I. — Définition de la valeur
Nous avons défini le bien économique une utilité produite ou du moins appropriée; ajoutons qu'on lui attribue généralement aussi de la valeur. Qu'est-ce que la valeur? Ce mot emprunté au langage vulgaire a si peu de précision, qu'il paraît avoir plusieurs significations. Certains économistes ont cru devoir conserver dans la science les diverses acceptions qu'ils ont pu relever dans la vie pratique ; d'autres se sont décidés à n'en retenir qu'une, pas toujours la même, levons a cru échapper à la difficulté en supprimant le mot. Et pourtant, la plupart des économistes ont déclaré que la valeur est le concept le plus important de l'économie politique. Nous ne pouvons donc que lui réserver sa place dans ce traité, d'autant plus qu'elle nous fournira de quoi la remplir. Mais avant de commencer notre exposé, nous résumerons les difficultés que le sujet soulève.
C'est Ad. Smith qui les a peut-être fait naître. Non qu'il ait été le premier à distinguer la valeur d'usage de la valeur S'échange. Aristote ne les confondait pas (1), les physiocrates non plus; mais Smith a opposé l'utilité à la valeur d'une façon qui pouvait provoquer plus d'une er-
(I) Politique, liv. I, ch. III, p. 30 de la traduction 15. Saiiit-llilaire.
rcur. « Des choses, dit-il, qui ont la plus grande valeur en usage n'ont souvent que peu ou point de valeur en échange; et, au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange n'ont souvent que peu ou point de valeur en usage. Il n'y a rien de plus utile que l'eau, mais elle ne peut presque rien acheter, à peine y a-t-il moyen de rien avoir on échange. Un diamant, au contraire, n'a presque aucune valeur quant à l'usage, mais on trouvera fréquemment à l'échanger contre une très grande quantité d'autres marchandises. Pour éclairer les principes qui déterminent la valeur échangeable des marchandises, je tâcherai d'établir: 1" quelle est la véritable mesure de cette valeur échangeable, et en quoi consiste le prix réel des marchandises... (1). » (On voit que valeur échangeable et prix sont considérés ici comme synonymes.)
Les principaux successeurs d'Ad. Smith ou à peu près, surtout en France et en Angleterre, se sont empressés de trancher la difficulté. Ils ont dit: la valeur d'usage étant synonyme à'utilité, servons-nous exclusivement de ce dernier mot et réservons la valeur pour les échanges. De cette façon ils ont cru échapper à la difficulté des deux valeurs. Cependant cette solution fut trouvée trop radicale, surtout en Allemagne, mais aussi par quelques Français ou Anglais. Le choix des mots à employer dans la science n'est pas une chose indifférente, et deux choses sont plus particulièrement à éviter, les mots à double sens, et les synonymes, c'est-à-dire l'emploi de deux mots pour un même concept, comme utilité et valeur d'usage. Or, on contesta précisément l'identité attribuée aux mots utilité et valeur d'usage ; on trouva que l'explication usuelle de la valeur (d'échange) laissait à désirer, on y releva des obscurités et des contradictions. Enfin l'étroite parenté des mots valeur et prix a
(1) Ad. Smith, Ricliessc des nations, liv. I, chap. IV : « Des monnaies. »
LA VALELR. 113
ôgalemeal produit quelque confusion ; on commençait une démonstration en traitant de la valeur, et l'on finissait, sans s'en douter, à parler prix (Voy. plus haut le passage d'Ad. Smith ; nous en ayons relevé d'analogues dans beaucoup d'auteurs).
On pourrait, h la rigueur, soutenir que si, par un louable amour de la précision, on a remplacé les mots « valeur d'usage » par le terme « utilité », on aurait dû faire un pas de plus et remplacer, comme Jevons, la « valeur d'échange » par le taux d'échange (\\x\ est presque le prix courant, le prix exprimé en argent. Nous n'ignorons pas que la valeur et même le prix ne sont pas nécessairement exprimés en monnaies, mais la coutume s'en est établie dans les pays civilisés, et il existe de temps immémorial. Comprendraiton, en effet, qu'au lieu de dire simplement : Ce cheval vaut 500 francs (1), on se mît à énumérer tous les objets, ou les multiples d'objets, et même les fractions d'objet, dont la valeur serait au niveau de la valeur d'un cheval. Sans la monnaie il serait sans doute très difficile de comparer la valeur d'un cheval avec celle des œuvres complètes illustrées de Victor Hugo.
Peut-on nier que, pour la plupart des hommes et surtout « des hommes pratiques », le mot /ïWa: ait plus de précision que le mot valeur? Dans ce cas, ne conviendrait-il pas d'éliminer ce mot de la science et d'opposer simplement l'utilité au prix? Par exemple :
\J utilité, c'est la satisfaction d'un besoin humain;
Le prix, c'est la condition d'échange de deux utilités.
Voilà deux définitions bien tranchées, bien nettes, peutêtre « très pratiques ». Mais sont-elles scientifiques? Tous les phénomènes économiques ont-ils été embrassés, expli-
(1) Est-ce que, généralement, les expressions: Combien vaut ce cheval et quoi est le prix de ce cheval ne sont pas synonymes. « Vaut » veut dire ici : « valeur en échange. » (Si je disais : ce cheval a pour moi une grande valeur, il no s'agirait plus d'échange.)
qués?On doit en douter. Trop de penseurs et d'observateurs ont trouvé au mot valeur un sens spécial, qui n'est ni l'utilité ni le prix, qui part il est vrai de l'une pour arrivera l'autre, mais qui ne se confond ni avec l'un ni avec l'autre, pour qu'on puisse songer à l'éliminer. La valeur est le résultat de l'évaluation, et celle-ci est une opération indispensable tant dans les alTaires qui regardent l'individu que dans celles qui concernent la collectivité des hommes. L'évaluation est une opération psychologique, disons subjective, qui s'appuie sur des données morales et des données matérielles, lesquelles se combinent en données économiques. Si l'homme vivait seul, il n'y aurait que la valeur subjective ; dans la société, les valeurs subjectives se rencontrent, se heurtent ou s'accordent. Comme les hommes sont de même nature, ils sont assez d'accord sur beaucoup d'évaluations; il se produit alors une sorte d'effet optique, et l'on place la cause de l'unité des vues, non dans l'unité de la nature humaine, mais dans les propriétés de l'objet évalué. De là la « valeur objective ». Tous les hommes ayant besoin de nourriture, par une facile association d'idées ils arrivent à attribuer à la nourriture une valeur objective, comme on attribuera à l'or une « valeur intrisèque ».
Mais c'est la subjectivité qui domine et — en tous cas — qui est le point de départ. En efîet, La valeur est le degré iVutilité qu'à un moment donné l'homme attribue à un bien économique. La valeur est donc le résultat d'une estimation, tantôt instinctive, tantôt raison née, du rapport qu'il y a entre une utilité, un objet ou un service et les divers besoins de l'homme (ou de la collectivité) qui évalue. Quoi qu'en aient dit certains économistes, l'utilité et la rareté ne suffisent pas pour caractériser la valeur, il manque une donnée, le rapport aux besoins de l'Iiomme. Ce rapport se forme naturellement, puisque l'homme classe ses besoins selon leur importance, et qu'il fait de même relativement
aux moyens si divers de satisfaire chacun d'eux, pleinement ou approximativement, facilementet agréablement, ou non ; c'est par la coinjoaraison des besoins et des moyens de les satisfaire^ que la notio?i de la valeur s'établit dans notice esprit.
Il n'est donc pas nécessaire d'insister sur ce point. Chacun sait que l'affamé a un besoin suprême de manger, l'homme tourmenté par la soif, de boire ; puis, que, si les vêtements nous sont indispensables, et que nous avons le choix, nous préférons tantôt un vêtement chaud (c'est-à-dire que la chaleur est alors la qualité /?mici/?«/e), et tantôt un vêtement élégant; enfin, que des distinctions analogues et très variées peuvent être établies relativement aux moyens de satisfaire les autres besoins physiques, intellectuels, moraux, de pur agrément, de fantaisie dont l'homme est accablé. Les besoins les plus urgents, comme la conservalion de la vie et de la santé, sont mis au premier rang par tous les hommes; le classement des autres diffère plus ou moins d'individu à individu. Sauf lorsque des passions interviennent (et dans certains cas l'ignorance a le même effet), «on satisfait les besoins dans l'ordre de leur importance; quand il faudra choisir, on se privera d'un petit agrément on faveur d'un grand, d'un grand agrément en faveur d'une petite nécessité, d'une petite nécessité en faveur d'une grande; on aura tous les égards pour cette hiérarchielà, et l'on ne conservera la liberté du choix qu'en face de Jbesoins de même grade.
Examinons maintenant la gradation qui peut exister dans les moyens que nous possédons de satisfaire ces besoins. Si, pour un besoin, nous n'avons qu'un seul moyen, celui-là vaut pour nous autant que la satisfaction du besoin auquel il sert. — C'est sa valeur. — Le chaud paletot que je puis mettre l'hiver par dessus ma redingote me protège vcontre dt-s douleurs rhumatismales, il a donc pour moi la
valeur (juc j'attribue à rcxcmptioii de ces douleurs. Il est probable (ju'on ne me déciderait pas à le vendre ; mais si je possédais deux paletots identiques ? Dans ce cas, il est probable qu'on pourrait me persuader d'en vendre un, puisque l'autre suffira à la conservation de ma santé. Il n'aurait plus cette valeur suprême qui le rend inaliénable. S'il était en concurrence avec d'autres vêtements, manteau,, châles, il perdrait également une partie proportionnelle desa valeur pour moi.
