie autocratique, où tout est prévu et minutieusement réglé; une intelligence au-dessus de la moyenne, une probité éprouvée et le goût du travail sont aujourd'hui les seules qualités essentielles. Les représentants de l'Angleterre ne sont plus nécessairement des grands •seigneurs, à l'âme hautaine et au cœur intrépide; ils doivent être surtout de hauts fonctionnaires, parfaitement au courant des détails difficiles de leur métier, ayant appris à fond les langues, les mœurs et les coutumes de leurs administrés. Aussi trouve-t-on aujourd'hui dans le nouveau personnel des services de l'Inde bien plutôt les enfants des classes moyennes que les fils cadets de l'aristocratie.

D. — Les effets do concours.

Depuis trente ans, le concours ouvert à tous est ie principe fondamental de l'administration anglaise dans toutes ses branches : les exceptions n'entament point ce principe. L'application a été loyale, les résultats satisfaisants. L'administration subit ou partage le goût public pour la spécialisation précoce; elle se défie des amateurs; elle ne dispense presque aucun de ses agents de l'apprentissage technique, et elle fait en sorte que cet apprentissage commence de bonne heure. Elle n'a pas manqué, malgré tout, d'hommes aux vues larges pour les

postes dirigeants : quand un département n'a pas trouvé, dans ses cadres, l'homme qu'il fallait à une haute situation, il l'a emprunté, tel sir Robert Herbert, à la vie pratique.

Ne donnant pas les postes à la faveur, la bureaucratie anglaise n'a pas cédé à la tentation d'augmenter sans cesse, pour satisfaire les appétits du dehors, le nombre des emplois publics, en abaissant les traitements. Elle tend, au contraire, à diminuer le nombre des agents, en relevant les traitements et en exigeant une plus grande somme de travail. Le nombre de candidats pour une place ne dépasse guère 4 ou 5; il arrive souvent qu'il n'est que de 3. L'Angleterre a mis une digue puissante en travers de la faveur et de l'arbitraire, et cette digue a résisté. Elle ne connaît pas ce fléau, la fièvre bureaucratique; elle ne souffre pas de cette soif de fonctions publiques qui nous dévore ' .

Il y a quelques années, on a mené en Angleterre une campagne très vive contre les examens; au nom de la santé publique, on pourchassait le surmenage. Les concours qui donnent accès aux fonctions de l'État étaient particulièrement visés. La campagne n'a pas abouti et ne pouvait pas aboutir.

1. « La préfecture de la Seine vient de publier le tableau comparatif des emplois vacants annuellement dans ses divers services, et du nombre de candidats inscrits pour ces emplois.

« La proportion entre l'offre et la demande est très grande, comme on pourra en juger par quelques chiffres. Disons d'abord que, pour 1500 emplois, en chiffre rond, dont la vacance est prévue, il n'y a pas moins de 46 000 demandes.

« Pour 12 places de commis auxiliaires, il y a 3126 demandes. » {Journaî des Débats du 17 novembre 1890.)

Le concours est un mal nécessaire, la faveur serait pire; et ce mal, la Commission permanente des examens s'évertue et réussit, en somme, à en diminuer autant que possible les inconvénients.

Un détail fera saisir à quel point a changé, en moins de quarante ans, l'état social et politique de l'Angleterre. Montalembert se trouvait dans ce pays au moment où l'agitation qui devait aboutir à l'institution du concours battait son plein. La lutte était très ardente : l'aristocratie tenait les privilèges, et la riche bourgeoisie, devenue puissante, demandait qu'une place lui fût faite au soleil. La lutte était alors (( entre deux catégories de fils cadets : ceux des familles titrées et des grands propriétaires fonciers, et ceux des nouveaux riches sortis des classes moyennes... » « C'est ainsi, ajoute Montalembert, que j'ai entendu poser la question, par l'organe d'un riche négociant de la Cité qui présidait au meeting le plus bruyant et le plus nombreux qui se soit tenu sur cette question. Il s'exprimait ainsi devant quatre mille personnes entassées dans le théâtre de Drury Lane : « Un lord me disait ces jours-ci : Monsieur, si votre réforme s'accomplit, que deviendront nos fils cadets? — Et je lui ai répondu : Mylord, si elle ne s'accoraplit pas, que deviendront les nôtres? »

Les fils cadets de l'aristocratie ont pris leur parti du nouvel état de choses, et ils se sont mis sur les rangs avec les autres, si bien qu'aujourd'hui ils considèrent comme une précieuse garantie cette institution contre laquelle leurs pères s'indignaient il y a quarante ans. « Quand on parla, pour la première

fois, de nominations faites au concours, disait naguère lord Derby *, ce que les réformateurs voulaient combattre, c'était l'influence excessive des pairs, des hommes opulents et des membres du Parlement. Voilà un danger bien imaginaire aujourd'hui, mais les choses n'en iront pas mieux si, à l'influence de ceux-là, on substitue celle des courtiers d'élections. »

1. En réponse aux meneurs de la campagne contre « l'abus des examens », dans un discours prononcé à Preston, en janvier 1889 {the Times, 2 février 1889).

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