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CHAPITRE IX

Les officiers de l'année et de la marine.

L'armée anglaise est dans son genre un corps aussi exceptionnel que celui des fonctionnaires angloindiens; si le service civil de l'Inde peut être comparé à un outil de fabrication moderne, très perfectionné, mais compliqué et délicat, l'armée ressemble plutôt à ces instruments grossiers mais solides qui datent d'un autre âge. « L'armée britannique rappelle... ce qu'étaient les nôtres du temps de François I" ou de Louis XIV *. » C'est une armée de mercenaires commandée par des grands seigneurs. Tel était du moins l'état des choses il y a cinquante ans, il y a trente ans '.

1. Monlalembert, De l'avenir politique de l'Angleterre. Paris, 1856, p. 21. — A propos de la campagne de Crimée.

2. On a très bien montré le côté faible de l'armée anglaise et les conséquences fâcheuses du principe sur lequel elle repose : « Kul ne sert dans l'armée anglaise que de son plein gré... Le

Jusqu'en 1870 les grades d'officiers s'achetaient dans l'armée anglaise, comme dans la nôtre avant la Révolution, ou comme en France encore aujourd'hui une étude de notaire ou une charge d'agent de change. Pour être officier dans l'armée de la Reine, il n'était nullement besoin d'aucune connaissance générale ou particulière; deux conditions suffisaient : la naissance et l'argent; être un gentleman et assez riche pour acheter le brevet [commission). Le corps des officiers était exclusivement aristocratique. L'officier d'infanterie ou de cavalerie^ gentleman cela s'entend, et ayant reçu l'instruction qu'on donne aux fils de gentlemen, ce qui n'était pas beaucoup dire, apprenait, une fois admis, la routine du métier. Seules, les armes dites savantes,

contrat signé entre l'État et les recrues n'est valable que si les clauses en sont observées, et les conditions du marché lient les chefs aussi bien que les subordonnés. II n'en faut pas davantage pour rendre précaire l'exercice de la discipline, surtout dans une nation qui a fort le respect de la liberté individuelle. Les Français, en Crimée, n'en revenaient pas de la façon dont leurs alliés se comportaient. Les soldats, très, braves, n'étaient pas exacts aux rassemblements, pour peu qu'ils eussent à se plaindre de la nourriture ou du gite. » On voit comme ils sont loin de l'esprit de sacrifice, du dévouement à une cause sacrée qui doivent animer les armées modernes : mais un pareil esprit, un pareil dévouement ne se peuvent trouver que dans la nation armée. « Il n'est pas surprenant que la mutinerie soit fréquente dans les rangs de l'armée anglaise et que la désertion y soit à l'état endémique... Ce sont des matériaux de rebut, ceux dont le commandement dispose. Empressons-nous d'ajouter qu'il en tire le meilleur parti possible et que, pour médiocre que soit l'armée anglaise, aucune nation continentale n'en aurait une bonne s'il lui fallait la composer exclusivement par voie d'engagements volontaires. » (Art. de M. Abel Veuglaire dans la Revue Suisse de mai 1894.)

le génie et l'artillerie, se recrutaient à une école spéciale, Woolwich. Sandhurst, le Saint-Gyr anglais, existait déjà, mais ne fournissait chaque année qu'un très petit nombre de lieutenants. Chez nos voisins, avant l'expédition de Crimée, a à l'exception de de Brack sur la cavalerie et de Jones sur les petites opérations de guerre, il n'existait pas un seul ouvrage élémentaire de tactique en langue anglaise *. »

Cette armée a pourtant produit d'habiles tacticiens comme Strathnairn, des hommes d'étude et d'action comme Gordon.

Hugh Henry Rose, qui mourut en 1883 « fieldmarshal » et pair d'Angleterre (lord Strathnairn), était né dans une famille de « clerks of Parliament », greffiers de la Chambre des Communes. Entré au service à dix-sept ans, il traverse obscurément vingt années de paix sans avoir l'occasion de faire ses preuves; puis on l'envoie en Orient sous lord Stratford de Redcliffe, comme soldat et comme diplomate. A Sébastopol, attaché à l'étatmajor français, Canrobert le distingue pour sa bravoure. Survient la révolte des Cipayes : majorgénéral, il n"a encore jamais commandé une brigade sur le champ de bataille ni même sur le terrain de manœuvre. Mais le temps presse et les hommes sont rares : on le charge de rétablir l'ordre dans l'Inde centrale. Il dispose de deux maigres brigades, en face d'un ennemi dix fois supérieur en nombre. Il enlève sa petite troupe, prend d'assaut des forte-

l. Extrait d'un article spécial publié par le Times, 12 novembre 1889.

resses escarpées, dirige la marche fameuse de Mhow à Galpee, reprend Gwalior et sauve, avec Clyde, l'empire britannique en Asie.