Ne serait-ce pas plutôt de son utilité qu'il perd? deniandera-t-on. Non, car le service n'est pas également bien rendu pour chacun des trois moyens : manteau, paletot, châle. 11 faut comparer, apprécier, évaluer, et en les classant dans l'ordre de ma préférence (ou selon leur degré d'utilité) je leur assigne à chacun sa valeur.
La pensée ressortira plus clairement en choisissant um exemple où l'évaluation s'applique aux unités d'une matière collective : aux hectolitres d'un tas de blé, aux litres d'un tonneau de vin, aux grammes d'un kilog. d'or. Voici un cultivateur (1) qui récolte, année moyenne, 100 hectolitres de blé. Sa moisson est tantôt beaucoup plus abondante, tantôt sensiblement moindre, de sorte que chaque année l'hectolitre de blé aura une valeur différente, quoique la' même pour chaque unité (heclol.) de la même récolte, et chaque fois en rapport avec la quantité produite. C'est une expérience acquise que la valeur des produits dépend de leur abondance ou de leur rareté; on s'était horné à constater le fait, mais nous allons avoir l'occasion de l'expliquer. Éludions, pour commencer, l'année moyenne, et vovons ce que fait le cultivateur de ses 100 hectolitres de blé (ou des objets qu'il obtient en échange). Il en réserve 20 pour nourrir lui et sa famille, et 10 pour semences; il
(1) Nous nous inspirons ici des doctrines de Jevons et surtout de celles de- M. Menger, voy. plus loin.
lui on faut 30 pour entretenir son Létail, 10 pour payer ses ■impôts, 10 pour vêtements, 10 pour des besoins moraux, dO enfin pour les agréments, et mettons que sur ces 10 derniers hectolitres il en emploie un jour 3 pour acheter une montre et que 5 hectolitres restent disponibles. Le classement des besoins a une grande importance.
Le cultivateur, en emmagasinant son blé, ne marque pas les grains en disant : Cet hectolitre servira à tel emploi, et ceUii-là à tel autre. Il est même improbable qu'il ait pensé à sa nourriture et à celle de sa famille, ou seulement à son bétail (ce sont les besoins qu'il satisfait avant tout) ; en évaluant la contenance du tas, il se sera dit simplement : Il y en a assez là pour que je puisse me payer une montre. Et du coup — connaissant le prix d'une montre — l'hectolitre de blé, descend dans sa pensée à la valeur d'un cinquième de montre. Il évalue ainsi l'unité de son bien au taux de la moindre jouissance (1). En effet, si un accident lui détruisait 1 hectolitre de blé, il ne souffrirait dans aucun grand intérêt; tous ses principaux besoins l'esteraient couverts, il en serait quitte, après avoir acheté sa montre, à ne consacrer que 4 hectolitres au lieu de 5 à l'agrément, au plaisir imprévu.
Vienne une année calamiteuse, le cultivateur n'aura ré- 'colté que 20 hectolitres, juste de quoi nourrir sa famille; •dans ce cas, il ne vendra son blé à aucun prix, car il faut Tivre avant tout. S'il cédait un de ces hectolitres, c'est au taux de la souffrance que lui causerait la privation, au taux de la compensation pour le danger que court la vie des siens, qu'il l'évaluerait. Nous rappelons qu'il est fait ici abstraction des circonstances (importation, etc.), qui compliquent une situation donnée; nous savons qu'habituelle-
(1) Ou au taux de l'utilité, de la satisfaction, de la jouissance du degré inférieur qu'un homme raisonnable pouri-a encore atteindre avec son bien : il est sous-cntendu ici (|u'on commence par se procurer les satisfactions les plus ;plus importantes et (ju'on descend successivement par degré jusqu'au plus bas.
ment le cultivateur a d'autres produits, il a du bétail, etc., il peut avoir des économies, des rentes, mais dans notre hypothèse le cullivateur n'a que ces 20 hectolitres, et la récolte a été mauvaise dans le pays entier. 11 se vendra peu de blé au marché, et ceux qui n'en récoltent pas, comme il leur en faut pour vivre, se priveront de tout pour payer leur nourriture. La raroAé ne produit la cherté qu'à cause de V importance différente des besoins et parce qu'on commence toujours par satisfaire les plus importants; on paye les moyens de satisfaction au taux de cette importance (1). Si au lieu de 20 hectolitres notre cultivateur en a récolté 60 ou 80, il sera tranquille sur la satisfaction de ses besoins les plus urgents, il ne s'agirait plus pour lui, pour toute souffrance, que de raccommoder un vieux vêtement au lieu de le remplacer; en ce cas notre homme sera plus coulant si on lui demande à acheter du blé, il se fera payer la privation qu'il aura à s'imposer, mais l'évaluation sera en rapport avec la nature de son abstention. — Ou'arriveraitil, si la récolte, dépassant toutes les prévisions, atteignait 200 hectolitres? Dans ce cas, 50 hectolitres resteraient peut-être dans les champs comme dénués de toute valeur,, ou ne valant pas les frais de la moisson, et 50 autres serviraient à des emplois auxquels on n'aurait jamais songé en d'autres temps. Il va sans dire qu'il s'agit ici de la récolle de tout un pays, que tous les cultivateurs souffrent à peu près également et que la valeur, devenue prix moyen, est la résultante d'un ensemble de circonstances.
Peut-être aurait-il mieux valu, dans l'intérêt de la démonstration, prendre pour exemple une caravane du désert
(1) Celui qui donne un million pour un diamant possède déjà dos cliàteaux, des carrosses et tout ce qui fait l'agrément de la vie, et il lui reste des tas d'or. En pareil cas, s'il a quelque orgueil ou quelque vanité, le tas d'or aura moins de valeur pour lui qu'un diamant qui sera cent fois plus beau et plus cher que tous les diamants possédés par ses rivaux, ses émules, ses amis et ses adversaires. Le prix du diamant est donc un prix de passion (vanité,, orgueil).
mourant de soif qui trouve de l'eau. Ou aussi on aurait pu penser à Robinson dans son île. Nous l'aurions supposé en possession de cinq sacs de blé : l'un lui est strictennent indispensable pour vivre ; le deuxième le met à son aise pour la nourriture, lui procure la santé et la vigueur; le troisième sert à entretenir une chèvre qui lui fournit du lait; le quatrième lui permet de faire une boisson fermentée ; il offre le cinquième à des oiseaux dont il aime le chant. Pendant qu'il possède ces cinq sacs réunis, si quelqu'un pouvait lui demander d'en céder ?m, il se dirait: si je cède un sac, alors adieu chanteurs aériens, je ne vous aurai plus autour de moi. Ce n'est que sur ce point qu'il pourrait transiger, non sur sa nourriture. Donc, un sac (n'importe lequel, et non seulement le cinquième) vaut pour lui le plaisir d'entendre chanter des oiseaux. S'il aime mieux entendre les oiseaux que de boire de la bière, sa classification serait différente, mais il n'en aurait pas moins évalué le sac de blé au taux de sa moindre jouissance, de sa plus petite privation. Veuillez noter que Robinson étant seul, il ne s'agit pas d'échange, mais de l'attribution de valeur qu'un homme peut faire dans sa pensée.
La valeur est donc un rapport que chacun apprfkie selon son propre jugement intéressé. Un colon qui, dans une île, posséderait six chevaux et point de vache estimerait autrejncnt la valeur relative ou comparée de ces deux animaux qu'un colon qui disposerait de six vaches et n'aurait point de cheval, et après chaque troc qu'ils pourraient faire, leur opinion changerait. C'est pour cette raison ([u'on dit que la valeur est subjective : les choses ont la valeur (ju'on leur attribue, chacun selon ses besoins, ses goûts, les difficultés qu'il éprouve de les satisfaire, les souffrances qui lui en causerait la privation. Et c'est encore l'appréciation de chacun qui agit dans les échanges, de sorte que la différence entre la valeur d'usage et la valeur d'échange n'est pas aussi
tranchée qu'on l'a dit et qu'à certains égards c'est la môme. Si nous nous arrêtions ici, nous n'aurions pas expliqué tous les phénomènes se rapportant h la valeur; il va encore ceux, qu'on a classés comme valeur ohjectivr. En réalité, cette valeur, nous l'avons déjà dit, est également fondée sur le jugement des hommes, non plus sur l'opinion d'un seul, mais sur le sentiment ou l'expérience concordante de tous ou d'un grand nombre. C'est parce que certains produits sont universellement désirés, « demandés » et trouvent de nombreux preneurs, que la division du travail a pu naître, et que l'échange a pu s'établir sur une grande échelle. Mais dès que nous passons de la valeur subjective — qui est un sujet net et clair — à la valeur objective, celle qui donne lieu à des échanges suivis, professionnels — oii l'échange n'est plus uniquement un moyen, mais souvent un but, alors il est difficile de ne pas confondre fréquemment la valeur avec le prix. Le prix est une notion claire, précise, concrète, tandis que la valeur est une notion vague, discutée, abstraite. L'abstrait ressemble au perfide élément, le concret à la terre ferme, et la plupart des hommes ont une tendance à se sauver de l'un sur l'autre. Ainsi, combien vaut cela? signifie : quel sera le prix de cet objet? Le plus souvent personne ne le sait au juste; on évalue, on compare, on devine. Mais dès que l'objet est payé, ce n'est plus le vague : combien vaut^ mais le positif: combien coûte cela? qu'on emploie, quand on parle correctement. On répond à cette question par un chifîre précis : leprix. C'est le prix, et lui seul, qui fait connaître la valeur d'échange effective, concrète, dans un cas donné. C'est naturellement au chapitre Prix que nous examinons comment les prix se forment.
