André Chevrillon, Dans l'Inde, p
En Angleterre, le métier de marin n'a jamais été considéré, à l'égal du métier des armes, comme une profession aristocratique. Le corps des officiers de marine n'en est pas moins un corps fermé, avec sa place à part, ses privilèges, ses traditions et son originalité. On n'a jamais acheté ni vendu les brevets de la marine britannique; mais l'entrée de la profession n'était pas gardée seulement par un concours ouvert à tous. De tout temps, et encore aujourd'hui, les Anglais ont pensé que le métier de marin exigeait un long apprentissage, que l'on devait commencer dès l'enfance, à un âge où les vocations déterminées sont rares. Gomment l'idée d'être marin pourrait-elle naître dans l'esprit d'un enfant entre six et treize ans, sinon parce que c'est le métier du père? Seul un marin peut prendre sur lui d'engager dans une voie aussi hasardeuse, dès un âge aussi tendre, toute la vie de son fils. D'autre part, l'hérédité et l'influence du milieu développent à la longue, dans les familles où l'on est marin de père en fils, des qualités spéciales qui rendent le sujet très désirable pour la marine. Il y a donc par la force des choses des familles mari-
times. La marine anglaise est restée un corps fermé, se recrutant soi-même.
Jusqu'à une époque assez récente, avant que le marin cessât presque complètement d'utiliser les vents et les courants pour ne plus compter que sur les machines, l'homme de mer était un sailor, un voilier, si l'on peut dire. Aujourd'hui il dirige un mouvement qu'un autre produit; le mécanicien donne l'impulsion, le marin trace la route. Mais l'officier de marine, pour être maître à son bord, comme il convient, doit être lui-même mécanicien, physicien, artilleur, torpilleur : les qualités nautiques sont passées à l'arrière- plan. On peut commencera vingt ans le métier de marin et devenir quand même, comme Courbet ', un grand amiral. Au siècle dernier et dans la première moitié de celui-ci, il en allait tout autrement : il fallait avant tout ces sens complémentaires que font apparaître chez l'enfant et que développent chez l'homme les longues croisières à la voile, la pratique du flot, tantôt ami, tantôt ennemi. Ces sens, il fallait les posséder presque en naissant : ils ne sauraient s'acquérir en une seule vie d'homme. Il fallait aussi les larges épaules, les muscles puissants, l'endurance et le sang-froid. Toutes ces qualités qui ne s'épanouissent que dans l'homme fait, comment les distinguer, les deviner chez l'enfant? Les chefs de la marine s'en remettaient à l'hérédité : tel père, tel fils. Les fils de familles maritimes étaient inscrits à l'âge de quatre ou cinq ans sur les contrôles de Sa Majesté.
1. On sait que Courbet avait passé par l'École Polytechnique.
C'était dans la marine comme dans l'Église, l'armée, ou la politique, les temps florissants du patronage : la protection d'un amiral valait un brevet de lieutenant, comme celle d'un grand seigneur un siège aux Communes ^
Thomas Barnes Cochrane était le fils aîné du neuvième comte de Dundonald, du héros de Basque- Roads qui passa à la postérité sous le nom d'amiral Cochrane : il fut inscrit en 1780, à l'âge de cinq ans, comme captahi's servant, sur les contrôles du Vesuvius, que commandait son oncle, Alexander Inglis Cochrane. L'amiral sir Charles Ogle s'était embarqué à treize ans sur VAdventure. De même Cockburn, Hotham et l'amiral sir Willoughby Thomas Lake, qui n'avait guère plus de sept ans quand, en 1780, il prit du service sur le Roebuck. Un contemporain de ces grands morts, celui qu'on vénère aujourd'hui comme le « Père de la marine royale », est inscrit depuis quatre-vingt-dix-neuf ans : sir Provo William Parry Wallis, le doyen des amiraux anglais (Senior Admirai of the Fleet). Fils du principal employé (chief clerk) du commissaire de Sa Majesté à l'arsenal de Halifax (Nouvelle-Ecosse), il avait quatre ans lorsqu'il fut inscrit, le 1" mai 1795, sur les contrôles de VOiseau, une frégate prise en 1793 aux Français. En 1804, à treize ans, il embarquait sur la Cleopatra, commandée par Robert Laurie.
