‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 84 sur 112 · Le savoir · texte numérisé non relu

Le savoir

Si le jeune Anglais sait peu en quittant l'école, il emporte intacts le goût et la faculté d'apprendre; il n'a pas, comme le bachelier français, l'illusion de tout savoir; il ne connaît pas la courbature cérébrale que laisse aux plus ardents la course trop rapide à travers nos programmes encyclopédiques. Le temps d'école est déjà l'apprentissage de la vie. A plus forte raison, dans l'apprentissage du métier n'at-on pas mis plus de livres que de démonstrations pratiques. Mais pour s'élever au-dessus de la pratique courante, l'apprenti saura bien trouver les livres qui recèlent la théorie et le temps pour les lire. L'esprit français, si humble que soit sa tâche, cherche à se rattacher aux vastes ensembles : toujours en route vers les généralisations ambitieuses, il avance suivant un vaste plan de conquête universelle, à la manière napoléonienne; — l'esprit anglais gagne du terrain pied à pied; une série d'acquisitions

modestes mais solides, dispersées, d'importance inégale, sans ordre apparent et sans symétrie, lui donnent à la fm un grand empire, complexe et vivace comme l'empire britannique. Il en est ainsi dans toutes les avenues du savoir. Étudions cette marche; recherchons jusqu'où le savoir s'est répan(Ju, sur quelle étendue et à quelle profondeur.

La science a eu fort à faire pour conquérir seulement le droit de vivre : il n'y a guère plus de quarante ans, l'enseignement scientifique n'existait pas et rien n'était plus étranger à l'Anglais de toute condition que le respect de la science. Huxley, déjà célèbre, avait trois auditeurs à son cours ' ; de riches bourgeois de Manchester amenaient à Roscoe * leurs fils pour faire d'eux en six mois des brasseurs ou des imprimeurs sur étoffes. Sir Henry Roscoe reconnaît qu'aujourd'hui il ne recevrait plus de semblables propositions, et Huxley aurait plus d'auditeurs. De l'aveu même de l'illustre chimiste, « l'esprit scientifique, le goût de la recherche et de la spéculation qui n'existaient pas il y a trente ans commencent à naître », mais ils rencontrent encore dans les préjugés du public de sérieux obstacles. Les physiologistes surtout ont lieu de se plaindre : suivant l'expression de sir Andrew Clark, « ils ne peuvent égratigner le cou d'un lapin sans devenir des criminels devant la loi. »

La science anglaise contemporaine est l'œuvre de quelques hommes énergiques qui, par leur fond

Page 1