Nous avons déjà fait pressentir la divergence des opinions qui règne parmi les économistes sur le sens scientifique du mot valeur. Turgot avait cependant bien commencé et il est resté
supérieur à plus d'un de ses successeurs. Nous allons le montrer par quelques courtes citations. Dans l'écrit : Valeur et Monnaie, nous lisons, après l'explication du sens littéral du mot latin valere, « le mot valoir a pris dans la langue française un autre sens fort usité, et qui, quoique différent de l'acceptation qu'on donne dans le commerce à ce mot et à celui de valeur, EN EST CEPENDANT LA PREMIÈRE BASE (p. 79) (1). Il exprime Cette bonté relative i\ nos besoins par laquelle les dons et les biens de la nature sont regardés comme propres à nos jouissances, à la satisfaction de nos désirs. » Turgot dit expressément que cette valeur n'a « aucun rapport à la valeur commerçable » et qu'elle existe pour l homme isolé, que l'homme est seul juge, si un objet est bon ou mauvais « propre à sa jouissance » ou non. Plus loin il distingue entre les besoins et entre les moyens de les satisfaire; nous trouvons déjà (p. 83) « qu'il les évalue à raison de leur importance pour sa conservation et son bien-être. » Toute la vérité est en germe dans cette proposition, mais Turgot l'a plutôt sentie, ou il l'a entrevue, mais il n'en a pas compris toute la portée.
Turgot cite ici une vérité que M. l'abbé Gagliani (Galiani) énonçait vingt ans plus tôt, dans son traité Délia Moneta, avec tant de clarté et d'énergie, mais sans développement, en disant que « la commune mesure de toutes les valeurs est l'homme». Le même Galiani dans le chapitre ii du Livre 1" de ce même owwdigQ à\i: Essendo varie le disposizioni degli animi nmani e varii i bisogni,vario e ilvalor délie cose, ainsi l'homme évalue et il gradue la valeur selon ses besoins.
Les physiocrates n'ont pas suivi la voie indiquée par Turgot, ils se sont attachés à l'acception la plus vulgaire du mot valeur, qui « consiste dans le rapport d'échange qui se trouve entre telle chose et telle autre, entre telle mesure d'une production et telle mesure des autres », dit Le Trosne {/Je l'intérêt social, ch.iv). Il ne distingue presque pas la valeur du prix, « dans les discussions économiques, il s'agit de la valeur vénale, dit-il relativement à l'état des richesses d'une nation. » L'auteur semble confondre la richesse d'une nation avec la valeur en argent de ses biens. (Voy. anlc ce que nous avons dit du mot richesses.)
(1) Nous citons d'après l'édition GuiUaumin des OKiivres de Turr/o(, t. I<^r.
Le Trosne, discutant les opinions de Condillac, n'insiste tant sur la valeur vénale, que parce que ce dernier avait conservé le point de vue de l'utilité. « La valeur des choses, dit Condillac [Le Commerce et le Gouvernement, ch. I"), estdonc fondée surleur utilité, ou, ce qui revient au môme, sur l'usage que nous pouvons en faire... Or, puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel qu'un besoin plus senti donne aux choses nne plus grande valeur, et qu'un besoin moins senti leur en donne une moindre. » C'est incontestable; seulement, il s'agit ici de la plus ou moins grande intensité d'un môme besoin, tandis qu'il eût été plus fécond de comparer entre eux les différents besoins. En tout cas, pour Condillac, la valeur est subjective.
Nous avons vu plus haut, p. 112, qu'Ad. Smith donne de la valeur une définition qui ne diffère guère de celle de Le ïrosne, il appelle seulement valeur en échange ce que Le Trosne nomme valeur vénale ; — l'un parle anglais et l'autre français, c'est tout. Il n'est pas surprenant qu'Ad. Smith n'ait pas eu sur toutes les parties de l'Économique les vues nettes que nous aimerions à lui attribuer, la science aussi commence par être une nébulosité, et il faut du temps et du travail pour en faire un astre lumineux. Ainsi, selon Smith, l'économie politique s'occupe exclusivement de la valeur d'échange, et pourtant il dit : l'homme est pauvre ou riche, selon le plus ou moins de choses nécessaires, utiles ou agréables dont il peut se procurer la jouissance: or, à la rigueur il peut se procurer les jouissances les plus importantes, sans mettre en mouvement l'échange, donc si l'échange joue en effet un grand rôle en économie politique, il ne l'absorbe pas en totalité.
Ricardo se fonde sur la proposition de Smith qui vient d'être citée, pour opposer la valeur ;\ la richesse [Principes, chap, xx), ce qui lui est facilité par sa définition étroite de la valeur, car elle n'est pour lui qu'un taux d'échange. Il ne se donne môme pas la peine de la délinir, le sens lui semble connu de tout le monde, de sorte qu'il s'occupe simplement de rechercher la cause de la valeur et les circonstances qui en affectent le taux. Ce qui gâte un peu l'ouvrage de Ricardo à mes yeux, surtout son chapitre xx, c'est la polémique avec J.-B. Say. Dans toute polémique on est exposé à accentuer les différences de doctrine, et le lecteur n'est pas toujours sûr d'avoir la juste me-
sure des opinions de rautour, surtout quand la discussion a lieu entre contemporains. Quoiqu'il en soit, je ne puis trouver que très contestables les propositions que Ricardo formule dans cechapitre, ellesreposenttoutes sur ce principe erronné — nous le réfutons plus loin — que la valeur et toujours produite par le travail (1).
La plupartdes Anglais ont suivi la voie ouverte par Ad. Smith ; J. St. Mill lui-même n'a rien ajouté de saillnnt. Pour lui « la valeur » c'est toujours la valeur d'échange, pour la valeur d'usage il préfère, comme J.-B. Say, employer le mot utilité; selon lui, il faut qu'une utilité soit d'une rareté relative pour être échangeable. Mill n'emploie la valeur d'usage que pour marquer le point extrême de la valeur d'échange: personne n'accordera pour un objet un prix supérieur à l'utilité qu'il a pour lui. On rencontre ici l'élément subjectif, quoique un peu vaguement, chacun est juge de la valeur et cela d'après les deux éléments déjà indiqués : les services qu'il attend de l'objet, les difficultés à vaincre pour se le procurer. Constatons qu'en parlant valeur d'échange on emploie souvent, presque sans en avoir conscience, le mot prix.
Cairnes est un de ceux qui ont« éliminé » de l'économie politique toute autre acception du mot valeur que celle de valeur en échange, ou plus étroitement encore the ratio in wliich commodities in open mai'ket are exc/ianged against each other. [Some- Leading Priiiciples, chap. i). Nous retrouverons cet auteur quand nous parlerons des prix. Il en est de même d'Amasa Walker [The science of ivealth). Comme Mill, lesavant professeur américain voit dans la valeur « un objet, pouvant satisfaire un désir humain et obtenu au prix d'un efiort» (chap. m). Quant ù la î;a/Me (valeur), c'est a poiver in exchange, un pouvoir d'échange, et ce pouvoir ne vient jamais de la nature — qui travaille gratis — mais de l'effort de l'homme ; A. Walker s'appuie, comme on voit, sur Bastiat, qu'il cite d'ailleurs. Le fils d'Amasa, M. Francis- A. Walker (/*o/i//fa/ Economg, New-York, 1883) rejette également le double sens du mot valeur, la valeur d'usage est pour lui l'utilité, la valeur d'échange, le pouvoir d'échange. Ces auteurs ne distinguent pas entre l'utilité offerte par la nature e^ celle créée par les efforts de l'homme, de sorte qu'ils cout'on-
(1) Et remarqucz-lc, Ricardo rend justice au capital, sculoniont il le laisse dans l'ombre (par oubli?) là où il aurait dû le mettre en hnnièrc.
dent riitiliti'' du canot que Rohinson a produit après un long travail, avec l'utilité de l'aii- qu'il respirait en ramant.
Un autre Américain bien connu, II.-C. Carey, croit servir la science en faisant de l'esprit. Il définit l'utilité : « la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature )>, la valeur: « la mesure du pouvoir de la nature sur l'homme, de la résistance qu'elle offre à la satisfaction de ses désirs. Elle est limitée parles frais de production. » [Unily of law, p. 376, Philadelphie, 1873.) Nous savons par d'autres passages que l'auteur ne pense qu'à la valeur d'échange, presque au prix. Pour Mill, les deux Walker, Carey et beaucoup d'autres, le prix est une valeur énoncée en monnaies.