Gordon le Chinois, Gordon le héros de Khartoum ', appartenait à une famille militaire; quatrième fils d'un officier d'artillerie, il n'avait guère plus de quinze ans quand il entra à Woolwich. II en sortit officier du génie. En 1854, il est dans les tranchées devant Sébastopol. La paix signée, il est chargé de délimiter les nouvelles frontières en Bessarabie, en Arménie, au Caucase. En 1860, après un séjour à l'arsenal de Chatham, désigné pour la campagne de Chine, il s'y distingue à la fois par sa bravoure et par son ardeur à l'étude; dans l'inter- Yalle des rencontres sanglantes, il étudie le pays, en dresse la carte, apprend la langue, les coutumes. Quand, la paix conclue, Li Hung-Chang demande au général Staveley, qui est à la tête des forces britanniques, un officier pour prendre le commandement de l'armée impériale ce toujours victorieuse», et jusque-là toujours battue, dans la lutte contre le terrible soulèvement des Taïpings, — c'est Gordon, simple major, que Staveley désigne. Cet officier subalterne avait l'étoffe d'un grand capitaine : sa tâche accomplie, il revint en Angleterre avec le glorieux surnom de « Gordon the Chinese », Gordon le Chinois.

Mais ce système de recrutement produisait, à côté des Strathnairn et des Gordon, une masse profondément ignorante. Dès 1849 on reconnut que, pour

porter dignement l'écharpe, il ne suffisait pas d'être bien né, d'avoir de la fortune et une bravoure incontestable, mais qu'il fallait au moins écrire correctement une lettre, avoir quelques notions de géographie et pouvoir vérifier les comptes du sergent-major. On décida de demander aux candidats de savoir lire, écrire et compter, et d'avoir reçu en outre une légère instruction générale.

Les mécomptes de Crimée furent pour le peuple anglais un sérieux avertissement, et une rude leçon pour les officiers de la vieille école, qui en étaient restés à Waterloo. Pour réparer le temps perdu, on institue un conseil d'éducation militaire, une école d'état-major (Staff Collège); Sandhurst est réorganisé et agrandi; on essaie d'introduire un concours pour l'obtention des brevets, et l'on établit qu'en principe l'avancement sera désormais dans une certaine mesure au mérite.

Mais tant que les brevets demeuraient une marchandise, toutes les réformes partielles devaient être sans effet durable. Enfin la question fut posée nettement devant le pays en 1870; les adversaires de l'achat des grades, préparés de longue main, menèrent la campagne dans la presse et au Parlement. Ce fut un choc de passions où les préjugés, les privilèges, les classes menacées résistèrent furieusement; mais leur cause était perdue d'avance. La loi abolissant l'achat des grades fut votée en 1871. Sous le régime condamné, l'officier, propriétaire de son grade jusqu'au jour de sa retraite, le vendait à son successeur et percevait le prix. « Le grade de capitaine se vendait 80000 francs en 1870; celui de major^

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120 000 ; celui de colonel, 200 000 ou 300 000 francs ^ . » L'État dut racheter lui-même ces grades moyennant 7 millions de livres sterling (175 millions de francs), sans compter les primes à payer et les pensions à servir désormais aux officiers qui, prenant leur retraite, n'avaient plus pour vivre le capital représenté par leur grade; d'où une dépense énorme une fois faite, et une charge permanente et croissante pour le budget de l'État. A ce prix l'État redevenait maître de son armée et il pouvait demander des garanties sérieuses aux candidats officiers.

Il existe aujourd'hui trois moyens de devenir officier dans l'armée anglaise : 1° en passant par une école militaire; 2** en passant par la milice; 3° en sortant des rangs.

A l'entrée de chacune des deux écoles spéciales militaires, Woolwich et Sandhurst, est placé un concours divisé en deux épreuves, l'une d'admissibilité, l'autre d'admission. La première, à peu près semblable pour Woolwich et Sandhurst, sert à éliminer dès l'abord les sujets tout à fait incapables *. L'épreuve d'admission à Woolwich est assez difficile : les compositions de mathématiques, de latin, de langue vivante (français ou allemand), d'anglais et de dessin géométrique, qui sont obligatoires, y

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