‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 58 sur 112 · l'ke Reign of Queen Victoria, II · texte numérisé non relu

l'ke Reign of Queen Victoria, II

Si l'on compare la condition matérielle et morale des classes populaires en Angleterre il y a quatrevingts ans et leur condition présente, il semble qu'une révolution totale dans les mœurs et dans la société s'est accomplie. La première moitié du siècle a été pour ces classes alors misérables et asservies une période de souffrances continues au prix desquelles elles ont acheté leur affranchissement. Avant la révolution industrielle, la population rurale vivait tranquille dans un état de demi-barbarie : grossière de mœurs et lourde d'esprit, elle avait du moins la vie matérielle assurée. Mais quand l'industrie eut attiré dans les villes par des avantages d'ailleurs précaires le peuple des campagnes, elle ne tarda pas à l'opprimer par un esclavage pire que la mort. Les historiens les plus impartiaux et les témoins les plus éclairés n'ont pas de termes assez forts pour la condi^ tion qui fut faite alors aux travailleurs, ce Des milliers d'individus étaient accablés par une effroyable misère, qui était la honte d'un gouvernement civilisé et un danger permanent pour la société... Après les grèves et les émeutes de 1842, les classes ouvrières retombèrent dans le morne désespoir, éternel compagnon de leur existence. On a établi qu'en 1841, sur dix mille personnes, deux mille gagnaient en moyenne 30 sous par semaine et par tète, et quatre mille 28 sous seulement. Et ce n'était en aucune faron une exception; or le blé était alors à 60 et

70 shillings le quarter *. » L'existence même de la nation anglaise fut menacée alors d'un danger tel qu'elle n'en eut jamais à craindre d'aucun conquérant.

L'usine a pris les hommes, les ouvriers de la petite industrie, ce ces ouvriers patients, persistants, soigneux du détail, qui marquaient chaque produit de leur personnalité, supérieure à celle du reste du monde » ; non seulement elle va ce supprimer cette race d'hommes incomparables », mais elle ne la supprimera qu'(( après l'avoir irrémédiablement déformée », car elle prend aussi la mère et l'enfant. Celui-ci, au moment où il atteint l'âge viril, oc est déjà affaibli, usé. . . » : brisé par l'excès du travail précoce, il devient infirme à quarante ans ^ Dans les rapports officiels des commissions d'enquête qui siègent entre 1833 et 1842, on trouve les éléments d'un tableau fidèle : « des enfants et des jeunes gens surmenés dans les usines et battus comme des esclaves; des maladies et des infirmités qu'on ne rencontrait que dans les districts manufacturiers; pour abris, d'immondes repaires où ils gisent entassés comme des bêtes sauvages... Partout la cruauté et l'oppression... Les ouvriers, très mal payés, étaient souvent obligés d'acheter leurs aliments à une boutique tenue par leur employeur, où on leur fournissait les plus mauvaises marchandises au plus haut prix pos-

1. {Reign ofQueen Victoria, Inlrod. par Humphry Ward citant Spencer Walpole.) 1 quarter : 2,88 hectolitres. Le prix du blé était en décembre 1892 de 26 shillings 3 pence le quarter (S/a^ Abstract); en septembre 1894 de 18 sh. 9 pence {Labour Gazette).

2. Michelet, Sur les chemins de l'Europe, p. 160-162 (voyage accompli en 1834). Paris, 1893.

sible '. » La misère affreuse poussa la population aux pires excès : crimes contre les personnes, émeutes. C'étaient des alternatives d'abattement et de révolte. Les usines étaient pillées, incendiées; les machines brisées. En 1842, il y eut 31 000 poursuites criminelles, alors que, en 1890, avec une population presque double l'on n'en compte que 13000. Dans l'année 1834, 480 condamnations à mort furent prononcées; en 1890, il y en eut 35.

