A. Chevrillon, chap. iv et chap. vi
catéchumènes, de la classe des scribes et des pharisiens ou de celle des bergers et des pêcheurs? Le sauvage, avec ses organes grossiers, est incapable de distinguer les fins détails et les nuances, mais il entend et voit à des distances que les sens des hommes civilisés ne sauraient dépasser; de même, pour juger des grandes questions politiques qui reposent sur les vérités primordiales et les lois naturelles, il semble que ces classes mêmes peuvent exceller qui, si elles n'ont pas autant d'occasions de s'exercer que les riches, échappent du moins aux périls de leurs raffinements \ »
Pendant les longues années d'attente, avant les conquêtes définitives et pour les préparer, l'éducation politique du peuple s'est faite dans les clubs et par les meetings. Le club, au début sorte de taverne coopérative, n'a pas seulement fourni à l'ouvrier et au paysan sa boisson favorite à prix réduit. C'est dans le club que le peuple a commencé à étudier les questions économiques et l'histoire de son pays ; c'est là qu'il a appris pour la première fois à se servir de cette arme irrésistible, l'association. Les trade-unions et les conciliabules des partis ont achevé, et fait de l'Anglais le citoyen le plus discipliné et le plus libre, le plus intelligent de ses intérêts et le mieux renseigné. L'homme d'État aujourd'hui, pour lancer une idée ou un plan de campagne, s'adresse au peuple, à tous les travailleurs d'Angleterre : ce n'est pas aux Communes, comme autrefois, après dîner, entre
1. Ce rapprochement a été fait par sir "William R. Anson dans l'article « Constitutional development » {the Reign of Queen Victoria, I, 139).
neuf heures et minuit, qu'on entend les discours historiques, mais dans les meetings populaires parmi les mineurs de Newcastle ou les forgerons de Birmingham.
Ce bouleversement de la vie publique s'est réalisé sans violences, sans révolutions : rien d'essentiel n'a été sacrifié. L'esprit a évolué lentement de même que les institutions. L'éducation du peuple, à laquelle les classes dirigeantes ont travaillé, s'est trouvée faite quand le peuple a été appelé à se gouverner luimême. Aujourd'hui encore, libre de son choix, il élit le plus souvent les fils des anciennes classes dirigeantes, ayant plus de confiance dans leur expérience héréditaire qu'en lui-même. Par un bonheur unique, la vieille discipline et le respect de l'autorité traditionnelle ont survécu aux réformes démocratiques.
L'éducation politique du peuple anglais a été faite à l'exemple et au contact de l'aristocratie. Les nouveaux riches se disputent pour leurs fils les places dans les public schools : ils les envoient achever leur éducation de gentleman sur les pelouses et les rivières de Cambridge et d'Oxford. Ils sentent bien que, si la richesse ouvre les portes de la gentry, l'éducation, qui manque aux fondateurs de la nouvelle dynastie, peut seule consacrer le gentleman. C'est dans la public school et à l'université seulement qu'un fils de parvenu prétentieux et gauche deviendra le gen-
tleman sachant tenir son rang avec aisance, commander et se faire obéir sans brutalité, bref manier les hommes en véritable chef. La société anglaise, dans son évolution vers la démocratie, n'a jamais perdu de vue cette vérité d'expérience qu'un peuple, même appelé à se gouverner lui-même, doit avoir des chefs, que ces chefs ne s'improvisent pas, qu'ils se forment, et qu'il faut deux générations au moins pour réunir toutes les aptitudes nécessaires : car le vrai gentleman est « un homme physiquement et moralement différent de la foule, analogue à un cheval de sang que sa race, son entraînement, son régime, ont fait différent du cheval vulgaire ^ ». Par une sorte de paradoxe le peuple anglais émancipé met son orgueil à posséder une aristocratie qui « concentre presque tout l'acquis du travail de la race », et dont les services justifient l'attachement populaire. En effet ces gentlemen formés dans les grandes écoles se sont adaptés aux nécessités nouvelles : quoique le peuple ait singulièrement changé depuis cinquante ans, ils savent aujourd'hui lui parler le langage qu'il comprend, ils n'ont pas cessé de faire œuvre de chefs, et c'est pourquoi le peuple anglais, encore aujourd'hui, veut des gentlemen pour l'encadrer.
La petite bourgeoisie ne fournit pas de chefs : tout absorbée par les affaires, elle ne s'est pas élevée audessus des intérêts matériels : elle aime l'argent, un certain confort physique; elle a peu de goût pour la culture intellectuelle. Exclue des grandes écoles, ne pouvant se résoudre à partager l'école primaire du