CHAPITRE IV LES BIENS
Les biens économiques. Les richesses.
On appelle biens les objets qui satisfont les besoins des hommes. Tous ces objets sont pris dans la nature ; les uns sont offerts gratuitement, Fair, la chaleur, la clarté du jour, les fruits sauvages, les autres ne sont obtenus qu'au prix d'un effort. Ils sont ainsi appropriés^ ce qui veut dire à la fois : mis en puissance d'homme et adaptés à ses besoins ; les biens non appropriés sont dits « biens libres ». Les biens appropriés sont les seuls dont la science économique ait à s'occuper (1), nommons-les donc bieiis économiques. C'est en effet l'effort fait par l'homme pour se procurer les choses qui lui sont nécessaires, et les conditions dans lesquelles il est fait, que l'économie politique est appelée à étudier. Pour satisfaire ses besoins alimentaires, l'homme doit pêcher, chasser, cultiver la terre, en récolter et préparer les produits; pour se vêtir, il doit tanner et mégisser des peaux, filer, tisser, coudre, etc. ; pour se construire un abri, il doit tailler la pierre et le bois, forger le fer, couler du verre, fendre des ardoises, mouler des briques et le reste. D'autres besoins lui imposeront d'autres efforts.
(1) Il est des biens libres que l'iiommc peut approprier, mais qu'il n'a momentanément aucun intérêt à saisir. Nous ne distinguons pas ici entre l'appropriation privée ou individuelle et l'appropriation publique ou collective. A chaque chapitre suffit sa tâche.
Les biens économiques auxquels il vient d'être fait allusion sont des objets matériels, du poisson, du gibier, du blé, des tissus, une maison, mais Fbomme n'a-t-il que des besoins matériels ? Et l'instruction, et les satisfactions qu'offrent les arts, et les Jouissances morales et intellectuelles de toutes sortes? Et que dire du conseil médical qui renrl la santé au malade, du plaidoyer de l'avocat qui sauve l'bonneur et la liberté d'un innocent, de la vigilance du gouvernement qui maintient la sécurité? On pourrait cependant dire que le médecin qui guérit un liomme de la fièvre typhoïde lui rend un service très matériel; seulement, dans ce cas, comme dans celui de l'enseignement, ou du rôle joué dans un théâtre, Teffort ne s'incorpore pas dans un objet matériel, de sorte que quelques auteurs ont cru devoir réserver le nom de biens économiques à des •objets et nommer sei^vices les utilités immatérielles produites par un effort. On a objecté que les services rendus par un homme à d'autres hommes entrent complètement dans la définition des biens économiques : 1° ils satisfont à un besoin ; 2° ils coûtent un effort; 3° ils sont appropriés. On est cependant obligé d'admettre qu'ils ne s'incorporent pas dans un objet matériel; on croit se tirer d'affaire en en faisant une classe à part, celle des biens économiques immatériels.
Beaucoup d'économistes distinguent deuxsortes de biens: les biens matériels et les biens immatériels, tandis que d'autres n'admettent que les biens immatériels, donnant le ûom de services aux biens immatériels. 11 est certain qu'il y a assez de différence entre les biens et les services pour les classer séparément, ne serait-ce que celle-ci : pour les objets matériels, il faut que l'homme s'adresse à la nature (directement ou par l'intermédiaire d'un autre homme), tandis que pour les services, l'homme s'adresse à un autre homme. Mais dès qu'on les sépare, la séparation devient
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tellement tranchée que les services ou biens immatériels disparaissent complètement de la lisle des richesses, ce qui paraît être une faute. JNous ne sommes ici (fue devant une question de méthode, une question de classification, mais peut-on la résoudre sans qu'il y ait un reste ?
Dans les sociétés de l'antiquité comme dans celles de nos jours on a vu se former une troisième classe ou catégorie de biens économiques, celle des droits réels, par exemple une servitude, une redevance, un privilège; c'était tantôt l'autorisation d'établir un cabaret, tantôt c'était la concession d'un bureau de tabac, d'une pharmacie, d'un journal. En vendant un fonds de commerce, on se fait payer l'achalandage d'un magasin, la clientèle, en sus des marchandises qui s'y trouvent, ou aussi le droit de continuer la raison commerciale (tirme, nom), et certains droits peuvent fournir une rente régulièrement payée. Comment leur dénier la qualité de biens économiques.
Les économistes qui n'admettent pas les biens immatériels font valoir que les oi»jeis matériels peuvent seuls être accumulés. Est-ce bien vrai ? 11 semble cependant que la plupart des biens immatériels, sinon tous, peuvent parfaitement s'accumuler. L'instruction, par exemple, est toujours une accumulation de savoir; elle est le résultat d'une série de leçons — autant de services consécutifs; — on peut d'ailleurs apprendre successivement plusieurs langues, plusieurs sciences. L'objet matériel ne se réalise pas non plus d'un seul coup. Pour faire une statue, le marteau frappera mille fois sur le ciseau; pour tisser une toile, la navette sera lancée pendant nombre de jours; pour coudre un vêtement, l'aiguille piquera l'étoffe sans relâche, des heures durant; et combien de fois le geindre gémit-il en retournant la pcâte ! combien de fois le typographe étendil le bras pour composer un livre ! De même, combien de leçons faut-il donner à l'enfant avant qu'il obtienne son
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brevet de bachelier! Et quand il Ta obtenu, est-ce tout? Le futur médecin, par exemple, devra encore suivre bien des cours, et pendant plusieurs années, avant d'être docteur.
Arrêtons-nous à l'exemple du médecin. On pourrait objecter que le malade ne peut pas accumuler les conseils qu'il en a reçus. D'abord, il le peut; assez souvent on se rappelle le conseil donné antérieurement par un médecin (on conserve l'ordonnance), et dans un cas analogue on l'applitjue de nouveau et l'en se guérit sans consultation. Mais supposons qu'on ait oublié le conseil, qu'on ait perdu l'ordonnance; est-ce que le galeau que vous achetez pour le consommer immédiatement a une durée plus longue que ce conseil? A ce point de vue donc, le gâteau — qui est très matériel — se trouve dans le même cas que le conseil — immatériel — du médecin. Beaucoup d'objets de consommation ressemblent h des services qu'on n'accumule pas. Au fond, ce qu'on veut former par l'accumulation c'est surtout la puissance de rendre des services ou de produire des objets de consommation ; or, il existe une puissance intellectuelle et morale aussi bien qu'une puissance matérielle (2). Malgré toutes ces analogies et ces ressemblances, on est toujours forcé d'avouer qu'il n'y a pas identité entre les biens matériels et les biens immaléricls.
