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CHAPITRE X

Les hommes d'Etat.

Le personnel dirigeant de l'Angleterre, en ce siècle, est sorti presque tout entier des public schools et des universités. Le pouvoir n'a cessé d'être aux mains d'une élite, — aristocratie en partie double, formée des grandes familles whigs et tories, qui poussaient leurs fils ou leurs clients. Bourses aux public schoolSj scholarships aux universités, collèges électoraux, disposant de tout par patronage, cette aristocratie pouvait, dans sa toute-puissance, prendre l'enfant au berceau et le mener d'Eton à Oxford, et d'Oxford au Parlement. En retour de cette protection qui fait d'un inconnu un homme a arrivé », le parti exige fidélité et loyaux services. Tel un monarque se constitue une garde du corps, avec des sujets choisis qu'il comble d'honneurs et de privilèges, mais dont il attend un dévouement sans bornes, jusqu'à la mort,

Burke, débutant, est pourvu d'un siège aux Communes par lord Rockingham; Pitt, quoique fils de

Chatham, s'abrite à l'ombre de la grande maison des Lowthers; Canning s'en remet à son beau-frère, le duc de Portland; Gladstone reçoit des mains du duc de Newcastle son premier mandat.

Fils, neveux ou clients, les cadets de gouvernement, si l'on peut ainsi dire, faisaient d'abord, dans la traditionnelle discipline de la public school et de l'université, leur apprentissage d'orateurs et d'hommes d'État : dans cette règle, tout était combiné, entraînement du corps, éducation du caractère et culture de l'esprit, pour former des hommes aptes à persuader et à commander, des rulers. La public school et le collège, séminaires de la Chambre des Communes, faisaient corps avec l'institution parlementaire. Pitt, Fox, Canning, Gladstone, lord Iddesleigh — sir Stafford Northcote, — lord Salisbury, lord Rosebery ont été élevés à Eton ; Palmerston à Harrow. Ils ont fait leurs premières armes de publicistes dans le school magazine, et d'orateurs à la debating society d'Eton ou de Balliol.

Westminster School, l'une des plus antiques et des plus glorieuses parmi les public schools, est située dans Londres même, à deux pas du Parlement. Depuis un temps immémorial, les élèves de Westminster ont eu le privilège d'assister, par groupes, aux séances du Parlement : et ils n'ont jamais manqué d'en user. Quand il fut question, il y a une trentaine d'années, de transférer l'école à la campagne, le grand argument des opposants fut que les Westminsters n'auraient plus les moyens de faire leur éducation parlementaire. « Sir James Graham, racontait un témoin, Robert Phillimore, à la com-

mission royale de 4862, déclara un jour, dans un de ses plus brillants speeches, que ce fut en assistant, à titre d'élève de Westminster, aux luttes oratoires de Pitt et de Fox, qu'il conçut le désir de devenir lui-même orateur. » Les old Westminsters d'aujourd'hui rappellent que leur école a enfanté quatre premiers ministres : Halifax, Newcastle, Rockingham et enfin lord Russell.

En 1827, paraissait à Eton le premier numéro d'un périodique, VEto7i Miscellany; son rédacteur en chef, écolier de dix-sept ans, le présentait ainsi au public : « Dans l'entreprise que je tente, je n'ai qu'une cramte, celle d'être englouti par le fleuve du Léthé; je ne redoute qu'une chose, c'est de me trouver impuissant à diriger le courant de l'opinion populaire... » Le jeune écrivain témoigne, en termes enthousiastes, de son admiration pour l'éloquence parlementaire; il affirme que les ambitions des plus ardents esprits sont tournées vers Saint-Stephen; il se sent encouragé, ajoute-t-il, lorsqu'il songe que, parmi les orateurs les plus distingués, des hommes jeunes brillent au premier rang — lord Morpeth, M. Edward Geoffrey Stanley et lord Gastlereagh — qui, tous, se faisaient entendre, naguère encore, à la dehating society d'Eton. L'ambitieux écolier était William Ewart Gladstone K

L'année suivante, le jeune politicien d'Eton était à Oxford, et d'emblée il se signalait comme un

1. En août 1"66, écrit Macaulay, dans la vie de Pitt, alors que le inonde était agité par la nouvelle que M. Pitt était devenu le comte de Chatham, le petit William, son fils, s'écriait : • Je suis heureux de n'être pas l'aîné. Je veux parler à la Chambre des Communes, comme papa. » Il avait sept ans.