La marine anglaise est restée fidèle à ses traditions :
1. On pourrait établir maints rapprochements entre ces conditions et celles de la marine française à la fin de l'ancien régime. Cf. La marine Royale en 1789, par Maurice Loir, chap. ii,. Paris, 1892.
le futur marin commence de très bonne heure l'apprentissage.
L'enfant destiné au métier de marin doit, entre treize et quatorze ans et demi *, se présenter au concours limité qui confère le titre de « cadet de la marine royale » et l'admission au Britannia, école des cadets. Toutes les places, sauf neuf mises chaque année à la disposition de l'Amirauté et du ministère des colonies pour être attribuées à des fils d'officiers de marine ou de fonctionnaires coloniaux, sont au concours, mais entre les candidats agréés : pour être agréé, il faut avoir été désigné (nominated) soit par l'Amirauté, soit par un officier de marine (commandant ou capitaine) exerçant le commandement d'un bâtiment ou d'une station navale. Le nombre des candidats agréés ^ ne dépasse guère le nombre des places : le concours n'est dès lors qu'un examen de qualification avec classement par ordre de mérite, comme pour Woolwich. L'examen est fort élémentaire. Ces enfants ne savent guère que lire, écrire et compter. On les envoie en rade de Dartmouth, près de Plymouth à bord du Britannia, sorte de collège flottant, comme notre Borda. Les cadets y passent deux ans, continuant leur éducation générale et commençant leur instruction technique. Ce stage terminé, ils sont embarqués, comme midshipmen, par petits groupes^, sur
1. Pour l'admission à notre École Navale, les limites d'âge sont quatorze ans au minimum, et dix-huit ans au maximum.
2. Tous passent une visite médicale, destinée à établir si le sujet est bon pour le service à la mer.
3. On sait que, au sortir du Borda, nos jeunes aspirants sont embarqués en bloc sur la frégate-école Iphigénie pour un voyage de dix mois, au cours duquel ils font l'application de ce qu'ils
les bateaux des diverses escadres. Ils ont seize ans alors, et il leur reste encore beaucoup à apprendre. Ils trouvent à bord de chaque navire un instructeur patenté (naval instructor) qui est généralement l'aumônier. Leur temps est partagé entre l'apprentissage du métier et les cours de l'instructeur. Après quatre ans de service à bord, le midshipman, pour recevoir son brevet d'officier, doit faire un stage au Royal Naval Collège de Greenwich *. Là il reçoit l'instruction technique supérieure, et c'est après un examen qu'il obtient le grade de lieutenant.
Ce système a de nombreux adversaires dans la marine, même parmi les officiers des générations déjà anciennes. Un examinateur d'entrée au Britannia, un civil, me dit que l'on se contente d'une instruction tout à fait insuffisante. Il se plaint non moins vivement de l'enseignement sur le Britannia et plus tard sur les navires des escadres. A la suite d'une enquête présidée par lord Northbrook, on a réformé le plan d'études du Britannia, mais le complément d'instruction donné aux midshipmen est resté très défectueux. Il y eut en novembre 1890, sur ce sujet, à la Royal United Service Institution, une discussion entre officiers de marine. On peut presque conclure des discours tenus que la marine anglaise juge nécessaire une refonte complète du système de recrutement et d'instruction de son corps d'officiers. Les amiraux Gleveland, sir Edward Fanshawe et
ont appris au Borda et sont exercés au commandement. Le système anglais, essayé quelques années, n'a pas donné de bons résultats.
i. Ce collège a été fondé en 1873.
Mayne condamnent le Britannia : a Mieux vaut, disent-ils, qu'un enfant s'embarque à seize ans, sans avoir passé par une école spéciale, mais après av:;ir reçu la forte éducation qui doit être donnée à tout fils de gentleman. » L'amiral Bowden-Smith défend le Britannia, mais il demande que le concours soit ouvert à tous. L'amiral sir George Willes reconnaît, lui aussi, que le système des a nominations » a fait son temps.
L'Angleterre a produit, autant et plus qu'aucun autre pays, de grands hommes de mer, des navigateurs intrépides, découvreurs et conquérants, cela est incontestable; mais il est permis de se demander si, maintenant que les routes sont tracées et qu'il ne reste plus guère de terres inconnues, les marins anglais d'aujourd'hui sont bien préparés à tous les services qu'on attend d'une flotte dans le monde moderne. L'instinct, l'endurance, la hardiesse, l'expérience sont devenus chez le chef d'armée comme une matière inerte à laquelle il faut un levain, — la science.
