Morale sociale
Le principe d'activité domine la morale sociale comme l'individuelle. La règle fondamentale est : fais ce que dois à la communauté; ce sens du devoir appliqué à la vie sociale est le mobile par excellence. Le concours de toutes les bonnes volontés fait une discipline très forte dans cette société, d'ailleurs très respectueuse de l'indépendance individuelle. L'oligarchie d'autrefois travaillait et faisait travailler pour elle. Aujourd'hui chacun doit travailler pour l'ensemble. En France, le but commun fut alternativement la gloire et le repos, à travers des périodes de surexcitation et d'affaissement. En Angleterre, l'effort commun ne s'est jamais lassé : toutes les énergies sociales sont tendues à la poursuite du bonheur. La notion du bonheur s'épurant, la crainte de la misère devenant moins pressante, on a cherché à satisfaire des instincts plus nobles. Mais au bout du chemin, c'est toujours une réalité sensible qui se dresse, non un rêve.
Toute la société a évolué sous l'universelle règle intérieure du self-help : le père dans la famille, la vestry dans la paroisse, les magistrates dans les comtés, les conseils directeurs dans les innombrables associations, les patrons dans leurs usines *, les
1. « Le secrétaire de la Royal commission of labour reproche aux syndicats mixtes de ne pas faire l'éducation de l'ouvrier : « Ils ne paraissent pas lui fournir, dit-il, cette école gratuite
commerçants dans leurs affaires ', les ministres devant le parlement et le pays. Les racines sociales plongent au plus profond .de l'énergie humaine qui à chaque génération renaît toujours.
L'aristocratie toute -puissante, longtemps donna l'exemple : elle payait ainsi la rançon de ses privilèges. Puis , à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens arrivaient à la lumière intellectuelle et à la vie politique indépendante, le sentiment de justice et de charité qui guida la main attendrie de Dickens, la plume ardente de George Eliot, inspire de même la philosophie et la politique; et l' Angled'apprentissage du gouvernement de soi-même, qui est aux yeux d'un Anglais la plus haute utilité de l'association. » J'ai rapporté les termes de ce jugement parce qu'il est bien caractéristique de la différence du patronage exercé généralement en France et en Angleterre par les gens dévoués à l'amélioration du sort des classes ouvrières. Chez nous, on estime que le meilleur moyen d'arriver au but est d'établir entre les patrons et les ouvriers des liens affectueux qui rendent facile l'entente mutuelle et préviennent l'esprit de révolte; en Angleterre, on s'attache particulièrement à hausser la condition ouvrière en élevant les individus qui y sont soumis, en les rendant autant que possible capables d'en sortir. Nos vues sont surtout conciliatrices, celles des Anglais sont surtout émancipatrices. » — Nous tendons au repos, non à l'action. (Paul de Rousiers, dans la Science sociale de janvier 1894, p. 17.)
1. La morale commerciale est fondée en France sur une certaine conception de l'honneur; en Angleterre, sur le principe d'activité : d'où des conséquences absolument contraires. En France, la faillite, même sans faute grave, c'est le déshonneur ; en Angleterre, César Birotteau serait incompréhensible : la faillite est un incident de la vie commerciale, ce n'est pas la catastrophe terrible et finale; le plus souvent les créanciers du failli sont disposés à lui « donner une chance », à l'aider à remonter sur l'eau; ils partent de ce principe qu'il ne faut pas condamner un homme hardi sur une première tentative malheureuse.
terre, ayant la première souffert des excès de l'industrialisme, sait découvrir la cause de sa souffrance : trente ou quarante ans avant tous les autres, elle applique le remède approprié; ayant d'abord érigé en dogme l'individualisme économique, elle reconnaît son erreur; au nom de la justice et de la charité, écartant les vieux principes libéraux impuissants, courageusement elle inaugure la législation sentimentale.
Sous forme d'initiative collective, le sens du devoir social a produit des merveilles; les sacrifices de temps, d'énergie, d'argent pour une cause humaine, nationale ou seulement municipale ne se comptent plus : en 1855, une souscription pour les familles des soldats de Crimée produit trente-cinq millions de francs ' ; en 1870, la Société des Amis, après une souscription pour le peuple de France et d'Alsace, distribue deux millions de francs et 80000 vêtements *; pendant l'affreuse famine de 1891-92, le peuple d'Angleterre envoie des cargaisons de blé au peuple de Russie '\ En 1887, un vaste monument en l'honneur du jubilé de la reine-impératrice et à la gloire de l'empire, l'Impérial Institute, fut entrepris : au mois de mai 1893, on avait reçu de tous les points
1. Montalerabert, en rapportant ce chiffre, fait remarquer qu'en France une souscription analogue n'a pas dépassé un million. Et cependant les blessés et les malades étaient nombreux parmi les nôtres en Crimée. Mais on comptait, on se déchargeait sur l'État.