orateur de grande allure; c'est du moins ce qu'un camarade affirmait alors : Charles Wordsworth, plus tard évêque de Saint-Andrews, écrivait d'Oxford à son frère Christophe, étudiant à Cambridge * : « Notre debaiing society se distingue. La semaine dernière, nous avons eu sur la politique du ministère un grand débat, qui a tenu les esprits en suspens trois soirs de suite. Voici le texte de l'ordre du jour proposé par un fils de Sir E. Knatchbull : a L'assemblée est d'avis que le gouvernement est incapable de diriger les affaires du pays. » Cet ordre du jour fut défendu par le comte de Lincoln (duc de Newcastle, qui devint premier ministre plus tard)..., par l'hon. T. Bruce, fils de lord Elgin... et enfin par un certain Gladstone, qui, après le plus magnifique discours qui ait jamais été prononcé dans notre debating society, a proposé un amendement ainsi conçu : a Le ministère a imprudemment introduit et impudemment mis en avant une mesure qui menace non seulement de changer la forme du gouvernement, mais aussi d'ébranler les bases de l'ordre social dans le pays et d'encourager les projets de ceux qui poursuivent le même objet dans tout le monde civilisé. » L'amendement fut voté par 94 voix contre 38. » (Il ne s'agissait de rien moins que de condamner le fameux Reform Bill : Gladstone était alors un conservateur renforcé.) « Vois un peu la liste de nos adversaires, ajoute Wordsworth : c'est Lowe, nobody; Tait, nobody; T. Acland, nobody... » Notez que ces incon-

1. Annals of my early life, by Charles Wordsworth, Bishop of St-Andre\vs and fellovv of Winchester Collège. London, 1891.

nus, ces nohodies, qui défendaient la réforme libérale, sont devenus, l'un lord Sherbrooke, l'autre archevêque', le troisième l'un des vétérans du parti gladstonien d'aujourd'hui. L'évéque de Saint- Andrews, en reproduisant cette lettre dans ses Mémoires, reconnaît de bon cœur que la passion politique l'aveuglait quand il traitait ainsi des mérites incontestables. Mais n'est-il pas significatif de voir, dans les débats du Union Club d'Oxford, en raccourci et par avance, un tableau des partis qui se disputeront le gouvernement de l'Angleterre, et comme une répétition générale de leurs luttes futures?

Tous les grands orateurs politiques de l'Angleterre moderne n'ont pas reçu la rude discipline, et n'ont pas grandi dans le milieu aristocratique de la public school; témoin Macaulay, Cobden, John Bright.

Le père de Thomas B. Macaulay qui craignait pour son fils les heurts violents de la public school, n'en trouvait pas moins fort naturel, comme tous les pères anglais, que son fils se passionnât pour la chose publique. A treize ans, le jeune Thomas, apprenant le succès d'une souscription en faveur d'une mission chrétienne dans l'Inde, écrivait de l'école à son père :

Shelford, S mai 1813.

a Mon sang écossais bouillonne dans mes veines quand je pense que 1 753 signatures ont été recueillies dans une seule paroisse rurale. Demandez à maman et à Sélina si, maintenant, elles se rendent à mes arguments en faveur de la supériorité du paysan écossais sur son frère anglais. »

A peine un an plus tard, le 11 avril 1814, c'est à sa mère qu'il écrit : « La nouvelle est glorieuse, en vérité. La paix! La paix avec un Bourbon, un descendant d'Henri IV. J'espère que ce sera une paix durable, et que les troubles des vingt dernières années auront assagi les nations et les rois '.,. » Il avait quatorze ans.

Des hommes de la bourgeoisie et même de la petite classe moyenne se sont élevés jusqu'au premier rang par le talent et le caractère, en faisant leur éducation eux-mêmes.

Richard Gobden appartenait à une famille de yeomen du comté de Sussex. Son père, ruiné, fut obligé de vendre sa ferme et Richard, tout enfant, resta à la charge d'un beau-frère de sa mère, établi à Londres. L'oncle envoya Richard dans une de ces abominables écoles du Yorkshire, que Dickens a flétries dans Nicolas Nickleby. « Ce fut, dans sa vie, dit un de ses biographes, une époque sombre, dont le souvenir même resta une souffrance pour lui... De dix à quinze ans, l'enfant fut mal nourri et maltraité ; il n'apprit rien ; il ne vit ni parents, ni amis. , . » A quinze ans, son oncle le fit entrer en qualité de commis dans son entrepôt d'Old-Change. Les rapports entre l'oncle et le neveu étaient assez tendus. L'oncle gourmandait le neveu parce qu'il se levait de bonne heure pour apprendre le français * : ce

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