Nous mentionnerons encore deux économistes anglais parce qu'ils ont des prétentions, en partie justifiées, à l'originalité, c'est M. IMacleod (1) et Jevons (2). M. Macleod reconnaît bien que la valeur consiste en une estimation qui s'applique à une chose utile, mais il ne la comprend qu'au moyen d'une comparaison, à l'occasion d'un échange. Il n'y a donc en économie politique que la valeur d'échange, laquelle, si elle est exprimée eu monnaie, constitue le prix. M. Macleod se distingue moins par sa définition de la valeur, que par son opinion sur l'origine ou la cause (purement subjective) de la valeur que nous aurons plus loin l'occasion de faire connaître. Citons cependant ce passage remarquable sur le caractère subjectif de la valeur: Value ^ then^ like colour and sound, exists onlij in the human mind. Tliere is neither colour, nor sound, nor value in nature. To say that a thing is usefiil is entirehj the resuite of a certain stat of mind {Princlples, p. 321). Jevons aussi fait découler la valeur de l'échange et cite Genovesi, un économiste élalien du dix-huitième. siècle, qui dit : Échanger, c'est donner le superflu pour le nécessaire, défmition que Jevons corrige en intercalant deux fois le mot comparativehj , qu'il faut traduire ici i^3iT -relatif. Le sens d'une appréciation subjective est latent dans cette définition, mais n'attire pas l'attention de Jevons, dont nous citerons encore cette proposition : « Bien que l'échange
(1) Tfie Principles of economical philosophy, 2" édit., Londres, chez Longmans, Green, etc., 1872.
{'Z)T'ie Tlieorie of political economy, 2' édit., Londres, Macmillan et C, 1879. Nous avons ces deux ouvrages sous les yeux, mais comme nous sommes obligé de condenser, de résumer, nous nous servons en même temps du Primer de Jevons et de VEconomies ^or Berjinners de M. Macleod.
ne puisse pas créer la matière de la richesse il crée de la richesse en donnant de l'utilité à la matière» (soit: l'objet n'était pas utile pour vous, mais il est utile à un autre).
Jevons a encore introduit deux nouvelles expressions dans la langue économique, dont l'une, ratio of exchange (1), pour valeur, laisse à désirer. Le « taux » de l'échange est plutôt représenté par le prix courant. Bien plus méritoire est la notion du final degree of utility mise au jour par Jevons dans son Traité. Il trouve qu'il faut distinguer entre l'utilité totale d'une chose, et l'utilité relative de chaque partie. Il ne s'agit ici que de choses indéfiniment divisibles, où une partie ressemble à l'autre (une matière collective, sable, eau, etc.). Or, ces parties n'ont pas tous la même valeur pour le possesseur. S'il lui faut 100 grammes de pain pour apaiser sa faim, les premiers 10 grammes lui seront plus nécessaires que les deuxièmes et les troisièmes, et les dixièmes 10 grammes le seront le moins, car, à la rigueur, 90 grammes suffiraient; le pain dépassant 100 n'aurait (momentanément) aucune utilité pour lui, Jevons (p. 37) pose donc en principe que the degree of utility varies ivitli the quantitg of commodity , and ultimalty decreases as that quantity increases. « Il n'y a pas de bien, continue-t-il, que nous continuons à désirer avec la même force, quelle que soit la quantité que nous en possédions déjà. Tous nos appétits se trouvent plus ou moins tôt satisfaits à satiété, ce qui veut dire que nous en avons assez et que le surcroît serait sans utilité pour nous. » — Jevons cite page 58 et suivante la loi de variété de Senior (« nous désirons plutôt la variété que la quantité «), la loi de la subordination des besoins de Banfield (« il y a des besoins plus ou moins urgents et l'on commence toujours par satisfaire les plus urgents »), et un auteur trop peu connu, Richard Jennings {Natural Eléments of Polit. Econ., Londres, Longmans, 1855), mais nous devons nous borner à renvoyer à ces ouvrages. Voyez aussi plus loin la théorie de M. Menger, mais Jevons peut en quelque sorte être considéré comme le précurseur de M. IMenger, qui a cependant tracé sa propre voie.
J.-B. Say a peut-être été le premier à supprimer la double
(1) Money and meclianism of exchan;je (Londres, Kcsaii Paul, 'rrencli aiul C", 1883, G<' édit.). Dans ce volume, p. [), il montre aussi <iue l'iiulité et la valeur ne soûl pas identiques.
définition de la valeur présentée par Ad. Smith (valeur d'usage et valeur d'utilité) pour ne parler que d'utilité et de valeur. La valeur résulte d'une comparaison, car il faut mettre en présence au moins deux objets pour qu'il y ait échange. Toutefois, pour qu'une chose ait de la valeur, il faut qu'elle ait de l'utilité. « Les hommes n'attachent du prix qu'aux choses qui peuvent servir à leur usage » {Cours complet, 3" édit., p. 78). Et qui est juge de l'utilité ? J.-B.Say répond (p. 79) :... « La vanité est quelquefois pour l'homme un besoin aussi impérieux que la faim. Lui seul est juge de l'importance que les choses ont pour lui et du besoin qu'il ena ». La même pensée est exprimée page G9, en note, où J.-B. Say cherche à réfuter l'opinion de son frère Louis Say, qui mesure la valeur d'une chose d'après Vinconvénient qui viendi'aii à résulter de sa privation. A quoi J,-B. Say oppose la question : « mais qui est le juge de la grandeur de cet inconvénient? Il peut y avoir sur ce point autant d'avis que de personnes ». Ce n'est pas une réfutation, cela. J.-B. Say ne vient-il pas de dire : « Lui seul est juge »... Il est donc libre de mesurer la valeur ou l'utilité, soit du plaisir qu'il en tire, soit de la peine qu'elle lui évite.
Si l'homme est seul juge de l'utilité — comme il n'y a pas de valeur sans utilité (p. 78) — l'homme est aussi seul juge de la valeur (1). J.-B. Say se trompe donc en exigeant qu'il y ait au moins deux hommes pour qu'on puisse parler de valeur ; ceci ne serait vrai que si, comme le demande Jevons, on remplace les mots valeur d'échange par taux d'échange {ratio ofexc/mnge), ou môme par prix (à la bonne heure). Toute la démonstration de J.-B. Say nous porte à croire qu'il ne pense qu'au prix, car à chaque instant il pose des évaluations en argent. On peut lui reprocher aussi d'opposer la valeur naturelle à la valeur sociale (valeur d'échange), car la valeur naturelle est purement et simplement l'utilité (gratuite) et ce qu'il appelle valeur sociale est simplement ce que nous avons nommé bien économique « une utilité acquise ou produite par un effort ». Gomment, selon lui, classer le canot de Robinson, qui n'est ni une valeur naturelle, puisqu'il est le produit d'un travail, ni une valeur sociale, puisqu'il n'est pas échangeable? C'est l'emploi,
(t) Say, dans son Cours, t. I, p. 9, dit : « Cependant la valeur est une qualité purement morale et qui parait dépendre do la volonté fugitive et changeante des hommes. » N'«st-ce pas dire : la valeur est subjective?
an moins prématuré, du mot richesse qui l'a induit en erreur, et beaucoup de ses successeurs avec lui.
Nous devons cependant excepter Rossi, son successeur immédiat. Il dit [Cours d'écon. pol., t. I, Guillaumin, 4' édit., 1863, p. 33) : « La valeur n'est que l'expression d'un rapport, €t d'un rapport essentiellement variable. C'est le rapport de nos besoins avec les choses, et nul n'ignore que nos besoins sont à la fois divers et mobiles »... Et plus loin : « La valeur en usage est l'expression d'un rapport essentiel qui domine toute l'économie politique ; le rapport des besoins de l'homme avec les objets extérieurs. La valeur en échange n'est qu'une forme de la valeur en usage : elle dérive du même priacipe. Otez à une chose la propriété de satisfaire nos besoins, elle n'a plus de valeur en échange, car elle n'est bonne à rien, elle n'est utile pour personne »... « EnOn, la valeur en usage dure tant qu'existe le rapport entre les objets et les besoins de l'homme. La valeur en échange n'existe réellement qu'au moment même de réchange. » On objectera peut-être à Rossi qu'il a raison au fond, mais qu'il a tort de parler de valeur en usage (ou d'usage), c'est utilité qu'il faut dire. Mais l'objection ne serait pas fondée. Il y a des degrés dans rutililé et il y en a dans les besoins. Apaiser la faim est un besoin plus grand que celui d'aller au théâtre, et pour l'apaiser, on préférera un alim.ent à un autre. D'ailleurs le même aliment a plus de valeur quand il est le seul dont on dispose, que lorsqu'on a l'embarras du choix. La valeur d'usage explique seule l'influence de la rareté et de l'abondance sur le taux des échanges.
