The Reign of Queen Victoria, I
Il y a des gens qui trouvent que le système actuel n'offre pas assez de garanties. Aptitudes physiques, qualités intellectuelles, voilà ce que mettent en lumière l'examen médical et le concours. Mais ce système n'élimine pas « un certain nombre de jeunes gens qui, ni par leur condition sociale, ni par leur éducation première, ne sont qualifiés pour être admis dans le corps des officiers et inspirer le respect à la troupe... « Et l'on réclame un concours limité aux candidats agréés {nominated), comme pour l'entrée dans le carrière diplomatique.
L ARMÉE loi
pour son brevet était pour beaucoup dans ce bienfaisant préjugé. Aujourd'hui encore, Tom Atkins — c'est le sobriquet dont le peuple a baptisé le soldat de Sa Majesté — n'aime pas à servir sous des officiers sortis du rang : quiconque a partagé la vie des enfants du peuple ne saurait posséder le mystérieux prestige qui, dans l'esprit de tout bon Anglais, entoure encore l'aristocratie.
A moins de servir aux colonies et de recevoir la solde de campagne (10 000 francs par an pour un lieutenant d'infanterie, 15 000 ou 20000 pour un capitaine) *, il faut être riche dans l'armée de la Reine : pour subvenir aux dépenses que la mode, l'usage, les préjugés lui imposent, le jeune lieutenant doit, en dehors de sa solde, recevoir de sa famille au moins 150 livres (3 750 francs) par an *. Les prodigalités des officiers anglais sont proverbiales, et le régime du mess, loin de les restreindre, a contribué à les rendre plus folles ^. Les rivalités d'amourpropre, la complicité de l'opinion, sévère à tous sauf à ceux qui portent l'uniforme, entraînent l'officier du côté où il penche naturellement. Les jeunes gens modestes et laborieux se réfugient dans les armes spéciales ou s'en vont servir aux colonies.
i. Ph. Daryl, la Vie publique en Angleterre, p. 263.
2. La paie d'un lieutenant d'infanterie dans la métropole est de 6 shillings 6 pence par jour, soit 2 950 francs par an
3. La commission d'inspection de Sandhurst, dans son rapport de 1891, réclama l'interdiction du jeu de polo : « Le polo est une source de grosses dépenses en Angleterre et dans l'Inde; il entraîne beaucoup de jeunes officiers à faire des dettes. En l'autorisant à Sandhurst, non seulement on admet les dépenses extravagantes, mais on les encourage. »
L'officier anglais, dans la cavalerie et l'infanterie surtout, est généralement dépourvu de culture et sans curiosité intellectuelle. Les exceptions * doivent être, grâce au système de recrutement inauguré entre 1860 et 1870, moins rares parmi les officiers au-dessous de la cinquantaine, que parmi ceux qui l'ont dépassée. Mais le niveau est resté très bas, en somme, et l'esprit régnant est hostile à l'étude. a L'impression générale que donne l'ensemble (des officiers anglais), dit très justement M. Abel Veuglaire % c'est que ce sont de vigoureux gaillards, qui ont du coup d'œil, de la décision, de l'autorité, et qui entraîneraient bien leur monde sur le champ de bataille. Quant à savoir s'ils feraient ainsi de bonne besogne, c'est une autre affaire. »
Le mépris où l'on tient l'étude a parfois des conséquences funestes pour l'intérêt public. Il ne suffit plus, en effet, aux officiers d'une armée moderne d'être braves et aguerris : il faut qu'ils soient instruits pour commencer, et qu'ensuite ils se tiennent au courant; quant aux officiers des armes spéciales, ils doivent être de véritables savants. L'histoire du fusil anglais à répétition prouve que les comités techniques de l'armée anglaise sont au-dessous de leur tâche. C'était en 1890; toutes les armées du monde s'armaient du fusii à répétition. Le secrétaire d'État à la
1. Il en est de très brillantes, comme sir Edward Hamley (mort en août 1893), qui fut un excellent officier d'artillerie et un écrivain de mérite. Il a écrit de nombreux romans et des récits de voyage pleins de saveur. Tous ceux qui l'ont connu ont conservé le souvenir de son immense lecture et de la finesse de ses goûts intellectuels.