Quelques auteurs ont cru devoir revendiquer en laveur des biens économiques encore une autre qualité, celle d'être échangeable (valeur d'échange). En fait, dans toute société humaine, les biens que la nature n'olTre pas gratuitement et qui sont assez utiles aux hommes pour qu'on se donne la peine de les produire, trouvent à s'échanger. Mais il y a des exceptions, Pierre s'est fait des sabots pour avoir les pieds secs et chauds en hiver; il croit faire une bonne affaire en en fabricant pour la vente. Or ses
(1) Nous retrouvons plus loin ces puissances sous le nom de ci/ifal.
concitoyens préférant des souliers, personne n'achète ses sabots. Toutefois, s'ils ne sont pas échangeables, ils n'en rendent pas moins un signalé service à Pierre, qui leur consacre volontiers quelques jours d'efforts. Ajoutons que Robinson n'était pas en situation d'échanger ses produits les plus utiles, puisqu'il était seul; ses produits étaient néanmoins, pour lui, des biens économiques. 11 en résulte que la valeur échangeable n'est pas une condition nécessaire.
Certains économistes tiennent à la qualité de Féchangeabilité, afin de pouvoir employer le mot de richesses (objets qui ont une valeur échangeable) qu'on a eu le tort d'introduire dans la langue économique. Il faut tendre à éliminer ce mot équivoque dont les acceptions multiples peuvent induire en erreur le lecteur inexpérimenté. On verra, du reste, qu'un auteur distingué, qui réserve l'expression de richesses aux biens économiques matériels, n'exige pas qu'ils soient échangeables, il semble considérer le terme de richesses comme l'équivalent d'utilités, ce que nous ne discuterons pas, puisque nous désirons nous passer de ce mot à nuances variées et partant peu scientifique (1).
La meilleure raison qu'on pourrait donner en faveur de la préférence à accorder au mot service sur l'expression biens immatériels, ce qui implique la négation de ces derniers, c'est que la plupart des chapitres d'un traité d'économie politique s'appliquent aux biens matériels. Ces derniers sont seuls d'une nature à pouvoir entrer dans le mouvement économique et passer par toutes les évolutions. Aussi, quand nous parlerons des biens tout court, ce sera toujours à des objets matériels que nous penserons; pour biens immatériels, nous mettrons habituellement services,
(1) Voy. par exemple le chapitre Richesse dans Bastiat : Harmonies. Et il y aurait beaucoup à ajouter.
mais il nous en coûte de nier brutalement les biens immatériels, nous ne pouvons les séparer de la civilisation.
]\ous aurions à examiner les biens à d'autres points de vue et notamment à distinguer entre les biens de jouissance ou de consommation et les biens productifs, mais ces distinctions et d'autres, qui ont été si bien faites par quelques économistes modernes, nous aimons les présenter sous le pavillon de leurs auteurs.
Les économistes n'étant pas d'accord sur la définition du mot bien, ou plutôt, bien économique, nous devons entrer dans quelques détails, car le bien économique est un élément fondamental de notre science, et les définitions rigoureuses sont l'un des moyens de raisonner juste. Tous les auteurs n'ont même pas cru devoir remonter à cet élément dans lequel s'incorpore l'utilité, pour s'en tenir, comme point de départ, à la valeur qui répond à un autre point de vue, que nous examinerons dans le chapitre suivant. Quelques-uns se sont contentés du terme vague de richesse (ou richesses, au pluriel) et cette variété de points de départ a souvent nui à la clarté de l'exposition ou à la force des déductions. Quant à nous, en constatant que l'homme a des besoins et que les biens sont les moyens de les satisfaire, nous devions consacrer aux biens l'espace qui leur est dû.
Les Physiocrates distinguaient les biens des richesses. Dupont de Nemours, annotant la IS'' Maxime de Quesnay, dit : « On doit distinguer dans un État les biens qui ont une valeur usuelle, et qui n'ont pas une valeur vénale, d'avec les richesses qui ont une valeur usuelle et une valeur vénale ». L'abbé Bandeau (2) s'exprime ainsi: « Les objets propres à nos jouissances utiles ou agréables sont appelés des biens, parce qu'ils procurent la conservation, la propagation, le bien-être de l'espèce humaine sur la terre. Mais quelquefois ces biens ne sont pas des richesses, parce qu'on ne i)eut pas les échanger contre d'autres biens... » Cette manière de voir a été retenue par beaucoup d'économistes qui ont cependant modifié un peu
(1) Physiocrates, édit. Guillaumiu, t. I, p. 98.
(2) Physiocrates, II, p. G61.
la déliiiition. Ils oui disliiigiié cnlie les biens que la nature olFre f;taliiiU'ment (biens libres), en abondance, et ceux que i'homuie n'obtient qu'au prix d'un effort (biens économiques). Les biens économiques sontliabiluellement échangeables, mais ne hi sont pas nécessairement, ils sont seulement : 1° ntiles, 2" jjrod'iits.
Adiim Smith n'a pas régulièrement défini ce qu'il entend par richrsse {tvmllh), quoique ce mot se trouve sur le titre de son célèbre Traité. iMac Culloch rappelle que Smith considère les richesses comme « le produit annuel de la terre et du travail » ; ce passage et d'antres nous montrent qu'il n'a en vue que des produits matériels. Pùuitant, dès le premier chapitre nous voyons que Smith attribue « à l'habileté, la dextérité et l'intelligence» une grande influence sur l'abondance des produits, mais il n'en tire aucune cousé(iuence. En général, les Anglais, sauf Mac Culloch, Senior, Macleod et peut-être Lauderdale, s'en tiennent aux produits matériels, même J.-St. Mill, mais pour celui-ci ce fait est particulièrement étonnant.