A.-E. Cherbuliez [Pi^écis de la Science écon., Guillaumin, 186^) ne reconnaît que la valeur d'échange, il est même très dur pour ceux qui pensent autrement qui lui. Nous ne citerons que le passage suivant (t. I, p. 203) « .-L'utilité des choses est, comme nous le verrons bientôt, un des éléments de leur valeur d'échange, et le degré de celle lUililé contribue à déterminer cette valeur (il devrait dire le taux de cette valeur), il la détermine jDême dans certains cas exclusivemml ; mais cette utilité n'est reconnue, constatée, mesurée que par l'appréciation personnelle de chaque échangiste au moment et dans le lieu où il s'accomplit; c'est le pouvoir de satisfaction que l'échangisle attribue à la chose par lui demandée; c'est une qualité des choses, qui n'est envisagée que dans l'action qu'elle exerce comme mo-
bile sur la volonté des individus. » L'auteur est dominé à son insu par la notion du prix, sans cela il aurait reconnu que chacun possède à part soi à une estimation de ce qu'il offre et de ce qu'il demande, que deux évaluations subjectives se trouvent en présence et que ce qui devient la valeur comparée, disons objective, au moment du troc, est généralement une transaction entre ces deux opinions.
Parmi divers auteurs qui exposent à peu près les mêmes opinions, nous choisissons l'un des plus éminenls,Hipp.Passy, l'auteur de l'article Valeur dans le Dictionnaire de l E conomie politique de Guillaumin (1852). Passy, comme la plupart des économistes, commence par déclarer « que la notion de la valeur est fondamentale en économie politique », et que néanmoins c'est le mot sur lequel les économistes n'ont, jusqu'à présent, le moins pu se mettre d'accord. Tous s'en plaignent, tous ceux que nous avons nommés, Hipp. Passy compris, et beaucoup d'autres encore. Or, la confusion et le désaccord ayant pour cause le double sens du mot valeur (utilité comparée et prix)^ d'oii vient que ces défauts aient subsisté après la suppression dans beaucoup de traités de la valeur d'usage et l'adoption d'une acception unique, celle de la valeur d'échange (1). Comment un terme qui n'a qu'un seul sens peut-il produire de la confusion? Aurait-on commis une erreur dans le choix de l'acception à maintenir, ou l'erreur serait-elle ailleurs?
H. Passy ne s'explique pas sur ce point, mais il semble dire que l'adoption d'un sens unique n'a pas suffi pour faire disparaître les obscurités et les confusions. Il se décide donc à relever les confusions qui lui paraissent les plus importantes, savoir : « confusion de la valeur avec le prix; confusion entre la valeur et quelques-unes des circonstances dont elle subit l'influence; confusion entre la valeur et la richesse; et comme conséquence de cette dernière^ recherche d'une mesure introuvable de la valeur. »
Et d'abord, tous les auteurs nommés jusqu'à présent défi-
(1) Joseph Garnier, Traité d'écotioinie politique, 8« odit., Paris, Guillaumin, 1880, p. 270, dit: « Cette distinction, fondamentale quant aux idées, est de la plus haute importance, rjuant aux termes, pour éviter les co?ifusions auxquelles n'ont pas échappé la plupart des économistes pour n'avoir pas pris la précaution que nous indiquons ici » (de ne parler que de la valeur d'échange).
nissentle prix une valeur exprimée en argent, par conséquent, tous ont la même notion du prix, et s'il y a désaccord, c'est que ceux qui ont péché l'ont fait sans en avoir conscience, H. Passy comme les autres. J'ajouterai que c'est la conséquence du choix de la définition : valeur = pouvoir d'écliange. Voici la preuve de la confusion inconsciente à mettre à la charge de H. Passy (p. 806) : « Les choses dont la possession nous est nécessaire, utile ou agréable, sont nombreuses et diverses, et nul n'obtient celles qui lui manquent qu'à la condition d'en céder d'autres qui soient à sa disposition. De là des échanges qui, en déterminant en quelle quantité une chose est acceptée ou livrée contre une autre, ont pour effet d'établir entre toutes des rapports de valeur. » Que me parlez-vous de quantités, quand il s'agit de valeur? Puis quand vous comparez, à titre d'exemple, i hectolitre de vin, une fois avec 1 hectolitre de blé, et une autre fois avec 120 litres de blé, vous vous exprimez comme si c'était la valeur (la valeur absolue) qu'on a fixée, tandis qu'il ne s'agit que de deux évaluations individuelles, celle de A et celle de B. Or, on ne peut penser à une valeur courante, et surtout à des quantités, qu'en se laissant influencer par la notion du prix.
A cette occasion, H. Passy croit devoir relever deux erreurs : 1° « il n'y a rien de tel qu'une valeur collective, formée de la réunion de valeurs particulières susceptibles de fractionnement, de degré ou de mesure. » Cette « valeur collective » n'est pas une idée claire, en tout cas, en voici trois réfutations : Ambroise Clément [Essai sur la Science sociale, t. I, ch. xi) dit qu'on peut évaluer en argent les diverses valeurs et en faire une valeur collective; les commerçants procèdent ainsi tous les ans. A. Clément pensait au prix ici. Mais voici deux réfutations oii l'argent n'intervient pas. Quand vous allez au Congo et que les marchands noirs vous olïrent une défense d'éléphant, que demandent-ils en échange? Us demandent toute une série d'objets à la fois : tant de fusils et tant de poudre et tant de sabres, tant de toile, de verroterie, de miroirs, etc., et l'importateur marchande avec eux, ajoutant un couteau, retirant une hache, qu'il remplace par une scie... et ces cin([uante ou soixante objets font la valeur de la défense d'éléiihanl. D'un autre côté, vmi grenier plein de blé (supposons 100 h.) ne peut-il pas être fractionné? 11 faut môme
absolument qu'il le soit, pour qu'on se rende compte de sa valeur puisqu'il se vend i\ l'hectolitre.
La valeur étant « le rapport existant entre deux choses échangées », H. Passy en conclut qu'il ne saurait se produire une hausse ou une baisse générale des valeurs. Il cite à titre d'exemple le vin et le blé. « Du moment où il faut céder plus de froment pour avoir une quantité donnée de vin, on cède moins de vin pour avoir une quantité donnée de froment. » A quoi A. Clément objecte que la saison peut avoir favorisé à la fois le froment et le vin, ces deux denrées sont devenues l'une et l'autre plus abondantes, de sorte « que chacune d'elles obtiendra en échange une plus (jrande quantité de Vautre (p. 260j, ainsi, au lieu de 1 hectolitre pour 1 hectolitre, on donnera 2 hectolitres pour 2 hectolitres. A. Clément croit qu'ainsi les valeurs hausseront en même temps ou simultanément (c'est lui qui souligne). Comment n'a-t-il pas vu que les valeurs, c'està-dire le rapport n'a pas changé! C'est que la notion cachée du prix a exercé son influence. A. Clément n'a donc pas réfuté Passy; mais si Passy n'a pas, comme A. Clément, dit une niaiserie, il nous a offert un truisme, et ce truisme est encore un effet indirect de la notion de prix qui domine l'argumentation à son insu. Ne dit-il pas plus loin que, si la valeur de l'argent baissait, le prix de toutes choses s'élèverait? c'est par opposition à cette pensée qu'il a déclaré : que les valeurs de toutes les choses ne peuvent s'élever à la fois, ce qui va sans dire lorsqu'on compare deux choses pour mesurer l'une par l'autre.
La seconde « confusion » dont parle Passy n'est que dans son esprit, « Les circonstances dont elle (la valeur) subit l'influence », ce sont les causes de la valeur (par exemple, le travail) mises en avant par quelques économistes. Il y a là des erreurs, et non des confusions. La cause de la valen.r est une question que nous traitons plus loin.
La troisième confusion, celle qu'on fait entre la valeur et la richesse, lui semble facile à faire disparaître, du moins pour la richesse privée. « 11 suffit donc à un particulier de constater la valeur en argent, le prix de chacune des choses qui sont en son pouvoir... » (p. 809). Cela, en eflet, n'est pas nouveau. Le savant économiste mentionne ensuite une richesse des peuples quelque peu mystérieuse, indépendante de la valeur des cho-
ses et qui ne semble pas composée de l'ensemble des richesses particulières; je ne crois pas devoir m'arrêter pour examiner ce point (I).
Reste la quatrième confusion, la « recherche d'une mesure introuvable de la valeur ». H. Passy croit impossible de trouver cette mesure. « Il aurait fallu une valeur pour mesurer la valeur, et où en trouver une qui ne fût elle-même le produit d'un rapport, et par cela même non moins mobile et variable que les autres valeurs auxquelles on prétendait la rapporter à titre d'étalon comparatif? » S'il s'agissait de mathémalique pure, H. Passy aurait raison, mais pour les besoins de la pratique, la monnaie rend parfaitement le service d'une mesure de la valeur h uu moment donné (v. le cbap. Monnaie). Sans doute les métaux recherchés — or, argent — sont, selon les époques, plus ou moins abondants, par conséquent plus ou moins précieux; mais comme la monnaie est d'un côté, et tous les objets achetables (ou vendables) de l'autre, le rapport entre ces objets n'en est pas changé. Et c'est là l'essentiel, comme cela ressort de l'exposé même de Passy (v. p. 809). Si je veux savoir combien je suis riche, j'évalue mon avoir en argent et je calcule ce que je feux acheter pour cet argent.
