CHAPITRE III LES BESOINS
L'économie politique est fondée sur trois faits naturels dont la constatation est le point de départ de la science économique, les voici :
1. L'homme a des besoins de diverses sortes, dont quelques-uns doivent être satisfaits sous peine de mort;
2. Généralement, la nature ne lui fournit pas spontanément le moyen de les satisfaire ; il faut l'y contraindre ;
3. L'effort nécessaire pour se procurer ce moyen cause une peine à l'homme, mais la satisfaction du besoin est un plaisir.
Ces trois faits naturels alimentent plusieurs sciences, les unes s'occupant plus particulièrement de l'homme, les autres des choses; l'une d'elles, l'économie politique, s'attache surtout à étudier les effets de cette préoccupation constante de l'homme de se procurer le plaisir de la satisfaction de ses besoins avec le moindre effort, aux moindres frais possibles. C'est l'obtention de ce résultat qui est le point de vue spécial, spécifique, de la science économique.
Nous relevons en passant un reproche injuste fait à leurs
devanciers par quelques économistes allemands, c'est qu'on mettrait les richesses au-dessus de riiomme. Ce reproche n'a pas le moindre fondement. 11 s'attaque à des formes delan""age très usitées et très innocentes, comme quand on dit: le capital, le travail. Exisle-t-il un capital sans capitaliste ou un travail sans travailleur ? Il est certain que jamais, en parlant du capital et du travail ou des richesses, un économiste n'a ouhlié qu'il s'agissait de choses humaines. Ce n'est pas l'économiste libéral qui parlerait d'un Etat, d'une société sans hommes. Puis, et c'est là un argument décisif, contrairement à ce qu'ont dit les adversaires de l'école libérale, beaucoup d'économistes français ont mis expressément l'homme en avant. Bastiat, dans sesHatTJionies, l'a fait presque à chaque page; ne citons que quelques lignes de la page 4 : « Les économistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois. » M. Courcelle-Seneuil s'exprime d'une manière analogue en divers endroits; nous ne reproduirons que les lignes qui suivent [Traité, t. I, p. 202) : « L'objet des études de l'économie politique, lorsqu'elle s'occupe de l'appropriation des richesses, n'est autre que l'homme luiinême, considéré dans ses habitudes et dans les motifs qui déterminent sa volonté, soit lorsqu'il produit, soit lorsqu'il consomme. » On trouvera des passages analogues dans i)eaucoup d'autres auteurs français, et si nous ne citons pas .Joseph Garnier, dont le Traité est ouvert devant nous, c'est à cause de l'embarras du choix. Bornons-nous à dire que son livre commence par : « l' homme... (1) ».
Le fait des besoins de l'homme est si évident, qu'il n'est pas nécessaire d'insister. Indiquons cependant très sommairement les principaux besoins:
(1) Cette observation peut paraître puérile, mais elle ne l'est pas autant que le reproche qu'on nous fait, et que la discussion que j'ai lue sur ce point, s'il faut mettre : « l'homme a des besoins » ou « les,besoins de l'homme sont... » Y. plus loin..
1. Par suite de sa constitution physique, l'homme a des besoins naturels (manger, boire, dormir, se chauffer, etc.).
2. Il a aussi des besoins sociaux, l'un est fondé sur sa nature, l'homme a un besoin général de société ; les autres besoins sociaux. (1) sont contractés dans la vie sociale, ils sont souvent le résultat de l'imitation — on les appelle alors besoins factices, — mais ces besoins supplémentaires deviennent pressants par l'habitude qu'on en a prise, l'habitude étant une seconde nature. Il y a de ces a besoins factices » qui sont nuisibles, vicieux môme (le tabac, l'eau-de-vie, le jeu, etc., etc.), il en est d'autres (lire, cultiver les arts, des bains journaliers, etc.), qui sont utiles en contribuant à élever l'esprit.
3. Les besoins intellectuels et moraux ne sont habituellement que l'effet d'une certaine culture de l'esprit.
4. A côté des besoins individuels, il y a aussi les besoins collectifs.
On peut aussi distinguer les besoins subjectifs, qui sont souvent purement d'opinion, et des besoins objectifs, qui sont réels; puis des besoins matériels et immatériels. Ce qui caractérise surtout les besoins dont nous nous occupons, c'est qnon en a conscience, on sait qu'on éprouve ce besoin, et qu'il faut le satisfaire. Si l'on n'avait pas conscience de ses besoins, on ne ferait rien pour les satisfaire, il n'y aurait donc pas d'économie politique, puisque celle-ci est la science qui étudie comment on satisfait les besoins, avec le moindre effort, aux moindres frais possibles.
Les besoins se satisfont au moyen de biens et de services, comme nous le montrerons dans les chapitres subséquents. INous allons maintenant passer brièvement en revue les auteurs qui ont parlé des besoins.
