I II III IV V VI VK VIII IX X
Les chiil'res romains indiquent les différents besoins, les chiffres arabes le degré de satisfaction de chaque besoin. Supposons que I indique pour un individu le besoin d'aliments et V le besoin de fumer, il est évident que la nécessité de manger en cas de grande faim (n° ou degré lOj est bien plus urgente que celle de fumer (n° 6) et cela pour tous les hommes ; mais lorsque le besoin de manger aura été satisfait jusqu'à un certain degré, mettons que ce soit le degré 6 (sous I), alors le besoin de fumer sera aussi fort que celui de manger, et plus on continue de manger, plus le désir de fumer a une tendance à l'emporter, car il reste à 6 degrés, tandis que le besoin de manger décroît, il descend ;\ 3, 2, 1,0. — En fait, on ne calcule pas habituellement ses besoins et leurs satisfac-
lions avec celte minulie, mais chacun a le senliment de ces râpporls, c'est instinctif; il faut souvent une heure pour décrire tel sentiment qui dure une seconde.
Parlons maintenant de ce que nous avons appelé le rapport objectif. — S'il n'y avait en face de chaque besoin qu'un seul moyen de le sali;sfaire, et que ce moyen, ce bien, cet objet, ne répondît qu'à ce besoin, il serait très facile de déterminer la valeur de ce bien, car son importance serait égale à celle du besoin qu'il satisferait. Est-ce un bien qui sauve la vie, ou un bien qui amuse un instant? Des lunettes, par exemple, améliorent notre vue, mais ne peuvent remplacer ni les aliments ni les vêtements. Il existe cependant beaucoup d'objets ou de biens économiques qui peuvent trouver des emplois différents, qui peuvent satisfaire des besoins variés. Nous avons déjà cité le blé. Le cultivateur en a récolté une centaine d'hectolitres : une partie de ce blé est nécessaire pour prolonger sa vie et celle de sa famille, une deuxième pour donner de la vigueur et de la santé, une troisième pour la semence, une quatrième pour faire de la bière et de l'eau-de-vie, une cinquième pour engraisser des animaux, une sixième pour des emplois de pur agrément. Il est évident que ces divers emplois n'auront pas pour le cultivateur une importance égale; or, si.par suite d'un accident une partie du blé venait à manquer, sur lequel des six emplois ci-dessus porterait la privation? Si le cultivateur est, comme nous devons le supposer, un homme raisonnable, il commencera par retrancher sur l'emploi le moins important, remontant ainsi s'il le faut de degré en degré jusqu'à la privation la plus dure. Il en résulte (]ue chaque fraction du bien en question (ici, le blé) — indistinctement (chaque hectolitre) — aura la valeur du besoin le moins important que le cultivateur pourra encore satisfaire avec la quantité dont il dispose : c'est la théorie de la moindre jouissance : chaque partie d'une quantité totale vaut ce que vaut la satisfaction la moins importante, la moins urgente qu'elle peut procurer, parce que c'est de celle-là qu'on serait privé en cas d'insuffisance, car on commence toujours par courir au plus pressé. De là l'explication de ce phénomène si connu : la rareté produit la cherté; l'abondance le bon marché, et l'explication nous paraît très bonne (1).
(1^ Il ne serait pas sans intérêt de comparer la théorie de M. Menger avec
Il est iniiUlu d'eiUi-er dans d'au 1res développemenls, on pressent que pour M. Mengcr rechange et la valeur d'échange ont leur fondement dans la vaU-ur d'usage ou subjective que nous venons de décrire. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ces matières d'une part en parlant des causes et des mesures de la valeur (le § suivant) et en traitant des prix (voy. le chapitre spécial).
Quel que soit le mérite des monographies sur la valeur dues aux deux élèves distingués de M. Menger, M. Fr. de Wieser, de l'université de Prague [Ueber den Ursprung u. die Hauptgesetze des ivirthschafllichen T^^er^Aes. Vienne, Hôlder 1884) (1) et xM. E. de Bœlim-Bawerk, de l'université d'Inspruck [Griindzùge der Théorie des w. Gûlerwerts. Jena, G. Fischer, deux brochures, 1886) (2), l'espace ne nous permet pas de leur consacrer une analyse de quelque étendue. M. de Wieser, après avoir exposé « la théorie de la moindre jouissance », montre qu'il y a encore d'autres manières d'établir la valeur d'un bien, en tenant compte de l'utilité indirecte ou de l'utilité d'ensemble des choses. Ainsi l'arbre, en dehors de sa valeur comme, partie de la forêt, à encore celle d'aider à constituer la forêt. Or, la forêt, ce n'est pas que du bois, c'est encore un agent qui influe sur le climat, sur la régularité des cours d'eau, même sur la santé. De même les chemins de fer (il y a partout ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas) : ils ne transportent pas seulement les hommes et les marchandises d'un endroit à l'autre, ils exercent encore sur la prospérité d'un pays une influence générale qu'il est plus difficile à constater.