Nous passons plusieurs économistes distingués de l'école française qui n'auraient rien à nous offrir de nouveau sur la valeur, pour nous arrêter un moment sur le Traité (Técon. polit. de M.Courcelle-Seneuil (2"= édit. Paris, Amyot, 1867, t. I") qui est un des auteurs français qui ont le mieux exposé la nature de l'utilité et de la valeur (d'échange). Il y a certainement sur ces matières moins de « confusion » dans ce livre que dans beaucoup d'autres. Un moyen mécanique de clarté consistait à éloigner l'une de l'autre ces deux notions parentes : l'utilité fut placée dans les définitions, page 40, dans le livre I""", Production et la valeiH*, p. 232, dans le livre II, Ajtpropriation, sous la rubricjue de ï Ech.ange. Nous vuilà déjà partiellement renseignés. M. Gourcelle-Seneuil déclare l'utilité « un rapport de l'homme à la chose. » L'homme est seul juge de l'utilité, et môme, si l'homme croit une chose utile, elle l'est pour lui, lors môme ([u'ilse tromperait et n'y trouverait pas les qualités qu'il
(1) L'auteur pensait pcut-ôtrc à l'iafluoncc, au prestige et à d'autres biens immatériels. Avons-nous raison de nous opposer à l'emploi du mot richesse en économie politique?
suppose. » L'utilité est donc subjective, c'est évident, mais M. G. -S. croitque l'ulililô peut aussi être objective — attachée à l'objet, elle existerait alors indépendamment du jugement de l'homme, — ce qui semble contradictoire (l).Le savant économiste le sent lui-même, puisqu'il parle d'une utilité latente, en puissance, c'est celle d'un objet dont on ignore les propriétés (Du reste, on pourrait donner le nom d'utilité objective à celle qui serait admise par tous les hommes).
M. G. -S. n'ignore pas qu'il y a des utilités de divers degrés — c'est à la distinction de ces degrés que s'applique la valeur (d'usage ou subjective), — seulement cet économiste croit qu'il n'y a pas, entre les divers besoins, de mesure commune. S'il demande une mesure objective, un mètre, des poids, il a raison; mais l'utilité est subjective, c'est l'intéressé qui juge si un pain a pour lui plus de valeur qu'un livre. Comparer des utilités, c'est évaluer, évaluer renferme la notion de valeur.
Nous parlions de l'utilité; passons à la valeur. M. Gourcelle-S. dit (p. 232) : « Où il n'y a pas d'échange, il n'y a pas de valeur. Or l'échange n'est pas un fait nécessaire » et une utilité qui n'est pas l'objet d'un échange n'aurait pas de valeur. Pas de valeur exprimée — celle qu'on pourrait appeler objective, pas de prix - soit. mais pas même une valeur estimée? Avant de procéder à l'échange, est-ce que chacun n'estime pas l'objet, ou même les deux objets proposés à l'échange, chacun des deux échangistes les évalue à sa manière avant l'opération, et s'il y a marchandage, on répète l'évaluation à plusieurs reprises. Avant de se décider au troc, on compare nécessairement les deux valeurs (les deux prix?) et non les deux qualités, puisqu'il n'y a point, pour celles-ci, de « commune mesure » (p. 41).
M. de Molinari a donc raison de dire que « la valeur existe indépendamment de l'échange; l'échange le manifeste sans le créer », et certainement iM. Yves Guyot a tort de ne voir dans la valeiu' qu'un rapport entre les possesseurs d'utilités, « le rapport de l'utilité possédée par un individu au besoin d'un autre individu )).Avantd'échanger deux utilités, chacunles
(1) La contradiction semble avoir sa source dans une proposition précédente. L'homme peut bien considérer une chose comme utile, bien qu'elle ne le soit pas, mais cette erreur d'appréciation rend-elle la chose apte à rendi'e un service? Si vous prenez du sucre pour du sel, le sucre change-t il de nature pour vous être agréable?
év.alue, il faut qu'il s'établisse entre eux un accord fondé sur deux appréciations différentes (puisque la valeur est subjective), tandis que la définition de M. Y. Guyot [La science économ., 1" éd., p. 66) n'indique pas cette évaluation de deux utilités, car il ne s'agit que d'une seule utilité comparée au besoin d'autrui (il est plutôt question de cadeau que de vente ou troc ici).
Proudhon a fait trop de bruit pour que nous puissions complètement l'ignorer; il suffira d'examiner la contradiction qu'il a cru trouver entre l'utilité et la valeur [Contradictions économique, 1. 1, ch. II, p. 62 de l'édit. de 1867). « L'utilité est la condition nécessaire de l'échange ; mais ôtez l'échange et l'utilité devient nulle : ces deux termes sont indissolublement liés. Où est-ce donc qu'apparaît la contradiction?
<( Puisque tous tant que nous sommes, nous ne subsistons que par le travail et l'échange, et que nous sommes d'autant plus riches que nous produisons et échangeons davantage, la conséquence, pour chacun, est de produire le plus possible de valeur utile, afin d'augmenter d'autant ses échanges, et partant ses jouissances. Eh bien, le premier effet, l'effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir : plus une marchandise abonde, plus elle perd à l'échange et se déprécie commercialement. N'est-il pas vrai qu'il y a contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats? »
On pourrait répondre on traduisant ou parodiant ainsi ce prétentieux raisonnement : Dans cette vallée des larmes il est agréable de manger des gâteaux, mais si vous en mangez trop, vousvous attirez une indigestion. Ce qui revient à cet axiome emprunté à la morale : tout avec mesure (i). Mais nous allons prendre la « contradiction » plus au sérieux. D'abord il dit : Otez l'échange et l'utilité devient nulle; or cela est faux, tout à fait faux. Comment les fruits que vous avez cultivés ne vous nourriiaient pas? Proudhon confond le prix des choses avec leur utilité. On n'est pas riche parce qu'on possède une somme d'argent, mais parce qu'on dispose de beaucoup d'utilité. Le pain est-il moins nourrissant quand il coûte 60 centimes au lieu de 80, ou le manteau est-il moins chaud, (juand le drap a
(1) Il n'est pas impossible que Prnudiion ait emprunté ce raisonnement à Lauderdalc. Nous sommes loin d'avoii" donné toutes les réfutations possibles du sopliismc de Prnudhon, celle que nous jirésentons nous paraît sul'lisaiitc. (Nous mentionnons dans le texte plusieurs autres réfutations.)
baissé de prix? D'un auli'e côté, Proiidhon semble croire qu'on peut produire del'ulile indéfiniment; que quelle soit l;i quantité qui en existe, c'est toujours l'utile, il n'y a que les échanges qui en souffrent, les valeurs ou les prix s'avilissent. Mais Proudhon se trompe : au delà d'une certaine quantité, « l'utile » cesse d'ôtre « l'utile », il ne répond plus à un besoin, et si l'ensemble des producteurs d'une denrée ont travaillé poiu- cet excédent, ils n'ont créé ni utilité ni valeur; le blé pour lequel il ne se trouve plus de consommateur ne rencontre aucun acquéreur. Il ne rend service à personne. Il n'est donc pas vrai qu'il y ait « contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats ». Proudbon abuse ici du mot nécessité. La nécessité du travail n'existe qu'autant qu'il y a des besoins à satisfaire, quand il n'y a plus de besoins, il n'y a plus de nécessité. La loi fondamentale de toute activité humaine, et surtout de l'activité économique, est d'être raisonnable. Il est déraisonnable de produiredes choses qui manquent d'utilité, qui neserventà rien. En Allemagne nous trouvons également, comme en France et en Angleterre, un certain nombre d'économistes qui n'admettent que la valeur d'échange, par exemple JMangoldt, Cohn, Rœssler, mais la plupart des auteurs : Rau, Roscher, Hermann, Schaflle, Wagner, Knies, Held, Neumann, Friedlânder, Michaélis, Menger, Bœhm-Bawerk, Wieser, Walcker (1), pour ne nommer que les plus marquants (et nous en oublions) tiennent pour les deux valeurs, ce qui ne les empêche pas de différer entre eux sur plus d'un point. Cette différence ressort un peu des noms donnés aux deux valeurs : les uns se contentent de conserver les termes d'Ad. Smith et de distinguer la valeur d'usage et la valeur d'échange, comme Hermann, Roscher etc., non sans y ajouter des développements originaux etparfois remarquables. D'autres distinguentla valeur abstraite de la valeur concrète, ou la valeur individuelle de la valeur sociale, ou la valeur subjective de la valeur objective. Quelques auteurs ont même cru devoir multiplier les subdivisions, mais, selon moi, sans profit pour la science.
(1) Parmi ces auteurs, Friedlânder, Michaélis, Knies, de B'chm-Bawerk, de Wieser (aussi Rœssler) ont publié des monograpiiies sur la valeur, les autres sont cités pour leurs traités. Nous avons omis, pour ne pas allonger la liste, tous ceux qui doivent compter dans la première moitié de ce siècle. Nous aurions encore pu nommer Hildebrandt, Riedel et quelques] autres, mais il faut savoir se borner.