Le chapitre III de son Traité {Principle), on le sait, est consacré au « travail improductif » (I). Mill dit: le travail est indisp» n^alde à la production, mais il n'a jias toujours pour résultai la production. Il est des travaux qui ont un haut degré d'utilité, sans viser à la production... Le seul travail productif est celui qui fait naître de la richesse. Or, exi>te-l-il une richesse immatérielle? Mill répond à la fois par oui et par non. Nous allons le montrer en suivant son raisonnement dans les Fssoys on some imsettled questions, 2^ édition (Londres, Longmans, Oreen, Reader and Diger, i874, p. 81 et suiv), qui est de date plus récente que notre exemplaire de son Traité. Le but de tout travail est de produire: ou une jouissance immédiate, ou une source de jouissances. G'e-t le premier qui est improductif, i.e uius'.cien qui donne un concert est imiu'odiclif. Mais le luthier (jui a fait le violon dont ce musicien s'est servi ? Celui-là est productif, car le violon ne se détruit pas en charmant nos oi'eilles, on peut continuer à s'en servir après le concert. — L'adresse, l'habileté aussi, bien que non matérielle, althoug
(1) Il n'y a pas de travail improductif, car travailler ce n'est pas se fatiguer le cerveau ou les bras, mais produire. 5f»?'7/i, livre II, ch ip. m, se sert également de cette expressiop ; mais voyez, dans l'cditioii Guillaumin, la note du traducteur.
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skill is not a mnterial object, est de la richesse, car elle est durable, a une valeur d'échange, a été acquise au prix d'un travail et d tin ciipilal. L'adresse de l'ouvrier productif a de l'analogie avec la machine dont il se sert, l'artisan qui apprend son métier travaille produclivement, puisqu'il crée une source permanente de jouissance. La cantatrice travaille improductivement, mais ses maîtres en formant son talent ont travaillé produclivement. Miil résume son opinion en proposant le classement que voici :
Sont productifs : le travail ou la dépense dont l'objet ou l'elfet diit'ct est la création d'un produit matériel utile ou agréable à riiomme; le travail dont l'objet direct est de doter des êtres vivants de facultés ou qualités utiles ou agréables à l'homme et possédant une valeur d'échange; le travail qui, sans les produire directement, contribue à la création de ces produits matériels ou de ces f;icultés et qualités. (Produire une qualité n'est-ce pas produire un bien immatériel?)
Sont eu partie productifs et improductifs et ne peuvent être convenablement classés sous l'un ou l'autre de ces deux chefs: le travail qui crée ou contribue à créfr des produits matériels ou des facultés et des qualités, mais qui n'a pas ce seul but, et (jui doit aussi produire de la jouissance. Tel est, par exemple, le travail du juge, celui du législateur, de rofOcier de police,, du soldat. Mill donne la curieuse raison que voici : ils ne vous proLèg(Mit pas seulement quand vous travaillez — en ce moment ils sont pi'oduclifs, — mais ils vous protègent aussi quand vous jouissez simplement de la vie — en ce moment ils sont impioductifs (1). L'auteur range encore sous ce chef les domestiques.
Il paraît inutile de continuer. Ou voit que Mill Qnit par reconnaître la (jualité de richesse à de simples facultés et qualité-, il veut seulement qu'elles puissent durer, s'accumuler. Il litmt tant à cette qualité, que (p. 77) un panier de cerises, qu'on man^c immédiatement après la cueillette, n'est pa^, poiu- lui, de la richesse. C'est là pourtant un produit tout à fait matériel.
IVL Macleod, dans Tke principles of economical philosophy (Lon.lres, Longmans, etc., 187i, t. I, chap. iv), réfute très bien
^ (l^l Si ce n'était pas J.-St. Mill qui raisonne ainsi, on prendrait la démonstration pour une plaibanterie bouflonne, p. 8j.
Mill dont la défmilion embrasse les biens immatériels, mais qui déclare expressément ne vouloir tenir compte que des biens matériels. M. Macleod a fait des recherches sur les définitions de la richesse, ivealth, xpr^jj-ara dans l'antiquité, celle d'Aristote qu'il rappelle (« tout ce qui se vend pour de l'argent est de la richesse ).) était connue, mais un dialogue attribué quelquefois à Platon, et qui a plus probablement pour auteurEschinele philosophe, élève de Socrate, l'était moins. Ce dialogue traite de la richesse et porte le nom d'Eryxias. M. Macleodle donne tout au Ion"- etnnus voyons que Socrate y soutientla prééminence de la qualité ulililé sur la qualité échangeabllité ; il arrive à la conclusion que : le savoir du professeur étant utile et rémunéré, il constitue de la richesse. Voilà donc la richesse (les biens) immatérielle admise par un contemporain de Platon.
J. B Say n'est donc pas le premier qui ait classé à leur rang les biens immatériels qu'il nomme produits immatériels. Son Cours complet étant entre toutes les mains, il suffit de renvoyer au chapitre V, où l'on trouvera un exposé de ses arguments, qui d'ailleurs n'ajoutent rien à ce que nous avons déjà dit. Cependant tous les successeurs de J.-B. Say n'ont pas accepté sa classification. Quelques-uns n'ont pas pris expressément parti, et ceux-là nous croyons qu'on pourrait les faire entrer, à l'aide d'une sage interprétation des moU intelligence et services qu'ils emploient nécessairement, dans le groupe des biens immatériels. Mais ne nous occupons que des opinions clairement exprimées. Parmi ceux qui, en France, ont adhéré à la doctrine des biens (ou richesse) immatériels, nous avons noté Ch. Dunoyer, Ambroise Clément, Joseph Garnier, nous nous bornons à citer Dunoyer; parmi les adversaires nous signalons surtout Rossi, Cherbuliez, M. Courcelle-Seneuil, M. Cauwès. Nous résumons plus loin leurs opinions.
Ch. Dunoyer, dans la Liberlé du Travail (liv. V, § 4), parlant des produits immatériels, dit (p. 430) : « Il n'est point exact de dire que le travail de ces classes (de travailleurs) ne contribue pas à la production, ou, ce qui revient absolument au même,, que ce qu'elles produisent est consommé en même temps que produit. Ce qui est consommé en même temps que produit, c'est leur travail : il a cela de commun avec celui des travailleurs de toutes les classes; mais l'utihté [qui en résulte ne l'est certainement pas.
