Le goût
Un art conventionnel et froid, un public au goût bizarre, recherchant dans le costume les arrangements compliqués, les couleurs hurlantes, dans le mobilier les ornements poncifs et lourds : voilà ce qu'on découvre dans les témoignages de la vie anglaise d'il y a un demi-siècle.
Ruskin paraît et avec lui dans l'art et dans la vie le retour à la nature simple, à l'expression sincère, à la vérité intimement sentie. « Allez, dit-il aux artistes, allez à la Nature, en toute simplicité de cœur -, accompagnez-la, confiez-vous à elle et travaillez; que votre unique pensée soit d'en pénétrer le sens caché, sans rien écarter, rien négliger ni rien mépriser '. » Il parle comme un chef de religion ; des disciples le suivent et se font apôtres pour
1. Le mot est de l'Américain E. P. Whipple (op. laud.,p. 161).
2. « Toujours partir du dedans pour aller au dehors, dans la ■vie et dans l'art qui est encore la vie. » Elisabeth Browning (cité par Taine, Nvtes sur l'Angl., p. 363).
3. Modem pointers, t. I, in fine... La première éditioa parut en 1845.
répandre la parole et l'exemple : Rossetti, Millais, Holman Hunt. Réunis un soir chez Millais, l'art nouveau qu'ils cherchent se révèle à eux dans les fresques du Campo Santo de Pise : là est « l'affranchissement de toute corruption, orgueil et maladie »; de ce côté s'ouvre la voie qui les appelle : ils fondent la confrérie préraphaélite *. Le nom était gauche peut-être, mais l'esprit droit, sain, « éternellement et inaltérablement vrai ». Ruskin, par ses écrits, « arrache les artistes à la routine des ateliers, à l'idolâtrie imbécile et stupéfiante des procédés; il leur crée une atmosphère morale dans laquelle ils respirent l'excitation créatrice ^. » L'école nouvelle est pleine de pensée; elle veut toucher l'âme autant que plaire aux yeux : l'art pour les Rossetti, les Holman Hunt, les Burne-Jones, les Watts, est le symbole de la vie intérieure. Mais son prophète Ruskin le ramène à des fins plus pratiques. Ruskin pense que l'art doit embellir, purifier la vie du peuple tout entier ; l'artiste ne doit pas être un dilettante égoïste, mais un fidèle serviteur du peuple, prompt à le servir en l'élevant. L'art doit rendre la vie de tous plus douce, plus belle, plus vraie. On ne l'abaisse point en l'appliquant à tous les objets d'usage journalier, au vêtement, au mobilier, à l'habitation. Ainsi parle Ruskin, et il est entendu des artistes et du public. Les grands peintres ne dédaignent point de dessiner des costumes, de choisir des nuances, de chercher dans la nature des motifs de décoration pour la plus humble
1. The préraphaélite Brotherhood, by Holman Hunt. Contemp. Rev., 1886.