M. de Bœhm-Bawerk me semble avoir approfondi davantage la doctrine de M. Menger, non sans y ajouter du sien. Son travail est divisé en deux parties, l'une traite de la valeur subjective qui répond en quelque sorte à la valeur d'usage (il la définit : la valeur est l'importance d'un bien, ou d'un enseynble de bien-i -pour le bien-être ou la prospérité d'un individu); l'autre s'occupe de la valeur objective et parle surtout de la valeur
celle de Jevoiis, the Theorij of polilkal economij, 2e cdit., 1871), p. 56 et qu'il désigne sons le nom de fi)tal degree ofiitUitij. Chacun a travaille de son côté sans copier son voisin. V. ante, p. 141 en note.
(1) M. de Wieser a publié depuis un autre ouvrage : Der natûrtiche Werth {La V'ileiir naturelle, Vienne, A. Hôlder, 1889), où il développe certains côtés de la théorie. Nous en avons rendu compte dans le Journat des Économistes.
(2) Extrait des Jalirbiiclier de M. Conrad.
d'échange. Nous aurons ;\ revenir sur cette seconde partie.
M. Emile Sax {G7'itndle[/ung, etc., Vienne, Holdei-, 1887, p. 250) adopte la doctrine de M. Menger et cherche h l'approfondir; nous nous bornons à renvoyer à son ouvrage, regrettant seulement qu'il n'ait pas plus développé, page 252 en note, son examen de cette question de savoir si la valeur est un jugement ou un sentiment, et quand c'est l'un ou l'autre. Il me semble que dans la plupart des cas ordinaires la valeur est un effet de l'instinct. On n'a pas besoin de réfléchir pour manger quand on a faim, de boire quand on a soif.
Les auteurs italiens n'admettent, pour la plupart, que la valeur d'échange. M. liocc'drdo {Econonn'a polit ica, Tiédit., Turin, Houx et Favale, 1885) dit, tome I, page Gl, la nozione di valorc dipende ed è inseparabilc da qiiella di scamhio. M. Cossa, Primi eleîïienti, page 70, est du même avis. Le professeur Ant. Ciccone, dans ses Principj (Naples, N. Jovene et C, t. II, p. 15, 1882-83), propose la déOnition qui suit : // valore è la misura dcl f/rado di utilità cite il mercalo asser/nii aile cose e aile opère. Je crains bieu que M. Ciccone n'ait voulu trop embrasser. Le marché ne s'occupe pas du degré d'utilité, c'est l'individu qui le détermine, chacun pour soi; au marché on ne s'occupe pas de valeurs, mais de prix. Dans une brochure, Del valore d'uso (Naples, 1884j, M. Ciccone soutient encore la môme idée. La valeur d'usage est pour lui une contradiction dans les termes : l'air a une grande valeur d'usage, mais aucune valeur... sur le marché. C'est, encore une fois, de prix et non de valeur, ([u'il s'agit au marché. M. le professeur A. deJohannis ne pense aussi qu'à la valeur d'échange dans son intéressante monographie, intitulée : Analisi psicologica ed econoDÙca del valore (Venise, 1883).
M. Todde, professeur à Cagliari [Timon, 1887) a mieux saisi la nature de la valeur (p. iOi). « Elle n'est pas une quantité physique de la matière ou de l'objet produit, mais un reflet de la conscience humaine, ;\ un moment donné, sur le plus ou moins de prix attribué à l'objet produit ou à produire, comparé iM'elfort nécessaire pour le produire. » L'effort est une donnée superflue ici; rallamé ayant devant lui un pain et un jeu de cartes (on lui offre l'un et l'autre, il n'y a point d'effort ;\ faire), mettra le pain « incommensurablement » plus haut (jue le jeu de cartes comme moyen d'apaiser sa faim. M. Todde le sait
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pourtant : // valora non stà ncllacqua pià che sin ncl fralto : il valore è sorjgcltivo nell' aliribuita ulilità alT una o aW allro di esljnguere i besnr/ni délia famé e délia sefc, page 403.
Enfin, M. Ginseppe Majorana, Teoria d<l valore (Rome, Lœscher et C, 103, 1887), s'occupe plus du piix que de la valeur (Voy. la note à la fin de ce chapitre).