u C'est faute d'avoir distingué le travail des résultats et je prie qu'on prenne garde à cette distinction, car elle est fondamentale), c'est, dis-je, faute d'avoir distingué le travail de ses résultats, que Smith et ses principaux successeurs sont tombés dans l'erreur que je signale. Toutes les professions utiles, quelles qu'elles soient, celles qui travaillent sur les choses comme celles qui opèrent sur les hommes, font un travail qui s'évanouit à mesure qu'on l'exécute, et toutes créent de l'utilité qui s'accumule à mesure qu'elle s'obtient. 11 ne faut pas dire avec Smith que la richesse est du travail accumulé, il faut dire qu'elle est de Vutililé accumulée... Un médecin donne un con- ■seil, un juge rend une sentence, un orateur débite un discours, lin artiste chante un air ou déclame une tirade : c'est là leur travail; il se consomme à mesure qu'il s'effectue, comme tous les travaux possibles ; mais ce n'est pas leur produit, ainsi que le prétend à tort M. Say ; leur produit, comme celui des producteurs de toute espèce, est dans le résultat de leur travail, dans les modifications utiles et durables que les uns et les autres •ont fait subir aux hommes sur lesquels ils ont agi, dans la santé que le médecin a rendue aux malades, dans la moralité, l'instruction, le goût qu'ont répandus le juge, l'artiste, le professeur. On ne peut pas dire que les produits du professeur, du juge, du comédien, du chanteur, ne s attachent à rieit; ils s'attachent aux hommes, de même que le produit du fileur, du tisserand, du teinturier, se réalisent dans les choses. »
Dunoyer ajoute qu'on ne peut pas dire qu'il est impossible •de les vendre... L'industrie, les capacités, les talents sont un •objet d'échange comme les utilités de toute autre espèce. 11 ajoute en note: «11 est important de noter que les hommes d'industrie qui agissent sur les choses ne rendent pour la plupart que des services, comme ceux qui agissent sur les hommes. U y a seulement cette dilférence entre le résultat des services rendus par les uns et par les autres, que les uns ont modifié des choses et que les autres ont modifié des personnes. »
Joseph Garnier, dans son Traité, ^ 41 et suivant, a cherché à ■concilier les vues de Say, qui considère le travail ou le service, avec celle de Dunoyer qui considère les résultats obtenus.
Nous passons aux auteurs qui professent une opinion défavorable aux biens immatériels.
Bossi {Cours, t. 1", 4"= édit. Guillaumin, ISGo, p.o7), parlant
des facultés ol des talents et faisant remarquer que l'esclavage n'existant plus, l'homme qui les possède ne vaut pas plus qu'un autre, va au-devant d'une objection. « On dira : il y a là une valeur en échange, puisque les hommes vendent le produit de leurs talents. C'est une erreur. Sans doute, lorsque je demande un tableau, je payeà l'artiste un certainprix. Est-ce àdire que le peintre m'ait transmis son talent? (Non, mais si au lieu d'acheter un tableau, vous aviez payé des leçons ?) Je ne sache pas que l'artiste en me vendant son travail ait en rien diminué sa capacité (ce point est indifférent ici), et qu'en achetant son tableau, j'aie acquis quelque talent en peinture (répétition). Il m'a vendu le produit de son capital, et nullement son capital. (Mais s'il avait communiqué (1) son capital même, son savoir?)... Un artiste, un littérateur, un savant peuvent, il est vrai, communiquer les connaissances etles méthodes particulières qu'ils possèdent, et contribuer, par leur enseignement et leurs conseils, à former des savants, des littérateurs, des artistes. Ils rendent alors des services, et ces services ont, en effet, une valeur en échange, proportionnée à l'utilité que Vacheteur espère en tirer, c'est-à-dire leur valeur en usage. L'acheteur ne recherche-il qu'une «valeur en usage »? Mademoiselle deX. qui ne jouera que devant sa famille, oui ; mais la cantatrice? Et l'élève ingénieur, etl'étudiant en médecine et tant d'autres?...} Mais on ne saurait affirmer qu'en propageant la science, en enseignant l'art, ils transmettent, ils vendent, ils échangent le talent qu'ils possèdent. On pourrait dire ici avec les juristes : Donner et retenir ne vaut. » Comment ! est-ce que l'instituteur qui enseigne la lecture à l'enfant, retient? C'est un nonsens. L'enfant sait-il ou ne sait-il pas lire? Quand vous achetez un petit pain chez le boulanger, celui-ci retient, non le petit pain, mais le four.
A.-E. Cherbuliez, dans son Précis de la science économique (Paris, Guillaumin, 1862), 1. 1", chap. m, présente des arguments plus forts.
« L'intérêt delascience économique permet-il que l'on y fasse
(1) Je n'ai pas mis vendu, parce qu'on aurait pensé que le peintre, le savant,, n'a rien gardé [o\x n'a plus l'objet matériel vendu). Mais de même qu'on communique du feu à un fumeur sans perdre le sien, on communique du savoir, sans rien perdre du sien propre. Or ce qu'on paye, en achetant, c'est l'utilité^ l'avantage qu'on se procure, et non la privation qu'on peut causer à un autre.
figurer, comme élément de la richesse, des quantités qui ne peuvenlôtre ni comptées, ni pesées, ni mesurées, ni représentées par un chiffre quelconque dans le capital ou dans le revenu d'une société? » C'est parce que Cherbuliez emploie le mot richesse qu'il parle de compter et de mesurer (additionner) et surtout des revenus d'une société (en commandite, anonyme, ou s'agit-il d'une nation ?). C'est ce mot équivoque, richesse, emprunté au langage ordinaire, qui le porte à exclure les biens immatériels de l'économie politique. Est-ce une raison suffisante pour restreindre le domaine économique que nos prédécesseurs ont cru devoir élargir de manière à faire entrer l'intelligence, les talents, les facultés, les qualités ; c'est par ces impondérables que nous sommes sortis de l'état sauvage pour entrer dans la civilisation. A l'époque oii Cherbuliez écrivait, le? premiers navires de guerre à vapeur se présentèrent devant la Chine; les Chinois, raconte-t-on, firent mettre une cheminée sur des jonques et allumèrent un feu de paille sous le tuyau, qui fumait comme ceux des vaisseaux européens. Quelle était la différence entre ces deux sortes de bateaux à vapeur? L'intelligence, le savoir, l'habileté. Et ces qualités ne seraient pas des éléments de richesse? Nous admettons cependant que ces précieux éléments n'occupent pas dans le domaine économique une place aussi large que les produits matériels ; mais quand on tend à restreindre cette place, il faut mettre en avant des arguments de toute solidité.