Les patrons trouvaient dans les lois et usages de puissants complices pour leur œuvre d'asservissement : loi sur la fixation des salaires ; système d'allocations complémentaires du salaire; loi sur le domicile de secours; loi prohibant les associations. Une loi d'Elisabeth (1563) avait accordé a.ux justices ofthe peace, magistrats locaux, le droit de fixer le taux des salaires (assessment of wages) dans leur district. Presque exclusivement recrutés parmi les grands propriétaires fonciers et les chefs d'industrie, les justices of the peace de la fin du xviii^ siècle et du commencement du xix* siècle fixèrent les salaires aussi bas que possible. Le système des allocations complémentaires (allowance System of relief) les poussait dans cette voie : ce système avait pour origine un usage inauguré en 1795 dans le Berkshire où les magistrats avaient décidé que, toutes les fois que les patrons, refusant d'appliquer le tarif établi par les justices of the peace, ne paieraient point aux

1, Gibbins, p. 193, 194. Les ouvriers recevaient leur salaire sous forme de bons de consommation qui ne pouvaient être donnés en paiement que dans certains magasins désignés par le patron : c'était le truck System qu'une loi protiiba en 1870.

ouvriers un salaire suffisant pour vivre, ceux-ci recevraient en complément une allocation prélevée sur le fonds des pauvres (poor rate). Bien peu de patrons résistaient à la tentation de se décharger sur le public du soin de rétribuer suffisamment leurs ouvriers. Par surcroît, une loi (law of settlement) de 1662 interdisait à l'indigent (pauper) de changer de résidence; et comme les ouvriers étaient presque tous, par suite du système d'allocations, considérés comme indigents, il leur était interdit, si le travail manquait ou si le patron était tyrannique, d'aller louer leurs bras ailleurs. Enfin des lois sévères (combination laws) leur interdisaient de s'associer pour la défense de leurs intérêts ou pour obtenir des salaires plus élevés ' .

Les maux de toute espèce qu'enfanta l'industrie €xercée sans moralité et sans hygiène furent tels que dès 1802 une première loi intervint ce pour proléger la santé et la moralité des apprentis et autres personnes travaillant dans les filatures de coton et autres

1. Gibbins, passim. Le système de fixation ofOcielie des salaires dura jusqu'en 1835; l'abus des allocations complémentaires ne fut rendu impossible qu'en 1834 par la nouvelle loi d'assistance (new poor law), qui adoucit en outre les stipulations relatives à l'interdiction de changer de résidence ; ies Combination Laws furent abolies en 1824, mais le droit d'association resta précaire longtemps encore : les trade unions ont grandi sous un régime de tolérance qui les tenait sous la menace perpétuelle des Conspiration Acts, et elles n'eurent une existence légale qu'à partir de 1871.

usines ». Cette loi fut votée après une effroyable épidémie qui avait éclaté à Manchester et dans les environs : une maladie étrange causée par l'excès de travail, la mauvaise nourriture, les détestables conditions hygiéniques des ateliers et des habitations, parla misère physiologique, en un mot, ravageait les districts manufacturiers. Les heures de travail furent réduites à 12 par jour. Mais les générations qui suivirent furent encore décimées ou déformées par la misère ou l'excès de travail. Southey, dans une lettre en date du 1" mars 1833 adressée à M. May, disait en parlant des conditions du travail dans les manufactures : « La traite des nègres est une bénédiction auprès de cela, — the slave trade is mercy compared to it. » Quelques hommes de cœur et d'énergie poursuivirent l'abolition de l'esclavage des blancs : lord Ashley, qui devint le comte de Shaftesbury, et Richard Oastler prirent la tête du mouvement '.

Après la loi de 1802, une deuxième loi en 1819 interdit d'employer les enfants au-dessous de neuf ans et fixa à douze heures la journée maxima pour les ouvriers au-dessous de seize ans. En 1831, nouvelle loi interdisant le travail de nuit pour les ouvriers et apprentis au-dessous de vingt et un ans et portant de seize à dix-huit la limite d'âge pour la journée maxima de douze heures (et neuf heures seulement le samedi). Mais toutes ces lois ne s'appliquaient qu'à l'industrie cotonnière. Une loi de 1833 interdit le travail de nuit dans toutes les industries pour les ouvriers au-dessous de dix-huit ans -, et

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