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Il occupait la chaire de chimie à Owens Collège

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moral autant que par leur indépendance intellectuelle, ont vaincu tous les obstacles : tous les grands savants anglais de ce siècle sont des autodidactes. Pareillement les grands écrivains valent surtout par eux-mêmes, par leur expérience de la vie, et ne doivent rien aux cénacles ni aux salons. Dans le domaine de l'intelligence, comme dans le champ de l'activité matérielle, l'Anglais a pratiqué par nécessité le selfhelp. Il en est de la masse comme de l'élite : on compte les autodidactes par milliers dans toutes les conditions sociales, dans toutes les professions, de l'ouvrier de filature au savant de laboratoire, du colon australien au gentleman-farmer gradué d'Oxford.

Le peuple qui travaille dans les mines du Midland, du Northumberland ou du Durham, dans les cottonmills du Lancashire et du Yorkshire, dans les usines métallurgiques de Birmingham ou de Newcastle s'est relevé non seulement par le bien-être accru et par le droit électoral conquis, mais aussi et surtout par l'affranchissement intellectuel. Depuis près d'un siècle les ouvriers du Lancashire et du Yorkshire se sont mis à la besogne. De toute leur âpre et froide énergie» ils voulaient savoir, ayant senti que pour être vraiment libres, il fallait d'abord apprendre. Ils ont augmenté l'intensité du travail manuel pour en diminuer la durée : le loisir ainsi obtenu, ils l'ont employé à la culture de leur esprit. Ils ont construit de leurs deniers de vastes bibliothèques, organisé des cours du soir, des écoles du dimanche, des sociétés d'enseignement mutuel. Quand le Science and Art Department était encore à naître, avant que les universités,

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vivant sur elles-mêmes, songeassent à leur envoyer des missionnaires, les ouvriers du Nord se groupaient déjà pour s'instruire dans les Mechanics' Institutes. Sentant qu'ils avaient tout à apprendre, ces hommes faits se remirent à l'école; au début, les écoles du dimanche fournirent surtout aux adultes les rudiments que les écoles primaires trop peu nombreuses et très insuffisantes encore ne leur avaient pas donnés. La reine Victoria visitant Manchester en 1842 fut reçue par 80 000 élèves des écoles du dimanche : tous les âges et toutes les conditions étaient mêlés. Aujourd'hui, mieux préparés, les ouvriers peuvent atteindre aux études désintéressées. Ils s'associent pour l'étude en commun d'une science qui n'a aucun rapport avec leur métier. La Société linnéenne d'Ashtonunder-Lyne, entièrement composée d'ouvriers des filatures et tissages du district, a pris comme maître un spécialiste pour qui la botanique est aussi un délassement : M. B... est gérant de l'une des plus grandes maisons de Manchester; tout le jour il correspond avec l'Amérique, l'Inde, le Maroc et la Perse, achetant du blé et du coton, ou vendant des cotonnades. Parti du plus bas, il a quitté l'école à treize ans pour entrer en apprentissage comme clerk. En complétant lui-même son instruction, il s'est pris de passion pour la botanique; dans les cours du soir d'Owens Collège, il est devenu l'élève favori du professeur Williamson. Aujourd'hui il dépense tous ses loisirs et toutes ses épargnes à recueillir des plantes : son herbier gigantesque a envahi toute sa maison. Membre de sociétés savantes, secrétaire de plusieurs congrès scientifiques, il correspond avec les bota-

nisles du monde entier, il est au courant de tout ce qui se publie en botanique dans toute l'Europe. Les ouvriers d'Ashton-under-Lyne l'ont pris pour maître de préférence à un professeur de métier, pensant qu'un homme qui s'est instruit lui-même saura mieux leur communiquer la science *.

Le peuple lit beaucoup de journaux, de revues et de livres, moins pour se distraire que pour s'instruire; il recherche non les livres élégants de forme et légers de fond, mais les ouvrages solides, pleins de faits; sa littérature reflète le monde entier vivant et agissant, dans les plus menus détails : relations de voyage, livres d'histoires, biographies, mémoires, enquêtes. Des livres comme ceux de sir Charles Dilke sur la Plus-Grande-Bretagne, bourrés de faits et traitant minutieusement toutes les questions politiques et économiques de toutes les parties de l'Empire, n'auraient pas eu — écrits en France sur des questions françaises — plus de deux mille lecteurs; ils en ont recueilli plusieurs dizaines de mille dans les pays de langue anglaise. Le peuple a suivi avec passion les péripéties de l'expédition du Challenger. Le goût de la lecture, le besoin de l'information précise accompagnent l'Anglais dans ses entreprises les plus hasardeuses. Dans la métropole comme aux colonies, il est servi par une presse admirable et par de nombreuses et excellentes publications populaires à bon

1. Le conseil directeur de l'université Victoria n'a pas craint de confier à cet employé de commerce la suppléance du professeur Williamson dans la chaire de botanique d'Owens Collège.

marché *. Le seiiler lit sous la tente ou dans le loghouse les éditions hebdomadaires des grands journaux de Sydney, Melbourne, Gape-Town, Toronto, Montréal : des tondeurs de moutons ont pu devenir des hommes d'État cultivés ^

Concrète dans une large mesure l'éducation traditionnelle des écoles; concrète à plus forte raison l'éducation instinctive des autodidactes : aussi quiconque, littérateur, savant ou publiciste, veut parler au peuple anglais, doit surtout observer la vie et manier la matière vivante. Un homme par le verbe et l'écriture a puissamment agi sur l'opinion ^ : Sydney Smith est resté vingt ans, pendant toute sa période de production, sans acheter un livre*; toutes ses idées essentielles — politiques, sociales ou religieuses — étaient fondées sur l'expérience. C'est le type de cette littérature anglaise que Taine a définie « une enquête instituée sur l'homme, toute positive... très exacte, très minutieuse, très utile, en outre très morale ^ »

Ce sens du concret, les Anglais l'ont appliqué même aux sciences qui semblaient appeler nécessairement l'abstraction : en physique par exemple, ils

1. Voir, dans l'Éducation des classes moyennes et dîrig. en Anglet., le chap. xx.

2. Il y a une littérature coloniale qui se perd dans le vaste courant de la littérature anglaise. Mais on peut citer tout l'œuvre de l'Anglo-Indien Rudyard Kipling; et le beau roman d'Olive Schreiner : the Story of an African farm. Les poètes australiens forment déjà une pléiade.

3. Exemple, sa campagne finalement victorieuse pour la défense des catholiques.

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