Cherbuliez dit un peu plus loin : « En fait, les auteurs qui souliennentcetle opinion ne sont jamais conséquentsjusqu'au bout, et je n'en connais pas qui aient réellement tenté d'appliquer à la prétendue richesse immatérielle les théories de l'économie politique. Ils ont tous senti que ces choses-là ne sont pas assez homogènes avec la richesse maléiielle pour en modifier la quantité par leur addition ou leur soustraction, et que, dès lors, les théories économiques, si elles se chargeaient de cet élément, n'en seraient pas plus exactes et en deviendraient moins claires et moins applicables (1). » Cherbuliez se trompe
(I) Si dans la suite des traités (surtout des ouvrages français), il est beaucoup moins question des biens immatériels que des biens matériels, cela prouve seulement que ces derniers ont donne lien <à plus do recherches et s'y prêtent davantage. Si l'on classait les hommes par nations, on trouverait à côté de la nation russe de 100 millions d'àmcs, la nation norvégienne do 1 million et demi. Or, sans aucun doute, les auteurs s'occuperaient plus
s'il croit que les auteurs qui admettent les biens immatériels ne sont pas allés jusqu'au bout (voy. par ex. Mill, aiiie);\\s ont montré que les biens immatériels durent, s'accumulent, portent un revenu môme. On ne peut pas additionner, il est vrai, le talent d'un peintre et la science d'un professeur avec un troupeau de bœufs ou une filature de coton; mais si vous voulez additionner un pain avec un diamant, uncbeval avec unlivre,on vous fera remarquer que cela n'est possible qu'après les avoir évalués en argent; ne peut-on pas procéder de même pour le talent et le savoir qui rapportent souvent de si beaux revenus? Ajoutons que cette évaluation a été faite pour satisfaire à des besoins de la théorie abstraite (t). — Nous avons insisté, moins pour donner tort à Cherbuliez sur le fond que pour montrer qu'il s'agit ici surtout de faire de bonnes définitions et un bon classement; or le classement de Cherbuliez, pour ne citer (ju'un détail infime, l'oblige (p. 63, en note) de comprendre expressément le livre immoral parmi les choses utiles, les richesses (2). N'est-il pas désirable de chercher à éviter ce désagrément, si l'on peut?
M. Gourcelle-Seneuil aussi parle de la richesse, ou plutôt des richesses, avant de s'occuper de l'utilité et bien avant de mentionner la valeur. Il prend ce mot dans son sens courant {Traité crEconomie politique, 2'^ édit., 1867, t. I, p. 38). « En réservant le nom de richesses aux objets matériels, utiles et appropriés, on rend à ce mot le sens que lui avait donné l'usage, ce qui présente l'avantage de supprimer une cause puissante de disputes et d'erreurs, » Pour supprimer une cause de disputes et d'erreurs, il aurait fallu supprimer le mot de richesse — au singulier et au pluriel — (l'usage ne suit pas toujours la prescription de M. Courcelle-Seneuil de mettre le pluriel, ou plus exactement M. Gourcelle-Seneuil n'a pas suivi l'usage plus répandu de mettre le singulier). Le savant économiste présente la définition qui suit : « Sont richesses, tous les objets qui peuvent figurer à un inventaire dans la forme de celui que dressent chaque année les commerçants; n'est pas
longuement de la grande nation que de la petite; mais ceh ne serait pas une raison pour négliger celle-ci.
(1) Par exemple dans notre livre : L'Europe politique et sociale, Paris, Hachette, M. Engel et d'autres auteurs encore ont publié des travaux analogues.
(2) Hélas! de même que le fumier est une source de riclicsse pour le cultivateur, le livre immoral fournit des richesses au libraire.
au nombre des richesses tout ce qui ne peut pas figurer à un tel inventaire (1). » M. Gourcelle-Seneuil a-t-il en vue la valeur en argent de ces objets, comme dans un inventaire réel ? dans ce cas, ce serait un défaut de méthode, car il n'a pas encore été question de valeur: pense-t-il à un inventaire-matière, par exemple, 12 chevau.ï, 20 bœufs, 6 charrues, inventaire sans total? dans ce cas on énumère les utilités, et l'on compareles« sourcesdejouissance», commediraitJ.-St. Mill.L:i faculté des lettres de A aG chaires, celle deB en a 10, cette dernière est donc plus grande, plus complète, plus utile, plus riche, si vous voulez. De même qu'il y a des utilités ou des biens économiques matériels qu'on compte, d'autres qu'on pèse, d'autres encore qu'on mesure ou qu'on évalue d'après un principe quelconque (2), pourquoi ne pourrait-on pas ajouter l'énumération des biens immatériels à l'énumération des richesses? On peut répondre qu'en fait on ne tient pas habituellement compte des richesses immatérielles, on ne les fait pas entrer dans l'inventaire; sur ce point M. Gourcelle-Seneuil a raison. Nous regrettons seulement que cet éminent économiste n'ait pas adopté le mot bien de préférence à richesse, la plupart des sciences ont leur propre langue. Comment M. Gourcelle- Seneuil n'en a-t-il pas tenu compte, lui qui, à la page suivante, page 40, écrit ce qui suit : « Les moralistes donnent quelquefois aux mots rwhe et richesse un sens que l'économie politique ne peut pas accepter; ils disent que celui-là est le plus riche qui possède le mieux de quoi satisfaire ses besoins, et ajoutent que, par conséquent, on peut s'enrichir en limitant ses besoins tout aussi bien qu'en acquérant les moyens de les satisfaire... » Nous qui évitons habituellement (3) l'em^ploi du mot ric/iesxe, ou richesses, nous n'avons pas maille à partir avec les moralistes. M. Gourcelle-Seneuil termine ainsi ses développements : a Aux yeux de l'économiste, une société ou un individu sont plus ou moins riches, selon qu'ils possèdent les
(1) Malthus, Principles of polit, econ., I, avait également pensé à un inventaire. Mais ne s'agit-il pas ici plutôt de .a richesse que des richesses (les richesses sont une entité économique et non la chose matérielle d'un inventaire) .
(2) Voyez, pour vous en rendre compte, les tarifs des douanes.
(a) Dans les rares cas où nous l'employons, c'est pour nous rendre intelligible à ceux qui ne connaissent pas d'autre mot. Nous croyons que le mot biens sulfit pour tout dire.
moyens de satisfaire habituellement des besoins plus ou moins
étendus. »
M. Gauwès est peut-être celui qui a donné les meilleurs arguments contre les produits immatériels (Préch, t. 1, p. 153, n» 151). « Les mots richesses et produits (expressionssynonymes en écon. pol.) nous semblent nécessairement éveiller l'idée d'objets matériels; les richesses résultent en effet des changements de forme ou de lieu opérés par le travail relativement à ces objets. 11 n'y a pas, au contraire, de services proprement dits qui puissent être vus ou touchés ou qui supposent par eux-mêmes une modihcation quelconque de la matière...
