La production et les échanges
Quand on va d'Oxford à Birmingham, on traverse les provinces du centre {Midland counties) entièrement agricoles. Sous un ciel moutonneux, lentement parcouru par d'immenses troupeaux de nuages grisâtres, au travers d'une lumière très douce de printemps se déroulent de belles prairies, vertes de cette éternelle verdure fraîche, uniforme, d'un vert aigu ; une herbe drue, tout ou presque tout en pâturages, des prés enclos de haies vives, couronnées de la neige des aubépines fleuries; de loin en loin, dans les fonds ou sur les sommets de ce pays légèrement ondulé, au penchant de douces collines, des arbres isolés, opulents, puis des colonies de ces arbres sains en pleine sève, véritables patriarches de la campagne anglaise. Ils sont là pour le plaisir, par tradition. Ils ne rendent d'autre service que de donner une belle ombre opaque et d'attacher ou reposer le regard. Du bétail de belle race paît au milieu des boutons d'or, enfoncé jusqu'au jarret dans
l'herbe. Par moments un petit cottage en briques rouges, au toit de tuiles vermeilles, éclate au milieu de ce vert uniforme...
Au loin, une brume plane très bas sur un coin de l'horizon; une grosse tache grise adhérente au sol semble être l'ouverture enfumée ^'un souterrain : c'est Birmingham. Et dans cette nature tranquille et douce, surgit tout à coup l'enfer industriel, avec son cortège de supplices civilisateurs : files de trains chargés de houille, de minerai de fer, de fonte; innombrables cheminées d'usmes , pareilles à de grands bras noirâtres brandissant vers le ciel des torches fumeuses; puis une armée immobile de maisonnettes à deax étages, toutes pareilles, toutes uniformément laides et noires, montent et descendent les collines, et rien ne vient rompre la monotonie de cette armée sans chef. C'est la cité industrielle dans toute son horreur...
Birmingham, la ville de fer, est à la frontière du a pays noir »; elle en tire son fer et son charbon. De Birmingham à Wolverhampton, trois quarts d'heure de trajet en chemin de fer d'un bout à l'autre du pays noir. Des maisons, des usines à l'infini et sur tout cela, à fleur de terre, sous le ciel clair, balayé par un vent violent, une couche uniforme, grisâtre de fumée . Le sol est bouleversé , sillonné d'étroits canaux où circule lentement une eau douteuse aux reflets blanchâtres : tels les vaisseaux d'un sang anémié dans un corps malade. Au sommet d'un monticule la roue d'une benne se profile sur le ciel, comme la croix de pierre sur la fosse commune : des milliers d'êtres vivants sont ensevelis là-dessous.
Le train roule. sur des catacombes; la voie rend un son creux; les gares sont de fragiles et légers édifices construits en bois comme les habitations des pays perpétuellement menacés d'un tremblement de terre et d'un écroulement soudain. Des hauts fourneaux en activité vomissent de longues flammes bleuâtres : autant de lampadaires éclairant, de loin en loin, une immense nécropole. Il y a là, tout autour, un grouillement de demi-vie, comme la respiration lourde et le cauchemar inquiet d'une armée qui somnole, agitée, entre deux combats. Quelques cheminées dardent des flammes rouges; des forges, des laminoirs, des hauts fourneaux encore sont assis sur la houillère et la mine de fer, et du pied des hauts fourneaux, par une petite ouverture, un jet de métal éclatant s'échappe en lançant des éclairs; un canal serpente tout autour, dont l'eau souillée frissonne encore du contact de l'ennemi et fume entre deux rives de débris saiis nom. Des maisons, toujours des maisons, des édifices informes, des silhouettes fantastiques, des dômes percés d'yeux flamboyants. Une fournaise en plein travail rougeoie comme la porte de l'enfer, et des damnés s'agitent autour de grandes pièces de métal d'un rouge blanchâtre. Au bout, Wolverhampton, un village de cent mille habitants : des rues hideuses, des maisons borgnes ou aveugles, un amas de pierres ou de briques, rien d'une ville. C'est la fin du « pays noir. »
Après Wolverhampton, tout à coup, sans transition, la plantureuse campagne anglaise reparaît sous un coup de baguette magique : les prés verts et jaunes, avec les haies vives toutes poudrées des
aubépines fleuries; des collines naturelles couronnées d'arbres séculaires, une atmosphère pure...
L'extraction du charbon est aujourd'hui l'une des plus grandes industries nationale^ . En 1837, d'après des évaluations approximatives, on aurait extrait 40 millions de tonnes. En 1854, année où commence à fonctionner le service de la statistique minérale du Royaume-Uni, le total relevé est de 64 millions de tonnes; en 1892, on arrive à 182 millions de tonnes environ, soit une augmentation de 450 pour cent en un demi-siècle. 721 000 personnes sont employées dans les houillères ; au total, avec les femmes et les enfants, 3 millions de personnes vivent des mines. On évalue à 3 750 millions de francs le capital placé dans l'mdustrie houillère. — Dans l'industrie du fer, même accroissement. En 1837, la production totale annuelle était évaluée à 1250 000 tonnes; en 1889, elle montait à plus de 8 millions de tonnes.