Un grand nombre d'économistes partent des besoins de
,1) On voit que les mots « besoins sociaux « ont deux acceptions diilerenles.
l'homme, et l'on aurait tort de ne voirdans celte disposition desmatières qu'une affaire de méthode. Elle a une raison plus profonde, on montre ainsi, dès l'entrée en matière, que la science économique se fonde sur la nature des choses. 11 faut étudier la nature de l'homme pour connaître ses besoins, ses peines et ses plaisirs; il faut aussi étudier ses rapports avec le monde qui l'entoure, afin de savoir quelles satisfactions il peut en tirer, et à quel prix. Il est nécessaire de constater que la nature ne donne presque rien sans lutte. L'homme, au fond, n'a pas à se plaindre de cette avarice. Si la nature fournissait spontanément tout ce dont nous avons besoin, il n'y aurait ni économie politique ni aucune autre science, les hommes vivraient comme des animaux, à l'exemple de certaines peuplades rencontrées par Gook et d'autres navigateurs dans les îles du Pacifique et de la mer des Indes, dont l'intelligence et la morale étaient restées tout à fait rudimentaires. Les Physiocrates ont reconnu qu'il fallait prendre les besoins de l'homme pour point de départ de la science économique. On trouvera dans le premier volume des Physiocrates, édition Guillaumin,^ page 566, un tableau de Dupont de Nemours et du Margrave de- Bade où les besoins de l'homme (et ses nécessités) sont énumérés. Voy. aussi, t. II des Physiocrates, Le Trosne, p. 88) (1). J.-B. Say est un des premiers économistes, après les Physiocrates, qui ait pris les besoins de l'homme comme point de dé' part de sa démonstration. Le chapitre I" de son Cours (Véco^ nomie politique commence ainsi : « Les besoins de l'homme dépendent de sa nature, de son organisation physique et morale, et diffèrent suivant les positions où il se trouve. Quandj il est borné à. une vie purement matérielle et végétative, il apeu de besoins à satisfaire au delà de sa nourriture. Quand il fait partie d'une nation civilisée, ses besoins sont nombreux etj variés. Dans tous les cas, et quel que soit son genre de vie, il ne peut le continuer, k moins que les besoins que ce genre de-| vie entraîne ne soient satisfaits. — Remarquons que ce n'est] pas sans un sentiment quelconque de peine que nous éprouvons des besoins, et sans un sentiment correspondant de plaisir que nous parvenons à les satisfaire... » L'observation estj si conforme à la réalité, que les économistes qui sont venus!
(1) A la rigueur, on pourrait remonter jusqu'à Aristote, Politique, I, 3, mais ce point d'histoire n'a pas d'importance.
après lui n'ont presque rien pu y ajouter. Je lui reproche seulement d'avoir, dans ses développements, exagéré ce que nous •devons à la nature. L'air, la chaleur, etc., qu'elle nous offre -gratuitement, ne suffiraient pas pour prolonger notre vie, si, par nos efforts, nous ne la forcions à nous fournir des aliments •et le reste.
Bastiat, dans ses Harmonies, parle aussi des besoins, mais insiste surtout sur Veffort à faire pour les satisfaire. C'est dans les efforts humains, dit-il avec raison, «. qu'il faut chercher le principe social, l'origine de l'économie politique ». Le mot « social » que je viens d'écrire me rappelle que j'ai passé dans J.-B. Suy et que je passe dans Bastiat plusieurs passages qui prouvent que le reproche fait couramment aux économistes français, de ne s'occuper ni de la société, ni des hommes, mais seulement des choses « des richesses », weallh, est sans aucun fondement.
Parmi les Français, J. Garnier, MM. Baudrillart et Courcelle- Seneuil parlent encore des besoins. M. Baudrillart les traite •surtout en moraliste. M. Courcelle-Seneuil dit très bien : « Le besoin est pour nous un compagnon inséparable ; non satisfait, il cause une souffrance, et satisfait, une jouissance; il provoque ainsi l'homme à l'action par la douleur et par le plaisir, par la crainte et par l'espérance. Le besoin est donc le principe et, si l'on peut s'exprimer ainsi, le ressort qui imprime l'impulsion première au travail industriel sous toutes ses formes et lui donne le caractère d'un fait permanent, nécessaire, que rien n'interrompt... Quant aux besoins de l'âme, ils participent de sa nature infinie... » Nous renvoyons pour les développements au Traité d'Economie politique, t. I", page 26 de la 2« édition (1867).