« Faut-il réfuter l'explication de Dunoyer qui imagine de dire que le produit immatériel se forme en la personne au profit de laquelle les talents, les qualités intellectuelles ou morales ont été exercés : dans les exemples précédents, le produit immatériel est alors le discours ou la musique écoutée, la cérémonie vue, etc. Doctrine siugulière selon laquelle les services du musicien ou de l'orateur dépendraient moins de son talent que de l'aptitude musicale et de l'intelligence de l'auditeur. » (Toute proposition poussée jusqu'à l'extrême tombe dans l'absurde.)
L'auteur continue : « Pour nous, l'utilité du service s'apprécie d'après le besoin qu'éprouve celui qui se le procure. Si l'on cherche un produit immatériel, oîi le prendra-t-on? Say, nous l'avons déjà dit, veut que ce soit dans l'action même, c'est-àdire dans la plaidoirie, la prescription du médecin, la leçon du professeur. Soit, c'est le service, l'action accomplie pour autrui; — mais ce service est une cause et non un cff>t. Les services sont ou peuvent être des causes médiates de richesses sans être des richesses proprement dites. Il est impossible de concevoir qu'un produit ^ c'est-à-dire un effet, réside dans la cause elle-même : c'est une vraie logomachie économique I On peut aisément constater l'absurdité qu'il y aurait, à l'inverse, à chercher, avec Dunoyer, le produit immatériel, dans l'effet produit par le service : dans la santé recouvrée, le procès gagné, l'élève instruit. Inutile d'insister davantage sur ce point; en voilà assez, ce semble, pour se décider à mettre de côté une locutiun vicieuse. »
Il y a beaucoup de force dans ce raisonnement, mais nous aurions eu des objections contre certains passages de l'auteur
que nous avons dû omettre faute d'espace. Nous n'admettons pas, par ex., que les services soient « improductifs ».
En Allemagne non plus les économistes ne sont pas d'accord sur la classification des biens économiques; Rau n'admet que les biens matériels. M. Schiiffle, quoique non sans hésiter, est du même avis, mais l'admission des biens immatériels semble de plus en plus prévaloir, car il y a des conversions à noter. Ni Rau ni Scbaflle n'ayant fourni des arguments nouveaux en faveur de leur manière de voir, nous allons maintenant nous arrêter surtout sur les auteurs qui défendentl'opinion opposée. Parmi eux il convient de citer en premier lieu F.-B.-W. de Hermann (1) (ancien conseiller d'État et professeur à l'université de Munich) dont la réputation ne fait que grandir. Nous devons mentionner ensuite M. Roscber, de l'université de Leipzig, dont le Traité a été traduit en français. Mais pour éviter des l'épétiiions, nous analyserons de préférence le Traité de M. Ad. Wagner de Berlin (2), dont l'exposé est le plus complet; il a d'ailleurs pu utiliser le travail de Hermann.
M. Wagner, page 16, distingue trois classes de biens économiques :
1° Les personnes et les services. Les personnes n'ont été ajoutées que pour tenir compte des temps et des contrées où existait l'esclavage, par conséquent, oii l'homme pouvait être possédé. — 11 me semble que M. Wagner a eu tort de joindre « les personnes » aux services; les personnes dont il s'agit ici, les esclaves, étaient considérées par les lois comme des choses; en tout cas, comme heureusement l'esclavage est aboli, nous n'avons à retenir que les services ;
2° Les choses, c'est-à-dire les biens matériels;
3° Des rapports à des personnes ou ;\ des choses [res incor- ■porales) (d'autres auteurs disent : des droits). Cette classe de biens comprend, selon M. Wagner :
a. La clientèle d'un fonds de commerce, ou d'autres avantages vendables qu'on a acquis par des efforts personïiels ;
h. Des droits ou privilèges existant sous un régime de lois
(1) SlaalswuihscJiaftliche Untersuchungen, 2« édit., Munich, A. Ackcrmann
('2) Allç). odcr theor. Volkswirthschafllehre, I, Grundlcgung, Leipzig et llcidclberg, librairie Winter, 187G. C'est d'après cette édition que je citerai.
restrictives, des servitudes actives, monopoles, brevets d'invention;
c. Des établissements ou institutions destinés à rendre des services, parmi lesquels il faut compter rp]tat, la commune, etc.
Les numéros 1 et 3 répondent aux biens immatériels.
M. Wagner n'est pas d'avis que la discussion sur ce point de classification soit oiseuse. Il lient h. l'admission des biens immatériels, afin qu'on puisse apprécier au point de vue économique tous ceux dont c'est la profession de rendre des services personnels, classes qui comprennent sans doute les domestiques, mais aussi les professions libérales et notamment les fonctionnaires. En restreignant le sens de l'expression bien économique aux choses (matérielles), on se prive de la possibilité déjuger l'action économique de l'État. Ce rétrécissement de la notion bien économique est aussi la cause de l'importance exagérée accordée au travail manuel. Il trouve d'ailleurs que l'erreur de ceux qui refusent d'admettre les biens immatériels provient de ce qu'ils confondent bien et valeur (1), les valeurs pouvant seules entrer commodément dans l'évaluation de la fortune {Ve7'mogen)['i).
Après avoir analysé l'opinion de Rau (qui n'admet que les biens matériels), M. Wagner continue à peu près ainsi : Cette démonstration ne montre qu'une chose, c'est que les services se distinguent par quelques particularités des biens matériels et qu'ils doivent, par conséquent, former une classe séparée. Ils ne peuvent pas tous être compris parmi les éléments de la « fortune », mais cela ne prouve pas qu'ils ne soient pas des biens économiques. Le reproche adressé aux services de ne pouvoir être accumulés, de ne pas se conserver, s'applique à beaucoup de biens matériels. Une place à part doit encore être faite aux services par une autre raison, c'est qu'on est plus facilement exposé à un excédent de service qu'à une surabondance de biens matériels, tant à cause de l'agrément qui s'attache à l'exercice de certains services (sciences, arts libéraux), qu'à cause de l'intervention de l'État et surtout de la demande
(1) Il y a en allemand Verkehrsgûter, à peu près : biens échangeables (biens transportables, biens entrant dans le commerce). Comme nons n'avons pas de terme tout à fait équivalent, j'ai pris un mot qui en rendait assez approximativement le sens.
(2) Les Allemands traduisent souvent wealthet même richesses 'ps.rfortnne, il n'y a certes pas identité entre ces mots.
d'emplois. Enfin, M. Wagner rappelle que Rau, dans ses précédentes éditions, avait dit : « Il dépend de la définition qu'on donnera du mot fortune (ou du mot richesses) pour savoir si les services y entrent ou non. » M. Wagner en conclut qu'il faut formuler la définition de manière aies y comprendre (l'argumentation de M, Wagner mérite d'être examinée de près, bien qu'elle soulève des objections).