Entre Manchester et Leeds, dans le Lancashire et une partie du Yorkshire, s'étend la région cotonnière. C'est là le siège d'une autre des grandes industries britanniques. Le pays, légèrement accidenté, se déroule en collines de craie, recouvertes d'une herbe parfois assez maigre; mais les prés sont innombrables, divisés en petits carrés et entourés de murs en pierres sèches, qu'ont noircies le temps et la suie. Sur plusieurs dizaines de lieues, dans les moindres replis des vallées, des usines cotonnières (cotton
mills) , filatures et tissages, bordent les hautes cheminées faites de pierre et non plus de briques comme dans le Midland. Mais dans ces agglomérations humaines rien qui ressemble à une ville ou à un village; cela donne l'impression d'une chose tout artificielle et indéfinissable : l'industrie est encore comme une étrangère dans ces contrées agricoles, malgré un siècle de séjour. Au premier coup d'œil ces bourgs ruraux diffèrent complètement du village qu'on croyait trouver, où les chaumières se sont groupées lentement, sans symétrie, avec un art inconscient autour du clocher ou de la maison commune. Là on ne trouve guère que la machine industrielle avec ses organes indispensables : l'usine et les maisons ouvrières géométriquement alignées. Les homihes n'emploient pas leurs loisirs à cultiver leur jardin ou leur champ : ils ne sont pas mi-ouvriers, mi-paysans. L'usine les a pris tout entiers. Tout dans ce qui les entoure rappelle la vie intense et le but unique : produire sans cesse '. 850000 personnes vivent et peinent dans un rayon de 8 kilomètres autour du centre de la métropole industrielle, Manchester; et 7 millions et demi dans le district de 19 500 kilomètres carrés qui l'enveloppe, a Ce district comprend presque toute la région cotonnière du Lancashire et du Sud- Yorkshire, les salines du Cheshire, les usines métallurgiques et les poteries du Staffbrdshire et une grande partie du commerce des produits chimiques
1. Vers 1840, l'Angleterre consommait environ 400 millions de livres de coton brut par an. En 1891, les filatures en absorbaient l 812 millions de livres.
du Lancashire '. » Il renferme cent cinquante villes dont cent comptent plus de 10000 habitants : sur ces cent villes, cinquante et une ont de 10 000 à 20000 âmes; vingt-neuf de 20000 à 50 000 âmes; huit de 50000 à 100000 âmes, et onze plus de 100 000 habitants. Dans la partie immédiatement voisine de Manchester, sur une superficie de 1 850 kilomètres carrés, la population a une densité de 2 090 habitants par kilomètre. La fourmilière humaine est là treize fois plus dense qu'en Belgique et en Hollande, les deux pays qui passent pour être les plus peuplés du monde.
Le commerce est allé de pair avec l'industrie : au reste l'un n'aurait pu se développer sans l'autre. L'Angleterre a couvert les mers de ses vaisseaux et les continents de ses produits. Sa marine a transporté non seulement ses marchandises, mais encore celles de toutes les autres nations. En 1820, l'Angleterre importait pour 800 millions de francs; elle exportait pour 900 millions de francs. En 1837, les exportations s'élevaient déjà à 1 125 millions de francs. De 1860 à 1889, les importations ont passé de 5 263 millions de francs à 10690 millions, et les exportations de 4113 millions de francs à 7 889 millions. En 1837, l'Angleterre vendait à l'étranger 1 million de tonnes
1. Voir J. de PuUigny, Mémoire sur le canal matitime de Manchester. Paris, Imp. Nat., 1892.
de charbon ; en 1887, elle en vend plus de 24 millions de tonnes, et en 1891 31 millions de tonnes. Les exportations de fer ont passé de 200 000 tonnes en 1837 à 4 millions en 1890; et dans le même temps la vente des cotonnades à l'extérieur de 600 millions de yards à 5000 millions de yards.
L'Angleterre, grâce à sa politique libre-échangiste, forme un immense port franc. Elle est l'entrepôt du monde entier et le marché régulateur par excellence. Pour transporter cette masse énorme de marchandises qu'elle produit ou concentre, elle a dû construire sans cesse de nouveaux navires : il y a quarante-cinq ans, elle ne possédait qu'un tiers des navires du monde, sa flotte de commerce en représente maintenant environ les sept douzièmes; et en 1887 les steamers battant pavillon britannique représentaient 70 pour cent du tonnage universel de la marine à vapeur *. Le mouvement des ports britanniques par vaisseaux anglais et étrangers, chargés et sur lest, qui était en 1820 de 4 millions de tonnes, dont 2 648 000 sous pavillon britannique, puis en 1860 de 24 600 000 tonnes, s'élevait en 1892 à 75867 000 tonnes ^