Parmi les Allemands, postérieurs à J.-B. Say, il convient de signaler Hermann, Mangoldt, Samter, MiM. Menger, Schallle, "Wagner, Cohn, Max Wirth (1), — du reste ni en Allemagne, ni en France, tous les auteurs n'ont jugé à propos de remonter aussi haut que J.-B. Say. — Je ne puis qu'approuver ceux qui ont cru devoir prendre le point de départ dans des vérités incontestables, même des truismes, un pareil point de départ fait éviter des erreurs ou du moins facilite leur constatation. D'ail-
(1) Je trouve que M. Roscher, dans ses éditions les plus récontes, rappelle •également les besoins de l'iionune.
leurs, il n'est pas nécessaire d'insister sur des vérités reconnues, et le plus souvent, en effet, on a été court. MM. < onrad, Schaffle, Wagner n'ont consacré que quelques lignes à l'énoncé de ces propositions, Mangoldt les a formulées avec une grande précision. Hermanr. a développé la thèse, M. Cohn a poussé plus loin les développements; il fallut bien que son Traité, qu'il qualifie de « Lesebuch » (livre de lecture), ne devînt pas de la « littérature ennuyeuse » ; il a donc exposé l'influence de la culture (civilisation) sur la nature. C'est Samter [SociaUehre, Leipzig, 1875) qui, sans sortir de son sujet, l'a le plus amplement développé. Il lui a consacré plusieurs chapitres : origine et nature des besoins (la nature, l'homme, etc.). Besoins matériels (aliments, vêtements, logements, objets divers. Besoins intellectuels et moraux (les sensations, la pensée, l'action). Samter se proposait de remplacer notre économie politique, qu'il déclare vieillie, par une science toute nouvelle, la science sociale (SociaUehre), et ses développements sur les besoins de l'homme lui ont semblé, à tort selon moi, propres à réaliser ce desideratum, ou à contribuer à sa réalisalion (1). En Angleterre, je ne trouverais à citer que Baufield et Jevons, encore n'entrent-ils pas complètement dans notre courant d'idées; ils n'en méritent pas moins que nous leur consacrions un moment d'attention, Jevons, après avoir parlé de l'influence des plaisirs et des peines sur les hommes, aborde la question « des lois de besoins humains » [the laïus of human ivants). L'économique, dit-il, étant fondée sur un examen approfondi des conditions de l'utilité, nous devons nécessairement étudier les besoins de l'homme, il nous faut une théorie de la consommation des richesses. J.-St. Mill, il est vrai,, soutient (dans ses ^ssa?/s on soine unsetllcd Questions of Polilical Economy) que la science économique n'a rien à voir dans la consommation (il en fait seulement une théorie de la production et de la distribution), mais il est évident (continue Jevons) que l'économie politique est fondée sur les jouissances (satisfaction des besoins) de l'homme. Nous ne travaillons que pour produire des objets de consommation, «. et la nature ainsi
(1) M. Samter, qui habitait pourtant la ville de Kant (KônigsborK) où il était banquier, enseignait qu'il faut conserver la propriiHc (les valeurs) mobilière et so( ialiser (rendre commune) la propriété immobilière. C'est très bien pour un banquier.
que la quantité des produits doivent être déterminées, en ayant égard à ceux dont nous avons besoin pour notre consommation... » Aussi la théorie de l'économie politique doitelle commencer par une théorie exacte (a correct theory) de la « consommation ». Jevons développe ces idées en s'appuyant sur Bastiat et sur M. Courcelle-Seneuil parmi les Français, sur la Plutology du professeur Hearn,et plus spécialement sur les Lectures de T.-E. Banfield parmi les Anglais, mais il confond deux choses différentes, car Mill pensait à autre chose que Bastiat et que M. Courcelle-Seneuil.
Les Lectures de Banfield parurent en 1844; elles firent alors sensation, et j'en ai gardé un vif souvenir. Je n'hésite donc pas à en citer un passage. « L'examen de la nature et de l'intensité des besoins de l'homme montre que ce rapport entre la production et la consommation donne à l'économie politique sa base scientifique. La première proposition de la théorie de la consommation est que la satisfaction donnée à chacun des besoins cl ordre inférieur crée un besoin d'un ordre plus élevé (1). Si le besoin supérieur existait avant la satisfaction du besoin d'ordre primaire urgent, il deviendrait plus intense après que ce dernier aurait été éteint. La satisfaction d'un besoin d'ordre primaire fait naître la sensation de plus d'une privation secondaire. C'est ainsi que l'abondance d'aliments ordinaires nous porte, non seulement à faire entre eux un choix selon notre goût, mais encore à désirer des vêtements. Les besoins du degré le plus élevé, les plaisirs dérivés des beautés de la nature et des arts, sont habituellement ré'^ervés aux hommes qui sont hors de l'atteinte des besoins inférieurs... »
Il n'est pas nécessaire d'aller aussi loin que cela, il me semble, en constatant les besoins de l'homme; pour notre argumentation ultérieure il suffit d'établir, ce qui est aisé, que les besoins de l'homme, surtout les besoins primaires ou urgents, ui sont imposés par la nature. Le mode de satisfaction, que nous aurons encore à étudier, est également fondé sur la nature des choses. Quand l'homme a un besoin il se sent poussé à le satisfaire, gratis, s'il le peut, d'une manière onéreuse s'il le faut. C'est ce dernier mode de satisfaction qui est seul du domaine de l'économie politique.
(1) Souligné dans l'original.