Lectures on molecular dynamics
prends pas. » Les théories des physiciens anglais ne sont pas des produits simples et logiques de la faculté raisonnante, mais des agencements irréguliers et complexes construits par l'imagination créatrice *. C'est en ce sens que le physicien allemand Hermann Hertz dit de la théorie de l'Anglais Maxwell sur le champ électro-dynamique : « La théorie de Maxwell, c'est le système des équations de Maxwell ^ » Les plus grands savants anglais n'abordent qu'à regret les grands problèmes qui résument tout un système; mais même sur ces hautes cimes, ils portent leurs habitudes d'esprit et construisent une théorie de la matière par les procédés qu'ils appliquent à une question spéciale d'électricité. « Le Français et l'Allemand exigeront de tout essai tenté pour expliquer mécaniquement l'univers qu'il soit simple... ils demanderont que l'on réduise la matière, en dernière analyse, à un petit nombre d'espèces d'atomes élémentaires, deux ou trois au plus; que ces atomes aient des formes géométriques simples... Non seulement les édifices par lesquels les physiciens anglais cherchent à représenter la constitution de la matière sont compliqués; mais encore les matériaux qui les forment... sont des corps concrets, semblables à ceux que nous voyons ou que nous touchons, des solides
1. Dans les applications pratiques de l'art de l'ingénieur ils visent et atteignent à la plus grande simplicité (voir plus haut, p. 32 et suiv.). Au contraire nos savants ingénieurs, élevés à l'école de la logique exacte et de la simplicité théorique, aboutissent dans la pratique à des solutions compliquées.
2. De même encore l'Américain Edwin-P. Whipple a pu dire en parlant du génie politique anglais : « Ses théories sont des institutions. » {Cliaracter and char acteris tic men. Boston, 18G6.)
rigides ou élastiques, des fluides compressibles ou non *... »
J'ai cité cet exemple de la physique. Mais qui ne sait, de même, que la philosophie anglaise a produit nombre de psychologues et de moralistes, et pas un métaphysicien.
La difTusion du savoir parmi le peuple, ou plus exactement l'acquisition du savoir par le peuple — car le peuple fut actif et non passif — date du mouvement libéral de 1825. Pour les classes dirigeantes, la renaissance intellectuelle, après une longue somnolence, sort du Tract XC, des écrits de Newman, des paroles de Pusey et de Keble, en un mot du « mouvement d'Oxford ». Les disputes théologiques sont rouvertes et la science profane bénéficie de l'activité ainsi réveillée. Quant à la petite bourgeoisie, elle reste en arrière, assez indifférente. Sans les traditions des classes dirigeantes, sans les nobles ardeurs de la classe ouvrière, elle se contente des connaissances strictement nécessaires pour la pratique du métier, n'y ajoutant rien de ce qui élève l'homme
1. p. Duhem, loc. cit. Le même auteur fait remarquer que « notre besoin de ne rien admettre qui ne se déduise clairement des principes reçus nous rend méfiants à l'égard de toute découverte inattendue; de ce besoin découle l'esprit routinier hostile aux nouveautés... On s'explique ainsi que les inventions écloses sur le continent ne soient ni aussi nombreuses, ni surtout aussi audacieuses que les inventions nées en Angleterre ou en Amérique; que les inventeurs ne soient pas, en Angleterre et en Amérique, aux prises avec les mêmes difficultés, en butte aux mêmes hostilités qu'en France ou en Allemagne. »
au-dessus de la tâche quotidienne : d'où un état d'esprit qui confine à la barbarie, moins la simplicité primitive : c'est le philistinisme ^ Mais, depuis vingt ans surtout, la culture scientifique et, partant, l'esprit de tolérance ont fait des progrès considérables 2. Le sens littéraire s'est répandu et, par un phénomène quasi merveilleux, affiné en se vulgarisant. L'immense popularité de Tennyson en est une preuve :
1. Un grand brasseur de Manchester, membre du conseil d'administration du canal maritime de Manchester, — un parvenu de la petite bourgeoisie, — qui a beaucoup voyagé, en particulier dans l'Amérique du Sud, me demandait : « Est-ce que le Brésil n'a pas été colonie française? Est-ce que Napoléon III n'y a pas envoyé Maxirailien? » Je dois dire à sa décharge qu'un étudiant d'Oxford, qui n'était ni un philistin, ni un ignorant, mais qui n'avait encore fait ni le tour du monde, ni le tour d'Europe, m'adressa une question de la même force : « Genève n'est-il pas en France? •
2. M. Huxley m'en donnait en décembre 1890 la preuve suivante : « Il y a une trentaine d'années, le premier livre où j'ai traité de l'évolution {De la place de l'homme dans la nature) allait paraître : j'y montrais les liens qui unissent l'homme aux animaux inférieurs. Un de mes amis, au courant de mon entreprise, vient me trouver et me représente que sur ce livre je joue imprudemment mon avenir, qu'il peut me fermer toutes les avenues du succès, bref qu'il y a là de quoi tuer son homme tout net. Il faut dire que, à cette époque, il était presque criminel de ne pas croire au déluge et à toute la cosmogonie mosaïque. — Je réponds que je n'ai aucune bonne raison de m'abstenir de publier ce que je crois être la vérité, que j'ai la conviction de servir la science et que rien ne saurait prévaloir là-contre. — Et le livre parut; il souleva les polémiques les plus vives qui durèrent sept ans. Je fus maltraité de toutes les manières, traîné aux gémonies. Enfin, les idées ont fait leur chemin, et je viens de publier dans le Nineteenih Century un article sur les races aryennes qui m'aurait valu le pilori il y a dix ans et qui a passé comme une lettre à la poste. Aujourd'hui les clergymen eux-mêmes admettent l'évokilion, et toute leur malice consiste à la concilier avec la Bible. .
LA CULTURE 2u9
ses œuvres ont eu plus de cent éditions. « C'est la musique délicate, éolienne, si peu touchée par les passions du jour, si dédaigneuse des aventureux artifices de popularité, c'est elle qui par-dessus toutes les autres conquit et garda, sans lassitude ni satiété, l'oreille du peuple tout entier '. » Le public qui lit, — et c'est un très grand public, — ayant complété son éducation et atteint sa majorité, s'est émancipé : il veut maintenant former et rendre lui-même ses jugements; il n'est plus d'humeur à abdiquer, comme le public de 1820, entre les mains d'un grand-prêtre comme Jeffrey de la Revue d'Edimbourg. Le pouvoir du reviewer est singulièrement diminué : la fortune d'un livre ne dépend plus de lui.
Si la démocratie plus éclairée a exigé de la presse une nourriture moins grossière et si, par une sorte de paradoxe, les journaux, en élargissant leur clientèle, ont fait une place plus grande à la littérature % comme tout progrès exige sa rançon, la dispersion de la culture, en exhaussant le niveau général, a ravalé les sommets. La demi-barbarie d'autrefois favorisait le développement des fortes originalités. La réforme des universités, en profitant à la masse, a dans un certain sens nui à l'élite ^ : dans de petits