Dans le Handbuch der 'polit. (Economie du professeur G. Schonberg(Tubingue,Laupp, 1882, etc.), c'est M. le professeur Fr.-J. Neumann qui traite des biens économiques. Ce savant s'était autrefois prononcé en faveur des biens matériels seuls, mais il est revenu sur son opinion antérieure, il admet maintenant aussi les biens immatériels. Il fait remarquer que l'étendue du domaine de l'économie politique ne doit pas dépendre de la définition des biens, mais qu'il faut définir les biens de manière à remplir le domaine réel, reconnu, de l'économie politique. En dautres termes, si l'économie politique embrasse les services, les biens immatériels doivent entrer dans la définition qui comprendra donc tout ce qui est utile aux hommes : les choses, les droits, les services échangeables. L'auteur exclut ainsi de cette troisième catégorie de biens (des services) les simples vertus, les qualités comme la santé, etc., qui sont des biens (moraux), mais pas des biens économiques. Il ne se dissimule pas que l'extension de la notion de bien économique, jusqu'à y comprendre des produits immatériels, serait quelquefois gênante dans le langage ordinaire, où l'on ne pense le plus souvent qu'aux choses matérielles; mais cette objection doit disparaître en présence des avantages supérieurs qu'on tire du système opposé. Ces avantages consistent surtout à être plus conforme à la réalité des faits, car les facultés dont les produits sont échangeables sont évidemment des biens économiques ; elles produisent un revenu et font même, à ce titre, partie de la fortune d'un individu.
M. Neumann n'est cependant pas d'avis que le caractère de bien économique doive être réservé aux seules choses qui ont une valeur d'échange ; une pareille définition ne serait admissible que si l'économique était seulement la science du commerce ; mais elle a un cadre bien plus large, embrassant encore d'autres grands intérêts, il ne convient donc pas de rendre si étroit le sens du terme hio.n économique Nous pas-
sons la définition de Mangoldt {Grundriss de Volkswlrthschaflslehre) et celle de M. Knies {Das Geld).
M. Lorcnz von Stein {Die Volksivirlhschaflslehre, Vienne, Braumiiller, 1878) parle tant du travail intellectuel, de l'influence du gont et d'autres agents immatériels, que je suis disposé à le compter parmi les partisans des biens économiques immatériels. Mais il me laisse des doutes. Au moment où il écrivait son Trailé, il affectionnait encore un peu trop, selon moi, les formules abstraites de l'école de Hegel qui ont rendu beaucoup moins fructueux qu'il aurait pu l'être l'enseignement écrit de cet homme éminent qui, qu'on lui donne raison ou qu'on lui donne tort, vous fait toujours penser. Je me bornerai à reproduire sa définition du mot Gut, bien (économique) qui fera en même temps connaître la manière de cet auteur (p. 07). « Le bien (économique) n'est donc pas une chose en soi, c'est plutôt un rapport déterminé de la chose à la personne. Ce que nous nommons bien (économique) est donc à la fois un objet, une chose, une possession, une propriété et autre chose, et avec toutes ces significations, le mot bien a encore, et seulement, celle delà qualité de V objet jiur laquelle elle remplit sa destination (les mots que nous venons de souligner veulent simplement dire : d'être utile). Il peut donc être ou ne pas être un bien, sans que — comme objet ou propriété — il ait changé, car ce qui constitue le bien, c'est le rapport à un but humain... » Gela suffit. L'auteur veut dire que le bien économique est un rapport et non une chose en soi. Ainsi, dans un pays habité uniquement par des végétariens, la plus belle côtelette ne serait pas un bien économique ; elle ne le devient que si un homme dit : Je vais manger cela, et transforme sa volonté en un acte. De même, l'écorce du quinquina n'est devenue pour nous un bien que du moment où l'on a connu son action fébrifuge. 11 faut que nous connaissions l'utilité d'une chose, ou que nous sachions la lui donner, pour qu'elle ait la qualité de bien. Quant à M. de Stein, par suite des critiques sévères qu'il a subies, il s'est un peu déshabitué de cacher ses précieuses pépites d'or sous un profond tas de sable, et depuis lors, ses idées sont restées profondes bien que ses phrases soient devenues moins obscures (1).
(1) M. do Stein a aussi traité la question des Biens dans un article inséré dans la Revue des sciences de l'État de Tubingue, année 18G8.
Nous avons réservé pour la fin (1) l'auteur qui a certainement le mieux élucidé la question des biens économiques, M. le professeur Charles Menger de Vienne. Ce savant a trouvé notamment ce qu'il appelle le rapport causal des biens, système qu'on pourrait aussi nommer l'échelle ou la hiérarchie des biens ; mais avant d'aborder ce point, faisons connaître la définition des biens d'après M. Menger. L'homme a des besoins, dit-il, et les clioses en état de les satisfaire sont des utilités ; mais si nous reconnaissons cette utilité et que nous ayons en même temps le pouvoir de l'appliquer à la satisfaction de nos besoins, ces utilités deviennent des biens. «Pour qu'un objet devienne un bien, c'est-à-dire pour qu'il acquière la qualité de bien, il faut la réunion des quatre circonstances suivantes :
1" Un besoin ;
2° Un objet ayant des qualités qui le rendent apte à satisfaire ce besoin (à être la cause de la satisfaction de ce besoin) ;
3° Que les hommes reconnaissent le rapport de causalité qui existe entre cet objet et le besoin;
A° Le pouvoir de disposer de cet objet pour la satisfaction du besoin. »
Il résulte de cette analyse qu'il peut y avoir des utilités qui ne deviennent pas des biens, parce que nous en ignorons les qualités, et aussi qu'il y a des biens purement imaginaires, ce sont les objets auxquels on attribue une utilité qu'ils n'ont pas, par exemple, un amulette, une eau de jouvence, un philtre. Ajoutons que M. Menger admet les biens économiques immatériels, à côté des biens matériels, avec quelques légères nuances dans la signification des mots, qu'il n'y a aucun intérêt à relever.