C'est pour cela que Greenwich était nécessaire; mais Greenwich suffira-t-il? Un homme qui a toute autorité pour parler des choses de la mer et des officiers de marine anglais me dit : « Presque tout ce que sait un officier de marine anglais, il l'a appris dans la pratique ; il ne connaît guère la théorie de son métier. Il lui manque très souvent les plus simples notions de mécanique. Si la machine vient à subir une avarie, il est obligé de s'en remettre entièrement aux mécaniciens; il est incapable de mesurer lui-
même l'importance du dommage et ses conséquences, et de diriger les réparations. A la réunion de novembre 1890 à la United Service Institution, où tant d'amiraux ont parlé, il s'est produit un incident significatif que les journaux n'ont pas raconté. Les mécaniciens ont pris la parole, et ils ont déclaré que les marins ne connaissaient rien aux machines K De leur côté, les mécaniciens savent leur métier qui est de diriger la marche des machines; mais rien de plus. — Pour tout ce qui concerne le matériel, l'industrie privée fournit fusils, canons, machines et coques ; les fonctionnaires de l'Amirauté, les mécaniciens, les officiers sont incapables de dessiner un plan, de créer un modèle; leur rôle se réduit à choisir entre les plans et modèles que l'industrie privée leur soumet. Aussi le département de la marine fait-il, comme celui de la guerre, de terribles écoles et qui coûtent cher. Pour la guerre, nous avons l'exemple du fusil à répétition ; dans la marine, il y a les canons qui éclatent ^ Il n'existe pas pour les officiers de la marine anglaise un polygone où ils puissent s'exercer et faire des essais de canons. Quand il a fallu remplacer le directeur de l'arsenal et des fonderies de Woolwich, le colonel Maitland, il a fallu s'adresser à
1. « Leur système d'éducation maritime diffère entièrement du nôtre, en ce sens qu'ils se spécialisent volontiers, tandis que nous estimons qu'un officier de marine doit être apte à remplir à son bord toutes les fonctions. » (É. Weyl, La Marine anglaise. Paris, 1887.)
2. Weyl, p. 52 et 53 : les accidents du Collingwood, du Thunderer, etc.
« 11 est étrange de constater, dit M. "Weyl, que la nation la plus riche, la mieux outillée industriellement, reste toujours, en artillerie, à la remorque des puissances continentales. »
l'industrie privée et prendre le D*" Anderson, à qui l'on a donné 3 000 livres (75 000 francs) de traitement'. — Quant à l'instruction générale, j'ai toujours remarqué que les officiers de marme anglais ne pouvaient soutenir la comparaison avec les officiers de vaisseau français. Sans doute, il y a des exceptions : ce sont les rares sujets chez qui le goût de l'étude a triomphé de tous les obstacles. »
Il est très difficile en tout pays de faire une enquête directe sur les choses de la guerre et de la marine; on rencontre sur sa route une foule de causes d'erreur; la vérité ne se découvre que partiellement ou déformée. En Angleterre particulièrement il faut faire la part du pessimisme patriotique. « Il y a quelques années, quand j'étais en Ecosse, me raconte un Français qui connaît bien l'Angleterre, je me trouvais avec un vieux capitaine de vaisseau qui, devant plusieurs journalistes et membres du Parlement, soutenait que la marine anglaise déclinait, alors que la
1. Le directeur des constructions navales, M. White, est un ingénieur qui s'était fait un nom dans l'industrie privée et que l'Amirauté s'est attaché en lui offrant un traitement de 75 000 francs, t C'est lui qui, assisté de dix-neuf constructeurs (c'est le titre «des ingénieurs des constructions navales anglais) et de treize dessinateurs, conçoit et prépare les plans des bâtiments, en suit l'exécution, qu'elle soit confiée à l'industrie ou aux arsenaux... » (Communication de M. Georges Cochery, chargé d'une enquête en Angleterre par la commission extraparlementaire française d'enquête sur la marine. Le Temps, 5 mai 1894.)
marine française lui devenait supérieure, etc. Quand les journalistes et les M. P's eurent le dos tourné, cet excellent homme avoua très franchement : a Je n'en pense pas un mot, mais il faut laisser ces gens-là croire que nous avons beaucoup à faire pour maintenir notre suprématie, sans cela ils demanderaient une réduction du budget. »