11 ne faudrait pas se hâter de condamner ces tentatives d'élacidations comme des subtilités scolastiques, nous aimons trop la simplicité, ainsi que la facilité des applications à la pratique journalière, pour nous perdre volontiers dans les recherches de la théorie pure ; mais la théorie a du bon, elle n'a de repos que lorsque tous les coins du domaine sont tellement éclairés qu'il ne reste plus d'ombre. Toute théorie qui en laisse subsister est déclarée imparfaite, et on la remet de nouveau sur le chantier. Or, en Allemagne on a trouvé qu'il n'y avait pas identité entre l'utilité et la valeur d'usage, que c'était là sans doute deux concepts ayant une étroite parenté, mais enfin, que ce n'était pas la même chose. Nous allons analyser succinctement quelques-uns des auteurs que nous avons nommés ci-dessus. M. Roscher [Grundlagen der Aadonalokonomie, Stuttgart, Cotta, 18^ édit. 188G, p. 8j pense que la valeur d'usage est appréciée à un taux plus ou moins élevé, selon les besoins que le bien économique satisfait. L'évaluation porte donc sur le degré d'utilité (1) et aussi sur la quantité de peine qu'il faut se donner pour l'obtenir (ou aussi à la peine qu'on évite en l'obtenant) il y a là, ce me semble, également un échange, mais pour l'opérer, un seul homme suffit: je consacre un edort en échange du bien économique que je veux me procurer. Ce qui en vaut la peine n'aurait pas de valeur? M. Roscher (p. 1.'^) réfute le sophisme de Proudhon (|ue nous avons cité plus haut. Vous dites qu'une livre d'or est plus cher, mais qu'une livre de fer est plus utile? « Je le conteste, objecte M. R. Sans doute le fer satisfait des besoins plus nombreux et plus urgents que l'or; mais avec une livre d'or on satisfait en une plus forte proportion les emplois (besoins) de l'or, qu'on ne satisfait avec une livre de fer les besoins de fer. » (C'est-à-dire que, le fer n'est utile que si l'on en possède au moins — supposons — 100 grammes, avecune livre vous pouvez donc satisfaire cinq utilités ; quant à l'or, un demi-gramme rend déjà un service, donc, avec une livre d'or vous pouvez satisfaire 1000 utilités. Voilà pourquoi une livre d'or est plus chère qu'une livre de fer. U'est très ingénieux, mais est-ce la meilleure des explications?)
Nous ne nous arrêterons pas sur Hermauu [Untcrsuchungcn, p. 105 et suiv.), qui subilivise rationnellement la valeur d'usage,
(l) C'est ce point de vue que M. Menger a développe avec bonheur.
mais ne la distinguo pas clairement do l'Mlilité. Ran le lui reproche, et avec raison, car il ne faut ([uun mol pour une\i]ée. Raw voit la différence surtout dans le degré d'utilité et puis dans le fait que l'utilité s'applique à la personne qui apprécie. Il distingue la valeur abstraite de la valeur concrète. La valeur concrète est celle que l'individu attribue, à un moment donné, à un objet déterminé pour la satisfaction d'un besoin. La valeur (d'usnge) dépend ici de l'urgence du besoin et de l'abondance ou de la rareté des moyens de satisfaction. Rau appelle cette valeur (la concrète) valeur quantitative [Mengenwerth), je ne sais trop pourquoi. Mais l'appréciation d'un bien économique ou d'un objet utile diffère d'une personne à l'autre, et c'est celte circonstance qui rend possibles les échanges, puisqu'on donne ce qu'on a en abondance (et dont la valeur se tro\ive ainsi atténuée aux yeux du possesseur) contre ce qui fait défaut (circonstance qui en fait paraître la valeur plus élevée). La valeur abstraite, l'auteur dit aussi « valeur de genre » (^Gattungswerlh), n'est pas, comme on le pense bien, une valeur individuelle, subjective, ce serait plutôt une valeur sociale, c'est-à-dire commune à l'appréciation d'un nombre d'individus. Mais le mot genre (classe, catégorie) indique ici plutôt la nature de la valeur, c'est celle qui s'applique à un genre de besoin, par exemple aliments, vêtements. Tout le monde a besoin d'aliments, par conséquent les aliments ont une valeur abstraite (pourquoi pas absolue (1), m^ais chaque quantité d'un aliment peut avoir une valeur concrète (relative?) différente selon le goût de l'mdividu et selon l'abondance ou la rareté de l'objet.
La monographie de E. Friedlander, alors (1852) professeur à l'Université de Dorpat, Die Théorie des Wertkes (Dorpal, chez Laakmann) distingue ainsi l'utilité de la valeur: l'utilité est un rapport qui indique qu'une chose peut satisfaire à un besoin de l'homme; la valeur, le jugement porté par un individu sur la nature et l'importance de ce rapport. Cependant le jugement seul ne constitue pas la valeur, mais le jugement et le rapport réunis. Si la satisfaction -est directe ou immédiate, c'est-à-dire qu'on possède soi-même l'objet utile, c'est la valeur d'usage; si la satisfaction est indirecte, c'est-à-dire dans la possession d'un autre c'est la valeur d'échange. L'auteur entre dans des
(1) Objective vaudrait mieux. Il faut bien le dire, les distinctions de Rau n'ont pas été heureuses, aussi n'ont- elles pas fait fortune.
subdivisions et des distinctions auxquelles nous croyons inutile de nous arrêter.
"M. 0. Michaélis, Dus Kapiicl vom Werthe [dans ses œuvres complètes, Berlin, F. -A. Herbig, t. II, p. 239 et suiv. (1)] u fourni un travail bien supérieur à celai de Fricdlander, il n'était pas tenu, comme ce dernier (qui écrivait pour un jubilé) de noyer sa démonstration dans des phrases sentimentales. M. Michaélis part des besoins de l'homme et des efforts à faire pour créer les utilités qui doivent les satisfaire et conclut en disant que (i la valeur d'une utilité consiste dans l'effort que sa possession évite au possesseur « (déflnition très semblable à celle donnée par LouisSay et même parBasliat), ou aussi : « La valeur d'une utilité consiste dans la somme des efforts que je serais disposé ou forcé de dépenser pour me mettre en sa possession. » M. Michaélis fait remarquer qu'il a défini la valeur sans employer la notion de l'échange, en quoi, dit-il, je diffère de Bastiat, dont la définition suppose l'échange et se confond presque avec celle du prix. Il préfère aussi sa définition à celle de M. de Molinari, qui ajoute la rareté à l'utilité pour constituer la valeur; il croit que la notion de l'effort répond mieux à celle de la valeur. M. Michaélis soutient que beaucoup de choses ont de la valeur, sans avoir de prix (sans pouvoir être échangées). Ainsi on fait de grands efforts pour acquérir de l'honneur, on en fait dans l'intérêt de la patrie, du progrès, etc., dans tous ces cas c'est l'évaluation (subjective) de l'importance de la chose acquise on à conquérir qui constitue la valeur. La valeur n'est pas dans l'utilité, elle n'est pas objective, elle est dans l'opinion, elle est subjective. M. Michaélis tire naturellement des conséquences de son principe, mais nous ne pouvons pas le suivre ici, il ne parle qu'indirectement ou implicitement de l'échange, et son travail réfute complètement Proudhon, quoiqu'il ne le nomme pas (La production doit être conduite par la raison).
M. Scl)uffle,de son côté, dit que l'utilité produite, c'est-à-dire lebien économique, a de la valeur indépendammentde l'échange et rappelle Robinson « cet inévitable figurant des démonstrations élémentaires de l'économie politique » qui n'a que deux mesures de la valeur, l'étendue de l'utilité d'une chose, et la peine qu'il faut se donner pour la produire. L'échange ne joue
(1) Ce travail a paru d'abord dans la Viericljahrschrifi de faucher, chez le môme éditeur.
donc aucun rôle ici. 11 reprend {Kapitalismus und Socialisnnis, Tubingue, I.anpp, 1870, p. 31 et suiv.) : « La valeur est plus que rulilité tiiatérielle extérieure, c'est l'importance du bien (économique) dans l'estimation et dans le sentiment économique de l'individu, importance qui tient compte des frais et de l'utilité spéciale actuelle. Seule l'utilité désirée, reconnue, ayant causé des frais, a de la valeur. » L'auteur développe celte proposition cpii nous paraît intelligible par elle-même; nous constaterons seulement qu'il étend la valeur aussi aux choses immatérielles qui se trouvent dans les conditions ci-dessus indiquées, et qu'en mettant l'utilité en rapport avec les frais, la contradiction que Proudhon prétend avoir découverte ne peut pas surgir (toujours si les hommes sont raisonnables). Du reste M. Schaffle ne voit dans l'échange qu'une comparaison implicite de la valeur en usage et des frais de production, ce qui veut dire : vaut-il mieux que je produise l'objet ou que je me le procure par l'échange? L'estimation de la valeur d'échange est la préparation à la fixation du prix.
IM. Adolphe Wagner {Al/g. oder thcor. Volkswh'thsc/iaftslehre, Leipzig et Heidelberg, Winter, 187G, I, p. 37 et suiv.), avec lequel nous sommes loin d'être toujours d'accord, est en tout cas un savant dont l'opinion a du poids, et dans l'espèce, son opinion est excellente. « L'homme est naturellement enclin, dit-il, à se faire une idée nette du rapport dans lequel se trouvent les biens extérieurs et intérieurs avec ses besoins. Il y parvient par l'évaluation, opération par laquelle il attribue aux choses une valeur déterminée... La qualité d'un bien, d'être susceptible de satisfaire un besoin de l'homme, peut être qualifiée d'utilité, Vimportance qu'un homme, que le « sujet d'une économie (1) » attribue à un bien par suite de son utilité est la valeur subjective de ce bien? La valeur n'est donc pas une qualité propre aux choses, c'est une qualité (jue l'homme leur attiibue par rapport à ses besoins, et la valeur nous paraît d'autant plus grande, que le besoin est plus urgent, plus intense. L'au-
(1) J'ai évité jusqu'à présent l'emploi de ce mot économie qui est la traduction de l'allemand Wirihschaft, parce que je n'ai pas encore pu en donner une explication. « Le sujet d'une économie » veut dire : l'individu k la tête d'un ménage, d'une exploitation, qu'il administre en bon père de famille dans le sens du Code. (Tout homme qui gagne sa vie ou est à la tête d'une fortune est le '( sujet d'une économie ».)
leur divise ensuite les valeurs en valeur d'usage et valeur d'échange et considère les autres divisions et classificationscomme secondaires. Le taux de la valeur d'échange dépend de la valeur d'utilité spéciale qu'on lui attribue et des difficultés qu'il faut vaincre pour se la procurer. Pour les détails l'auteur renvoie au chapitre des prix.