Nous arrivons à ce que nous avons appelé la hiérarchie des biens, mais l'auteur dit : le rapport causal qui existe entre les biens. Ainsi, le pain que nous mangeons, la farine dont nous faisons le pain, le blé que nous réduisons en farine, le champ sur lequel le blé a poussé, sont des biens économiques; mais le sont-ils tous au môme degré ? Ne donnent-ils pas lieu à un classement? Nous parlions tout à l'heure du pain, c'est un bien
(1) Nous omettons à regret M. Emile Sax [Thcor. Slaatswirthscliaft) qui est contre les biens immatériels et a des arguments à lui (voy. p. 100 et suiv.), mais il l'aut savoir se borner.
qui peut satisfaire directement, immédiatement un de nos besoins, celui d'apaiser la faim. La farine ne se mange pas crue, le blé non plus et le cbamp pas du tout. C'est sur ce fait et sur le rapport causal, ou sur le rapport de malii^rc première à produit que le classement hiérarchique est fondé. L'auteur (jualifie de biens de premici* ordre les objets qui ont une utilité directe i le pain, le vêtement, la maison, le livre (qu'on sait lire); — la farine, le drap, le cuir, le papier, sont des biens de deuxième ordre, parce que ces matières servent à faire le pain, le vêtement, etc.; le blé, la laine filée, la peau, le chiffon, sont des biens de troisième ordre, parce que ces matières ont à passer par un état intermédiaire avant de devenir un bien prêt à être consommé. Il y a des biens de quatrième ordre et ainsi de suite, chacun fera aisément cette classification et reconnaîtra qu'il y a, pour la satisfaction de nos besoins, une différence sensible entre un bien de premier et un bien de troisième ou de quatrième ordre. D'autres économistes distinguent entre les biens de consommation (dont on peut jouir tout de suite : biens de jouissance) et les biens productifs ou capitaux. Les capitaux sont des biens de deuxième, troisième ordre, etc.
Il importe seulement d'appeler ici l'attention sur un point : il a été dit plus haut (par M. Lorenz de Stein) qu'il n'y a pas de bien en soi, que le bien est un rapport entre une chose et un homme. De cette proposition on peut déduire cette conséquence que le rang des biens change selon le cas. Nous avons classé, par exemple, le blé au troisième rang (pain, farine, blé). Si nous étions dans un désert sans moulin et sans feu, nous apaiserions notre faim avec du blé cru, qui prendrait alors pour nous le rang d'un bien du premier ordre. Le champ, auquel nous avons donné le quatrième rang par rapport au pain, si nous le destinions à nous servir de promenade, serait, pour ce but, un bien de premier ordre.
Des propositions qui précèdent, M. Menger tire des conséquences qui ont leur importance économique. Par exemple celle-ci : pour qu'un bien d'un rang éloigné (1) devienne effectivement utile, il faut que nous disposions en même temps de
(1) M. Menger dit : holierer Ordmmr/, d'ordre supérieur (2«, 3«, 4"), mais il me répugne d'accorder, même en apparence, la supériorité à des biens ou objets qui ne sont pas immédiatement utiles, qui ne le deviennent qu'après des efforts, et qui peuveut ne le devenir jamais.
tons les biens complémentaires qui nous permettent de le rendfe immédiatement applicable à nos besoins. Nous citions le blé ; supposons que nous ne puissions le consommer que sous la forme de farine, etque nous n'eussions aucun instrument pour le moudre; c'est précisément comme si nous disposions d'un moulin, sans pouvoir nous procurer du blé. M. C. Menger cite la disette du coton de l'année J862, elle rendit sans utilité les machines des filatures, le travail spécial des ouvriers et tous les accessoires. Cette circonstance, on le comprend sans peine, ajoute à l'importance des biens de premier ordre ou rang, ils n'ont pas besoin de complément.
On voit aussi que les biens d'un rang éloigné dépendent des biens d'un rang rapproché du premier. Voici des cigares, les fumeurs les trouvent désirables, et les payent; cette circonstance •élève au rang de biens économiques des champs de tabac, des manufactures de tabac, les instruments de toutes sortes nécessaires pour la fabrication des cigares, le savoir, l'adresse de ceux qui exécutent ou dirigent le travail. Mais supposons que les ennemis de cette plante aient le dessus et qu'il n'y eût plus un seul fumeur : le cigare perd sa valeur et avec les cigares tout •ce qui servait à les fabriquer voit son utilité s'évanouir.
Encoreun point. Entre un bien de premier rang et un bien d'un rang ultérieur il s'interpose un élément qui joue un grand rôle en économie politique... le temps. Il n'est pas possible de montrer ici les influences variées qu'il exerce, nous nous en occupons dans plusieurs chapitres (1); la sagacité du lecteur en trouvera d'ailleurs beaucoup toute seule; faisons seulement remarquer que si vous avez du blé, vous ne savez pas toujours exactement combien de farine vous en ferez, ni quelle sera sa qualité, et encore moins combien et quelle sorte de pain vous en fabriquerez. Ce que vous ignorez encore davantage peut-être, lorsque vous achetez du blé pour faire du pain, c'est quel sera, dans l'intervalle, le mouvement des prix, et si vous gagnerez dans cette opération.
L'ensemble de ces propositions explique d'où vient que la division du travail et le perfectionnement de l'industrie ont causé les progrès de la prospérité publique, c'est que la transformation <les biens de rang éloigne (par exemple des produits bruts)
(I) Voy. le mot Temps dans la table alphabétique des niatières.
s'opère de plus en plus sûrement, de plus en plus rapidement, de sorte que ces biens sont infiniment plus près des biens de premier rang qu'autrefois ; on en jouitdavantageetilssemultiplient dans une progression qu'on est disposé à qualifier de géométrique. Nous aurons à revenir sur celte hiérarchie des biens pour montrer le parti qu'on en peut tirer.
En Italie, M. Francesco Ferrara s'est prononcé contre lesproduits ou biens immatériels. Son opinion a été également soutenue par son élève M.Mariano Mantero dans un discours prononcé dans le cercle juridique de Païenne (le 24 avril 1887) et qui a paru en brochure sous le titre : / Prodotli immateriali in econotnia polUica (Paleimo, stab. lipogr. I. Mirto, 1887). La dernière phrase de la brochure résume toute sa doctrine : «Como spirito umano non vi ha senza corpo, cosi non v'ha utilità di prodotto senza materia», à peu près : Pas d'âme sans corps, pas d'utilité sans matière.
Le bien économique est l'élément primaire sur lequel s'exercent les observations des économistes, car ce terme rappelle à la fois l'homme et les actions qui agissent sur lui dans le sens de sa conservation et de son bien-être de plus en plus prononcé. 11 importait donc de recherclier une définition exacte et complète des biens économiques, ce qui impliquait l'indication des points par lesquels se distinguent les différents biens. Une bonne définition contribue grandement à l'intelligence des matières et sert de rails pour empêcher, autant que possible, les déductions de dévier.