M. Knies, dans la Tubin(j}ier Zeitschrift (18oo), voit dans la valeur d'usage le degré d'utilité. M. Walcker, dans son A//^. Volksivirthschaftslehre (Leipzig, Rossberg, 1, 1882, p. 12etsuiv.), distingue ainsi les deux valeurs : la valeur d'usage est ce qu'un objet vaut pour moi; la valeur d'échange, ce qu'un objet vaut pour autrui. Held [Grundriss, 1876, p. 25 et 26) définit la valeur : l'importance qu'un homme attribue à un objet comme moyen d'arriver aune fin (la satisfaction d'un besoin). La valeur d'usage est une appréciation subjective. La valeur d'échange est une des application de la valeur d'usage, on l'applique à se procurer un objet par voie d'échange. Held n'est pas seul de cet avis, qui simplifie les choses.
Ainsi JNLFr.-J.Neumann, dans le IJandbuchde M. Schônberg (Tûbingue,Laupp, 1882), pense que lavaleurd'usage est l'appréciation, qu'une chose est susceptible d'être utile au possesseur, et la valeur d'échange, qu'elle est susceptible d'être échangée (p. 126). Or, puisque l'échange m'est utile, sans cela je ne le ferais pas, la valeur d'échange est aussi une valeur d'usage (p. 130). C'est un des emplois de la chose. A un autre endroit (p. 142 de l'édit. de 1882, ou p. 174 de l'édit. de J88o) le savant professeur compijre la valeur au prix ettrouve que la valeur est une a/?yO?-ec2'atio7i (mais non une simple possibilité d'échange), le prix une fixation (valeur arrêtée, convenue). Selon lui (p. 142), et le prix n'est pas nécessairement exprimé en argent, il peut être exprimé en blé, bétail, etc. Le principal mérite de M. Neumann consiste dans la critique des diverses théories émises sur la valeur et peut-être aussi dans quelques-unes des subdivisions qu'il attribue à cette notion. Sur ce point nous renvoyons au Handbuch précité.
Nous arrivons maintenant à un ouvrage qui marque tout particulièrement dans la série des études sur la valeur, c'est le livre de M. Charles Menger, professeur à l'université de Vienne : Grundsàtze der Volksivirthschaftslehre (t. I, Vienne, Braumiillcr, 1872). M. Charles Menger (1) est en passe de devenir chef d'é-
(1) Le pronom est important, car il y a plusieurs auteurs do ce nom. L'un
colc; il a déjà de chauds partisans. Nous aurons à citer deux de ses élèves qui ont écrit de bonnes monographies sur la valeur, développant avec plus ou moins de bonheur les théoiies du maître. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de lui (chapitre des Biens), et nous aurions sans doute eu h le mentionner davantage, si la deuxième partie de son livre avait déjà paru. Voici comment il entre en matière (p. 77) :
Lorsque la quantité qu'il nous faut d'un bien (économique) est plus grande que celle qui est disponible, il est évident qu'une partie du besoin que nous éprouvons restera en souffrance, et que la quantité disponible de ce bien ne pourra pas être diminuée d'une fraction, sans que l'un des besoins dont la satisfaction se trouvait assurée (par l'ensemble de la quantité disponible) n'en soit privé en entier ou partiellement. Pour toutes les matières collectives (l) existant dans les proportions ci-dessus indiquées, la satisfaction d'un besoin humain dépendra de la possibilité de disposer de l'une des fractions de ce bien. Si les hommes qui disposent de ce bien ont conscience de cette circonstance, s'ils reconnaissent que de l'emploi de chaque quantité partielle dépend la satisfaction plus ou moins complète du besoin, ce bien, ou des quantités partielles de ce bien (rhectol., le kilogr.) acquièrent pour eux l'importance que nous appelons i?a/ci<?\ Par conséquent, la valew est l'importance que nous attribuons à certains biens parce que nous savons que la satisfaction de nos besoins dépend du pouvoir d'en disposer.
Ainsi, pour qu'il y ait valeur, il faut que les moyens dont nous disposons pour satisfaire nos besoins soient limités en quantité, que nous ayons conscience de cette limitation et — ceci est de rigueur — que nous soyons intelligents et prévoyants. C'est la crainte de manquer du nécessaire, de l'utile, de l'agréable, qui nous porte à attribuer de la valeur aux choses auinous rendront les services désirés, et nous ne nous en dessaisirons pas, ou difficilement, si ce n'est à bon escient. La valeur ne se confond donc nullement avec l'utilité ; celle-ci est un moyen de satisfaire nos besoins, mais si elle existe en une
d'eux, Antoine Menger (le frère de Charles), est même également professeur à l'Université de Vienne. Le troisième, M. Max Menger, est avocat, actuellement député au Reichsrath.
(1) Les matières collectives sont composées de parties dont chacune est unité complète. Le blé, le vin, le sable, etc., sont des matières collectives.
abondance telle que nous ne craignions pas d'en jamais manquer, celle ulililé-là n'a aucune valeur pour nous. La valeur dépend donc de noire apprécialion.elle est subjective, et pourtant elle n'a rien (ou peu) d'arbitraire. Vous souffrez de la soif, vous jugez tout de suile qu'il faut boire, il n'y a là rien d'arbitraire, vous avez seulement dans ceriatns cas le cboix entre les boissons.
Un exemple achèvera de donner toute la clarté désirable à la démonstration. Un village possède une source abondante, dont les eaux forment un fort ruisseau qui va se perdre dans un fleuve voisin. C'est quelques milliers de seaux d'eau qui s'écoulent ainsi tous les jours sans que les habitants en aient cure. Que leur importe cette eau, il leur en faut cinq cents seaux par jour, et comme il y en a beaucoup plus, elle n'a aucune valeur. Mais voilà qu'on ressent une secousse souterraine et bientôt on s'aperçoit que la source ne donne plus qu'un mince filet d'eau. On mesure, on calcule, et l'on trouve que cela fait juste les 500 seaux nécessaires au village. L'eau a de la valeur maintenant, car si l'on en perdait un seau plein, l'un des habitants ne pourrait pas faire sa soupe, ou ne pourrait pas donner à boire à sa vache. Et si la source ne fournissait plus que 400 seaux (bien entendu et qu'on n'en ait pas d'autre)? On voit que l'échange n'est nullement nécessaire pour faire naître la notion de la valeur.
L'auteur nous montre qu'on peut mesurer la valeur, sans comparer un objet avec un autre, car on peut mesurer chaque chose par l'étendue (la grandeur, la portée) du service qu'elle rend; c'est même la mesure primitive. L'auteur se fonde sur ce qu'il appelle la théorie de la moindre jouissance, théorie qui a certainement une portée scientifique, car elle explique certains phénomènes qu'on se bornait jusqu'à présent à conslatei'. Nous allons exposer cette théorie (1).
Les bieus n'ont pas de valeur en eux-mêmes (intrinsèque), ils n'en ont que par la satisfaction de nos besoins : ils nous conservent la vie, fournissent des agréments, et c'est parce que nous connaissons les services qu'ils nous rendent que nous les apprécions, que nous leur atlribuons de la valeur, et une valeur proportionnelle à la grandeur du service rendu. Ou peut
(1) M. Menger a eu des précurseurs, mais il n'est pas sûr qu'il leur doive sa théorie.
d42 NOTIONS FONDAMENTALES.
distinguer ici deux rapports (p. 88 des G)-undsàtze), un rapport subjectif (qui part de l'homme) et un rapport objectif (qui part des objets). Parlons d'abord du premier. Il est fondé sur ce fait que les besoins de l'homme sont d'importance diderente, il en est dont notre vie dépend, tandis que d'autres ne nous valent qu'un fugitif plaisir. De plus, la satisfaction de ces besoins peut avoir lien d'une manière plus ou moins complète. Les degrés ont ici de l'importance : ainsi l'alimentation est nécessaire, mais la quantité x suffit pour ne pas mourir de faim ; 2 x donneraient à l'homme de la santé, de la vigueur, 3 x lui fourniraient une belle prestance, de l'embonpoint; A x lui abîmeraient l'estomac et le rendraient maladif. Il en est de même de tous les besoins, du logement, des vêtements, des agréments; il y a l'agrément qui cause un plaisir immense, et il y a celui qu'on accepte faute de mieux. M. G. Menger en a représenté la double échelle, celle des besoins et celle du degré de satisfaction, par le tableau suivant (p. 93) :